Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/627

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vue : car tous les peuples qui habitent l’occident, l’orient, et le septentrion de cette mer, ont toujours été des barbares redoutables au reste du monde ; et c’est de là principalement que sont partis tous ces essaims de conquérants qui ont subjugué l’Asie et l’Europe.

Qu’il me soit permis de remarquer ici combien les auteurs se sont plu, dans tous les temps, à tromper les hommes, et combien ils ont préféré une vaine éloquence à la vérité. Quinte-Curce met dans la bouche de je ne sais quels Scythes un discours admirable, plein de modération et de philosophie, comme si les Tartares de ces climats eussent été autant de sages, et comme si Alexandre n’avait pas été le général nommé par les Grecs contre le roi de Perse, seigneur d’une grande partie de la Scythie méridionale et des Indes. Les rhéteurs qui ont cru imiter Quinte-Curce se sont efforcés de nous faire regarder ces sauvages du Caucase et des déserts, affamés de rapine et de carnage, comme les hommes du monde les plus justes ; et ils ont peint Alexandre, vengeur de la Grèce et vainqueur de celui qui voulait l’asservir, comme un brigand qui courait le monde sans raison et sans justice.

On ne songe pas que ces Tartares ne furent jamais que des destructeurs, et qu’Alexandre bâtit des villes dans leur propre pays ; c’est en quoi j’oserais comparer Pierre le Grand à Alexandre : aussi actif, aussi ami des arts utiles, plus appliqué à la législation, il voulut changer comme lui le commerce du monde, et bâtit ou répara autant de villes qu’Alexandre.

Le gouverneur de Derbent, à l’approche de l’armée russe, ne voulut point soutenir de siége, soit qu’il crût ne pouvoir se défendre, soit qu’il préférât la protection de l’empereur Pierre à celle du tyran Mahmoud ; il apporta les clefs d’argent de la ville et du château : l’armée entra paisiblement dans Derbent, et alla camper sur le bord de la mer.

L’usurpateur Mahmoud, déjà maître d’une grande partie de la Perse, voulut en vain prévenir le czar, et l’empêcher d’entrer dans Derbent. Il excita les Tartares voisins, il accourut lui-même ; mais Derbent était déjà rendu.

Pierre ne put alors pousser plus loin ses conquêtes. Les bâtiments qui apportaient de nouvelles provisions, des recrues, des chevaux, avaient péri vers Astracan, et la saison s’avançait[1] ; il retourna à Moscou[2], et y entra en triomphe : là, selon

  1. Plus de la moitié de l’armée périt de fatigue et de faim, et la flotte n’avait ni boussole ni même de pilote. (G. A.)
  2. Janvier 1723. (Note de Voltaire.)