Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/633

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Ces sévérités, qui révoltent nos mœurs, étaient peut-être nécessaires dans un pays où le maintien des lois semblait exiger une rigueur effrayante. L’impératrice demanda la grâce de sa dame d’atour, et son mari irrité la refusa. Il cassa, dans sa colère, une glace de Venise, et dit à sa femme : « Tu vois qu’il ne faut qu’un coup de ma main pour faire rentrer cette glace dans la poussière dont elle était sortie. » Catherine le regarda avec une douleur attendrissante, et lui dit : « Hé bien, vous avez cassé ce qui faisait l’ornement de votre palais, croyez-vous qu’il en devienne plus beau ? » Ces paroles apaisèrent l’empereur ; mais toute la grâce que sa femme put obtenir de lui fut que sa dame d’atour ne recevrait que cinq coups de knout au lieu de onze.

Je ne rapporterais pas ce fait s’il n’était attesté par un ministre témoin oculaire, qui lui-même ayant fait des présents au frère et à la sœur fut peut-être une des principales causes de leur malheur. Ce fut cette aventure qui enhardit ceux qui jugent de tout avec malignité à débiter que Catherine hâta les jours d’un mari qui lui inspirait plus de crainte par sa colère que de reconnaissance par ses bienfaits.

On se confirma dans ces soupçons cruels par l’empressement qu’eut Catherine de rappeler sa dame d’atour immédiatement après la mort de son époux, et de lui donner toute sa faveur. Le devoir d’un historien est de rapporter ces bruits publics qui ont éclaté dans tous les temps et dans tous les États à la mort des princes enlevés par une mort prématurée, comme si la nature ne suffisait pas à nous détruire ; mais le même devoir exige qu’on fasse voir combien ces bruits étaient téméraires et injustes.

Il y a une distance immense entre le mécontentement passager que peut causer un mari sévère et la résolution désespérée d’empoisonner un époux et un maître auquel on doit tout. Le danger d’une telle entreprise eût été aussi grand que le crime. Il y avait alors un grand parti contre Catherine en faveur du fils de l’infortuné czarovitz. Cependant ni cette faction ni aucun homme de la cour ne soupçonnèrent Catherine, et les bruits vagues qui coururent ne furent que l’opinion de quelques étrangers mal instruits, qui se livrèrent, sans aucune raison, à ce plaisir malheureux de supposer de grands crimes à ceux qu’on croit intéressés à les commettre. Cet intérêt même était fort douteux dans Catherine : il n’était pas sûr qu’elle dût succéder ; elle avait été couronnée, mais seulement en qualité d’épouse du souverain, et non comme devant être souveraine après lui.

La déclaration de Pierre n’avait ordonné cet appareil que