Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/559

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


entrer dans ses vues le roi de Pologne, dont les États ruinés avaient besoin de la paix ; enfin il voulait se rendre nécessaire à tous les princes. II disposait du bien de Charles XII comme un tuteur qui sacrifie une partie du bien d’un pupille ruiné pour sauver l’autre, et d’un pupille qui ne peut faire ses affaires par lui-même : tout cela sans mission, sans autre garantie de sa conduite qu’un plein pouvoir d’un évêque de Lubeck, qui n’était nullement autorisé lui-même par Charles XII.

Tel a été ce Görtz, que jusqu’ici on n’a pas assez connu. On a vu des premiers ministres de grands États, comme un Oxenstiern, un Richelieu, un Albéroni, donner le mouvement à une partie de l’Europe ; mais que le conseiller privé d’un évêque de Lubeck en ait fait autant qu’eux, sans être avoué de personne, c’était une chose inouïe.

Il réussit d’abord : il fit un traité[1] avec le roi de Prusse, par lequel ce monarque s’engageait, en gardant Stetin en séquestre, à conserver à Charles XII le reste de la Poméranie. En vertu de ce traité, Görtz fit proposer au gouverneur de la Poméranie (Meyerfelt) de rendre la place de Stetin au roi de Prusse, pour le bien de la paix, croyant que le Suédois gouverneur de Stetin pourrait être aussi facile que l’avait été le Holstenois gouverneur de Tonninge ; mais les officiers de Charles XII n’étaient pas accoutumés à obéir à de pareils ordres. Meyerfelt répondit qu’on n’entrerait dans Stetin que sur son corps et sur des ruines. Il informa son maître de cette étrange proposition. Le courrier trouva Charles XII captif à Démirtash, après son aventure de Bender. On ne savait alors si Charles ne resterait pas prisonnier des Turcs toute sa vie, si on ne le reléguerait pas dans quelque île de l’Archipel ou de l’Asie. Charles, de sa prison, manda à Meyerfelt ce qu’il avait mandé à Stenbock, qu’il fallait mourir plutôt que de plier sous ses ennemis, et lui ordonna d’être aussi inflexible qu’il l’était lui-même.

Görtz, voyant que le gouverneur de Stetin dérangeait ses mesures, et ne voulait entendre parler ni de neutralité ni de séquestre, se mit dans la tête, non-seulement de faire séquestrer cette ville de Stetin, mais encore Stralsund ; et il trouva le secret de faire avec le roi de Pologne, électeur de Saxe[2], le même traité pour Stralsund qu’il avait fait avec l’électeur de Brandebourg pour Stetin. Il voyait clairement l’impuissance des Suédois de garder ces places sans argent et sans armée, pendant que le roi

  1. Juin 1713. (Note de Voltaire.)
  2. Juin 1713. (Id.)