Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/535

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et ici l’on voit une arrière-garde d’environ huit mille Russes soutenir les efforts de cent cinquante mille Turcs, leur tuer sept mille hommes, et les forcer à retourner en arrière.

Après ce rude combat, les deux armées se retranchèrent pendant la nuit ; mais l’armée russe restait toujours enfermée, privée de provisions et d’eau même. Elle était près des bords du Pruth, et ne pouvait approcher du fleuve : car sitôt que quelques soldats hasardaient d’aller puiser de l’eau, un corps de Turcs postés à la rive opposée faisait pleuvoir sur eux le plomb et le fer d’une artillerie nombreuse chargée à cartouche. L’armée turque, qui avait attaqué les Russes, continuait toujours de son côté à la foudroyer par son canon.

Il était probable qu’enfin les Russes allaient être perdus sans ressource par leur position, par l’inégalité du nombre, et par la disette. Les escarmouches continuaient toujours ; la cavalerie du czar, presque toute démontée, ne pouvait plus être d’aucun secours, à moins qu’elle ne combattît à pied ; la situation paraissait désespérée. Il ne faut que jeter les yeux sur la carte exacte du camp du czar et de l’armée ottomane pour voir qu’il n’y eut jamais de position plus dangereuse, que la retraite était impossible, qu’il fallait remporter une victoire complète, ou périr jusqu’au dernier, ou être esclave des Turcs[1].

Toutes les relations, tous les Mémoires du temps, conviennent unanimement que le czar, incertain s’il tenterait le lendemain le sort d’une nouvelle bataille, s’il exposerait sa femme, son armée, son empire, et le fruit de tant de travaux, à une perte qui semblait inévitable, se retira dans sa tente, accablé de douleur et agité de convulsions dont il était quelquefois attaqué, et que ses chagrins redoublaient. Seul, en proie à tant d’inquiétudes cruelles, ne voulant que personne fût témoin de son état, il défendit qu’on entrât dans sa tente. Il vit alors quel était son bonheur d’avoir permis à sa femme de le suivre. Catherine entra malgré la défense.

Une femme qui avait affronté la mort pendant tous ces com-

  1. L’auteur de la nouvelle Histoire de Russie prétend que le czar envoya un courrier à Moscou pour recommander aux sénateurs de continuer de gouverner, s’ils apprenaient qu’il eût été fait prisonnier, leur défendre d’exécuter ceux de ses ordres donnés pendant sa captivité qui leur paraîtraient contraires à l’intérêt de l’empire, et leur ordonner de choisir un autre maître, s’ils croyaient cette élection nécessaire au salut de l’État : cependant le czarovitz Alexis vivait alors, et était en âge de gouverner ; mais il n’est question de cet ordre ni dans le Journal de Pierre Ier, ni dans aucun recueil authentique. (K.) — Voyez la note 2, page 419.