Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome2.djvu/340

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Cinquième acte de Rodogune.

Voilà ce, qu’a osé tenter une fois notre grand Corneille, dans sa Rodogune. Il fait paraître une mère qui, en présence de là cour et d’un ambassadeur, veut empoisonner son fils et sa belle-fille, après avoir tué son autre fils de sa propre main. Elle leur présente la coupe empoisonnée ; et, sur leurs refus et leurs soupçons, elle la boit elle-même, et meurt du poison qu’elle leur destinait. Des coups aussi terribles ne doivent pas être prodigués, et il n’appartient pas à tout le monde d’oser les frapper. Ces nouveautés demandent une grande circonspection, et une exécution de maître. Les Anglais eux-mêmes avouent que Shakespeare, par exemple, a été le seul parmi eux qui ait su évoquer et faire parler des ombres avec succès :

Within that circle none durst move but he.

Pompe et dignité du spectacle dans la tragédie.

Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante, plus elle deviendrait insipide si elle était souvent répétée ; à peu près comme les détails des batailles, qui, (’tant par eux-mêmes ce qu’il y a de plus terrible, deviennent froids et ennuyeux à force de reparaître souvent dans les histoires. La seule pièce où M. Racine ait mis du spectacle, c’est son chef-d’œuvre dWlIudic. On y ^oil un enfant sur un trône, sa noui’rice et des i)rêtres (pii ren^ironneiit, une reine qui commande à ses soldats de le massacrer, des lévites armés qui accourent ])0ur le (h’I’endre. Toute cette action (>st patliétique : mais, si le stjle ne l’était pas aussi, elle ne serait ([ue pui-i’ilc.

Plus on veut frapper les yeux par un appareil éclatant, plus on s’impose la nécessité de dire de grandes choses ; autrement on ne serait qu’un décorateur, et non un poète tragi([ue. H y a près de trente années qu’on représenta la tragédie de Moniczimic, à Paris ; la scène ouvrait par un spectacle nouveau, c’était un i)alais d’un goiît nuigniti(|ue et barbare : Montezume ])araissait avec un habit singulier ; des esclaves armés de flèches étaient dans le fond : autour de lui étaient huit grands de sa cour, prosternés le visage contre terre : Monlezume commençait la pièce en leur disant :

Levez-vous ; votre roi sous [uM’inct aujouid’luii ^
El (le i"eiivis ; ii,’(’r, et de [uirlci’ ii lui.

1. Ces vers de la tragédie de Monlezume, par Forrier, jouoe on 170’2, et non