Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/533

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très-inquiétante. Un fléau dangereux se joignit à tous ces contretemps ; des nuées de sauterelles couvrirent les campagnes, les dévorèrent et les infectèrent : l’eau manquait souvent dans la marche, sous un soleil brûlant et dans des déserts arides ; on fut obligé de faire porter à l’armée de l’eau dans des tonneaux.

Pierre, dans cette marche, se trouvait, par une fatalité singulière, à portée de Charles XII : car Bender n’est éloigné que de vingt-cinq lieues communes de l’endroit où l’armée russe campait auprès d’Yassi. Des partis de Cosaques pénétrèrent jusqu’à la retraite de Charles ; mais les Tartares de Crimée, qui voltigeaient dans ces quartiers, mirent le roi de Suède à couvert d’une surprise. Il attendait avec impatience et sans crainte dans son camp l’événement de la guerre.

Pierre se hâta de marcher sur la rive droite du Pruth, dès qu’il eut formé quelques magasins. Le point décisif était d’empêcher les Turcs, postés au-dessous sur la rive gauche, de passer ce fleuve et de venir à lui. Cette manœuvre devait le rendre maître de la Moldavie et de la Valachie : il envoya le général Janus avec l’avant-garde pour s’opposer à ce passage des Turcs ; mais ce général n’arriva que dans le temps même qu’ils passaient sur leurs pontons : il se retira, et son infanterie fut poursuivie jusqu’à ce que le czar vînt lui-même le dégager.

L’armée du grand vizir s’avança donc bientôt vers celle du czar le long du fleuve. Ces deux armées étaient bien différentes : celle des Turcs, renforcée des Tartares, était, dit-on, de près de deux cent cinquante mille hommes ; celle des Russes n’était alors que d’environ trente-sept mille combattants. Un corps assez considérable, sous le général Renne, était au delà des montagnes de la Moldavie sur la rivière de Sireth ; et les Turcs coupèrent la communication.

Le czar commençait à manquer de vivres, et à peine ses troupes, campées non loin du fleuve, pouvaient-elles avoir de l’eau ; elles étaient exposées à une nombreuse artillerie placée par le grand vizir sur la rive gauche, avec un corps de troupes qui tirait sans cesse sur les Russes. Il paraît, par ce récit très-détaillé et très-fidèle, que le vizir Baltagi Mehemet, loin d’être un imbécile, comme les Suédois l’ont représenté, s’était conduit avec beaucoup d’intelligence. Passer le Pruth à la vue d’un ennemi, le contraindre à reculer, et le poursuivre ; couper tout d’un coup la communication entre l’armée du czar et un corps de sa cavalerie, enfermer cette armée sans lui laisser de retraite, lui ôter l’eau et les vivres, la tenir sous des batteries de canon qui la menacent d’une rive