Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome17.djvu/572

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ce qu’elle était autrefois. On range une armée en bataille pour être en butte à des milliers de coups de canon ; on avance un peu plus ensuite pour donner et recevoir des coups de fusil, et l’armée qui la première s’ennuie de ce tapage a perdu la bataille. L’artillerie française est très-bonne, mais le feu de son infanterie est rarement supérieur, et fort souvent inférieur à celui des autres nations. On peut dire avec autant de vérité que la nation française attaque avec la plus grande impétuosité, et qu’il est très-difficile de résister à son choc. Le même homme qui ne peut pas souffrir patiemment des coups de canon pendant qu’il est immobile, et qui aura peur même, volera à la batterie, ira avec rage, s’y fera tuer, ou enclouera le canon : c’est ce qu’on a vu plusieurs fois. Tous les grands généraux ont jugé de même des Français. Ce serait augmenter inutilement cet article que de citer des faits connus ; on sait que le maréchal de Saxe voulait réduire toutes les affaires à des affaires de poste. Pour cette même raison, « les Français l’emporteront sur leurs ennemis, dit Folard, si on les abandonne dessus ; mais ils ne valent rien si on fait le contraire ».

On a prétendu qu’il faudrait croiser la baïonnette avec l’ennemi, et, pour le faire avec plus d’avantage, mettre les bataillons sur un front moins étendu, et en augmenter la profondeur ; ses flancs seraient plus sûrs, sa marche plus prompte, et son attaque plus forte. (Cet article est de M. D. P., officier de l’état-major.)


ADDITION [1].


Remarquons que l’ordre, la marche, les évolutions des bataillons, tels à peu près qu’on les met aujourd’hui en usage, ont été rétablis en Europe par un homme qui n’était point militaire, par Machiavel, secrétaire de Florence. Bataillons sur trois, sur quatre, sur cinq de hauteur ; bataillons marchant à l’ennemi ; bataillons carrés pour n’être point entamés après une déroute ; bataillons de quatre de profondeur soutenus par d’autres en colonne ; bataillons flanqués de cavalerie, tout est de lui. Il apprit à l’Europe l’art de la guerre : on la faisait depuis longtemps, mais on ne la savait pas.

Le grand-duc voulut que l’auteur de la Mandragore et de Clitie commandât l’exercice à ses troupes selon sa nouvelle méthode. Machiavel s’en donna bien de garde ; il ne voulut pas que les officiers et les soldats se moquassent d’un général en manteau

  1. Cette Addition est aussi de 1770. (B.)