Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/563

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manœuvrait lui-même. Le reste de la flotte suédoise regagna la Suède. On fut consterné dans Stockholm, on ne s’y croyait pas en sûreté.

Pendant ce temps-là même, le colonel Schouvaloff Neusholf attaquait la seule forteresse qui restait à prendre sur les côtes occidentales de la Finlande, et la soumettait au czar, malgré la plus opiniâtre résistance.

Cette journée d’Aland fut, après celle de Pultava, la plus glorieuse de la vie de Pierre. Maître de la Finlande, dont il laissa le gouvernement au prince Gallitzin ; vainqueur de toutes les forces navales de la Suède, et plus respecté que jamais de ses alliés, il retourna dans Pétersbourg[1] quand la saison, devenue très-orageuse, ne lui permit plus de rester sur les mers de Finlande et de Bothnie[2]. Son bonheur voulut encore qu’en arrivant dans sa nouvelle capitale la czarine accouchât d’une princesse, mais qui mourut un an après. Il institua l’ordre de Sainte-Catherine en l’honneur de son épouse, et célébra la naissance de sa fille par une entrée triomphale. C’était, de toutes les fêtes auxquelles il avait accoutumé ses peuples, celle qui leur était devenue la plus chère. Le commencement de cette fête fut d’amener dans le port de Cronslot neuf galères suédoises, sept prames remplies de prisonniers, et le vaisseau du contre-amiral Ehrensköld.

Le vaisseau amiral de Russie était chargé de tous les canons, des drapeaux, et des étendards pris dans la conquête de la Finlande. On apporta toutes ces dépouilles à Pétersbourg, où l’on arriva en ordre de bataille. Un arc de triomphe que le czar avait dessiné, selon sa coutume, fut décoré des emblèmes de toutes ses victoires : les vainqueurs passèrent sous cet arc triomphal ; l’amiral Apraxin marchait à leur tête, ensuite le czar, en qualité de contre-amiral, et tous les autres officiers selon leur rang : on les présenta tous au vice-roi Romanodowski, qui, dans ces cérémonies, représentait le maître de l’empire[3]. Ce vice-czar distribua à tous les officiers des médailles d’or ; tous les soldats et les matelots en eurent d’argent. Les Suédois prisonniers passèrent sous l’arc de triomphe, et l’amiral Ehrensköld suivait immédiatement le czar

  1. 15 septembre 1714. (Note de Voltaire.)
  2. Voltaire omet ici l’anecdote si connue de Pierre se jetant seul dans une chaloupe, pendant la tempête, pour gagner la côte et y allumer des fanaux. (G. A.)
  3. « C’était, dit un historien, un Russe ignare, cruel, et, qui plus est, ennemi des nouveautés .. Dans son antichambre était un ours énorme, dressé à présenter aux personnes qui venaient visiter son maître une tasse d’eau-de-vie mêlée de poivre. »