Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/459

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les Russes au milieu des déserts ? Deux jésuites, l’un Portugais, nommé Péreira, l’autre Français, nommé Gerbillon, partis de Pékin avec les ambassadeurs chinois, leur aplanirent toutes ces difficultés nouvelles, et furent les véritables médiateurs. Ils traitèrent en latin avec un Allemand de l’ambassade russe, qui savait cette langue. Le chef de l’ambassade russe était Gollovin, gouverneur de Sibérie ; il étala une plus grande magnificence que les Chinois, et par là donna une noble idée de son empire à ceux qui s’étaient crus les seuls puissants sur la terre. Les deux jésuites réglèrent les limites des deux dominations ; elles furent posées à la rivière de Kerbechi, près de l’endroit même où l’on négociait. Le midi resta aux Chinois, le nord aux Russes. Il n’en coûta à ceux-ci qu’une petite forteresse qui se trouva bâtie au delà des limites ; on jura une paix éternelle, et, après quelques contestations, les Russes et les Chinois la jurèrent[1] au nom du même Dieu en ces termes : « Si quelqu’un a jamais la pensée secrète de rallumer le feu de la guerre, nous prions le Seigneur souverain de toutes choses, qui connaît les cœurs, de punir ces traîtres par une mort précipitée. »

Cette formule, commune à des Chinois et à des chrétiens, peut faire connaître deux choses importantes : la première que le gouvernement chinois n’est ni athée ni idolâtre, comme on l’en a si souvent accusé par des imputations contradictoires ; la seconde, que tous les peuples qui cultivent leur raison reconnaissent en effet le même Dieu, malgré tous les égarements de cette raison mal instruite. Le traité fut rédigé en latin dans deux exemplaires. Les ambassadeurs russes signèrent les premiers la copie qui leur demeura, et les Chinois signèrent aussi la leur les premiers, selon l’usage des nations de l’Europe qui traitent de couronne à couronne. On observa un autre usage des nations asiatiques et des premiers âges du monde connu ; le traité fut gravé sur deux gros marbres qui furent posés pour servir de bornes aux deux empires[2]. Trois ans après, le czar envoya le Danois Ilbrand Ide[3] en ambassade à la Chine, et le commerce établi a subsisté depuis avec avantage jusqu’à une rupture entre la Russie et la Chine en 1722 ; mais après cette interruption il a repris une nouvelle vigueur.

  1. 1689, 8 septembre (n. st.), Mémoires de la Chine. (Note de Voltaire.)
  2. Les colonnes ne furent point élevées, si on en croit l’auteur de la Nouvelle Histoire de Russie. (K.) — C’est l’ouvrage de P.-C. Levesque (voyez une note sur les Anecdotes sur le czar Pierre le Grand) que les éditeurs de Kehl désignent ici.
  3. Ses véritables noms sont Éverard-Ysbrantz Ides.