Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/360

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de sa personne que deux Français : l’un était M. Siquier, son aide de camp[1], homme de tête et d’exécution, qui s’était mis à son service en Turquie, et qui était particulièrement attaché au prince de Hesse ; l’autre était cet ingénieur. Le canon tirait sur eux à cartouches ; mais le roi, qui se découvrait davantage, était le plus exposé. À quelques pas derrière était le comte Schwerin, qui commandait la tranchée. Le comte Posse, capitaine aux gardes, et un aide de camp nommé Kaulbar[2], recevaient des ordres de lui. Siquier et Mégret virent dans ce moment le roi de Suède qui tombait sur le parapet en poussant un grand soupir : ils s’approchèrent ; il était déjà mort. Une balle pesant une demi-livre l’avait atteint à la tempe droite, et avait fait un trou dans lequel on pouvait enfoncer trois doigts ; sa tête était renversée sur le parapet, l’œil gauche était enfoncé, et le droit entièrement hors de son orbite. L’instant de sa blessure avait été celui de sa mort ; cependant il avait eu la force, en expirant d’une manière si subite, de mettre, par un mouvement naturel, la main sur la garde de son épée, et était encore dans cette attitude[3]. À ce spectacle, Mégret, homme singulier et indifférent, ne dit autre chose, sinon : « Voilà la pièce finie, allons souper. » Siquier court sur-le-champ avertir le comte Schwerin. Ils résolurent ensemble de dérober la connaissance de cette mort aux soldats, jusqu’à ce que le prince de Hesse en pût être informé. On enveloppa le corps d’un manteau gris : Siquier mit sa perruque et son chapeau sur la tête du roi ; en cet état, on transporta Charles, sous le nom du capitaine Carlberg, au travers des troupes, qui voyaient passer leur roi mort sans se douter que ce fût lui.

Le prince ordonna à l’instant que personne ne sortît du camp, et fit garder tous les chemins de la Suède, afin d’avoir le temps de prendre ses mesures pour faire tomber la couronne sur la tête de sa femme ; et pour en exclure le duc de Holstein, qui pouvait y prétendre.

Ainsi périt, à l’âge de trente-six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de

  1. C’est lui, paraît-il, qui assassina Charles XII.
  2. Voltaire a écrit Kulbert. (B.)
  3. Le procès-verbal de l’autopsie cadavérique, faite en 1746, établit que le coup qui avait traversé les deux tempes n’y avait laissé qu’une blessure longue de sept lignes et large de deux. Une balle d’une demi-livre eût laissé bien d’autres traces. Charles XII fut trouvé mort ayant la main droite sur la poignée de son épée à moitié tirée du fourreau : circonstance qui prouve que le roi a vu le coup qui le menaçait, et voulait se défendre. On croit que Siquier était l’instrument de Frédéric de Hesse, beau-frère de Charles XII. (B.)