Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/362

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Commentaires de César et l’Histoire d’Alexandre ; mais il avait écrit quelques réflexions sur la guerre, et sur ses campagnes depuis 1700 jusqu’à 1709. Il l’avoua au chevalier de Folard, et lui dit que ce manuscrit avait été perdu à la malheureuse journée de Pultava. Quelques personnes ont voulu faire passer ce prince pour un bon mathématicien ; il avait sans doute beaucoup de pénétration dans l’esprit, mais la preuve que l’on donne de ses connaissances en mathématique n’est pas bien concluante ; il voulut changer la manière de compter par dizaine, et il proposait à la place le nombre soixante-quatre, parce que ce nombre contenait à la fois un cube et un carré, et qu’étant divisé par deux il était enfin réductible à l’unité. Cette idée prouvait seulement qu’il aimait en tout l’extraordinaire et le difficile[1].

À l’égard de sa religion, quoique les sentiments d’un prince ne doivent pas influer sur les autres hommes, et que l’opinion d’un monarque aussi peu instruit que Charles ne soit d’aucun poids dans ces matières, cependant il faut satisfaire sur ce point comme sur le reste la curiosité des hommes qui ont eu les yeux ouverts sur tout ce qui regarde ce prince. Je sais de celui qui m’a confié les principaux mémoires de cette histoire que Charles XII fut luthérien de bonne foi jusqu’à l’année 1707. Il vit alors à Leipsick le fameux philosophe M. Leibnitz, qui pensait et parlait librement, et qui avait déjà inspiré ses sentiments libres à plus d’un prince. Je ne crois pas que Charles XII puisa, comme on me l’avait dit, de l’indifférence pour le luthéranisme dans la conversation de ce philosophe, qui n’eut jamais l’honneur de l’entretenir qu’un quart d’heure ; mais M. Fabrice, qui approcha de lui familièrement sept années de suite, m’a dit que dans son loisir chez les Turcs, ayant vu plus de diverses religions, il étendit plus loin son indifférence[2]. La Motraye même, dans ses Voyages, confirme cette idée. Le comte de Croissy pense de même, et m’a dit plusieurs fois que ce prince ne conserva de ses premiers principes que celui d’une prédesti-

  1. Elle prouve aussi qu’il avait approfondi jusqu’à un certain point la théorie des nombres, puisqu’il connaissait la nature et les propriétés des échelles arithmétiques. (K.)
  2. Un de ses chapelains, dit La Motraye, m’a dit qu’il fut très-dévot jusqu’à Pultava, ne manquant jamais, avant une action, ou aux heures marquées pour la prière, de se mettre à genoux en pleine campagne, sans coussin ni tapis, et priant de la manière du monde la plus exemplaire, et cela dès sa première campagne contre le Danemark, avant donc qu’il eût entendu parler de M. Leibnitz ; mais à voir son indifférence et son peu d’attention aux sermons ou aux prières depuis Pultava, il semblait que, se croyant abandonné du ciel, il l’eut abandonné comme par représailles.