Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/507

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arrêter l’impétuosité de Charles. La petite rivière de Vabis[1] n’est qu’un ruisseau dans les sécheresses ; mais alors c’était un torrent impétueux, profond, grossi par les pluies. Au delà était un marais, et derrière ce marais les Russes avaient tiré un retranchement d’un quart de lieue, défendu par un large fossé, et couvert par un parapet garni d’artillerie. Neuf régiments de cavalerie et onze d’infanterie étaient avantageusement disposés dans ces lignes. Le passage de la rivière paraissait impossible.

Les Suédois, selon l’usage de la guerre, préparèrent des pontons pour passer, et établirent des batteries de canons pour favoriser la marche ; mais Charles n’attendit pas que les pontons fussent prêts ; son impatience de combattre ne souffrait jamais le moindre retardement. Le maréchal de Schwerin, qui a longtemps servi sous lui, m’a confirmé plusieurs fois qu’un jour d’action il disait à ses généraux, occupés du détail de ses dispositions : Aurez-vous bientôt terminé ces bagatelles ? et il s’avançait alors le premier à la tête de ses drabans : c’est ce qu’il fit surtout dans cette journée mémorable.

Il s’élance dans la rivière, suivi de son régiment des gardes. Cette foule rompait l’impétuosité du flot ; mais on avait de l’eau jusqu’aux épaules, et on ne pouvait se servir de ses armes. Pour peu que l’artillerie du parapet eût été bien servie, et que les bataillons eussent tiré à propos, il ne serait pas échappé un seul Suédois.

Le roi, après avoir traversé la rivière[2], passa encore le marais à pied. Dès que l’armée eut franchi ces obstacles à la vue des Russes, on se mit en bataille ; on attaqua sept fois leurs retranchements, et les Russes ne cédèrent qu’à la septième. On ne leur prit que douze pièces de campagne et vingt-quatre mortiers à grenades, de l’aveu même des historiens suédois.

Il était donc visible que le czar avait réussi à former des troupes aguerries, et cette victoire d’Hollosin, en comblant Charles XII de gloire, pouvait lui faire sentir tous les dangers qu’il allait courir en pénétrant dans des pays si éloignés : on ne pouvait marcher qu’en corps séparés, de bois en bois, de marais en marais, et à chaque pas il fallait combattre ; mais les Suédois, accoutumés à tout renverser devant eux, ne redoutèrent ni danger ni fatigue.


  1. En russe, Bibitsch. (Note de Voltaire.)
  2. 25 juillet. (Id.)