Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/581

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phalie, et arrivèrent à Berlin sans aucun appareil. Le nouveau roi de Prusse n’était pas moins ennemi des vanités du cérémonial et de la magnificence que le monarque de Russie. C’était un spectacle instructif pour l’étiquette de Vienne et d’Espagne, pour le puntiglio d’Italie et pour le goût du luxe qui règne en France, qu’un roi qui ne se servait jamais que d’un fauteuil de bois, qui n’était vêtu qu’en simple soldat, et qui s’était interdit toutes les délicatesses de la table, et toutes les commodités de la vie.

Le czar et la czarine menaient une vie aussi simple et aussi dure, et si Charles XII s’était trouvé avec eux, on eût vu ensemble quatre têtes couronnées, accompagnées de moins de faste qu’un évêque allemand ou qu’un cardinal de Rome. Jamais le luxe et la mollesse n’ont été combattus par de si nobles exemples.

Il faut avouer qu’un de nos citoyens s’attirerait parmi nous de la considération, et serait regardé comme un homme extraordinaire, s’il avait fait une fois en sa vie, par curiosité, la cinquième partie des voyages que fit Pierre pour le bien de ses États. De Berlin il va à Dantzick avec sa femme ; il protége à Mittau la duchesse de Courlande, sa nièce, devenue veuve ; il visite toutes ses conquêtes, donne de nouveaux règlements dans Pétersbourg, va dans Moscou, y fait rebâtir des maisons de particuliers tombées en ruine ; de là il se transporte à Czaritzin, sur le Volga, pour arrêter les incursions des Tartares de Cuban ; il construit des lignes du Volga au Tanaïs, et fait élever des forts de distance en distance d’un fleuve à l’autre. Pendant ce temps-là même, il fait imprimer le code militaire qu’il a composé ; une chambre de justice est établie pour examiner la conduite de ses ministres, et pour remettre de l’ordre dans les finances ; il pardonne à quelques coupables, il en punit d’autres, le prince Menzikoff même fut un de ceux qui eurent besoin de sa clémence ; mais un jugement plus sévère, qu’il se crut obligé de rendre contre son propre fils, remplit d’amertume une vie si glorieuse.


CHAPITRE X.

CONDAMNATION DU PRINCE ALEXIS PETROVITZ.

Pierre le Grand avait, en 1689, à l’âge de dix-sept ans, épousé Eudoxie-Théodore, ou Theodorowna Lapoukin, élevée dans tous