Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome20.djvu/383

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les vers blancs sont nés de l’impuissance de vaincre la difficulté, et de l’envie d’avoir plus tôt fait.

Nous avons remarqué[1] que l’Arioste a fait quarante-huit mille rimes de suite dans son Orlando, sans ennuyer personne. Nous avons observé[2] combien la poésie française en vers rimes entraîne d’obstacles avec elle, et que le plaisir naissait de ces obstacles mêmes. Nous avons toujours[3] été persuadés qu’il fallait rimer pour les oreilles, non pour les yeux ; et nous avons exposé nos opinions sans suffisance, attendu notre insuffisance.

Mais toute notre modération nous abandonne aux funestes nouvelles qu’on nous mande de Paris au mont Krapack. Nous apprenons qu’il s’élève une petite secte de barbares qui veut qu’on ne fasse désormais des tragédies qu’en prose. Ce dernier coup manquait à nos douleurs : c’est l’abomination de la désolation dans le temple des Muses. Nous concevons bien que Corneille ayant mis l’Imitation de Jésus-Christ en vers, quelque mauvais plaisant aurait pu menacer le public de faire jouer une tragédie en prose par Floridor et Mondori ; mais ce projet ayant été exécuté sérieusement par l’abbé d’Aubignac, on sait quel succès il eut. On sait dans quel discrédit tomba la prose d’Œdipe de Lamotte-Houdard ; il fut presque aussi grand que celui de son Œdipe en vers. Quel malheureux Visigoth peut oser, après Cinna et Andromaque, bannir les vers du théâtre ? C’est donc à cet excès d’opprobre que nous sommes parvenus après le grand siècle ! Ah ! barbares, allez donc voir jouer cette tragédie en redingote à Faxhall, après quoi venez-y manger du rosbif de mouton et boire de la bière forte.

Qu’auraient dit Racine et Boileau si on leur avait annoncé cette terrible nouvelle ? Bone Deus ! de quelle hauteur sommes-nous tombés, et dans quel bourbier sommes-nous[4] !

Il est vrai que la rime ajoute un mortel ennui aux vers médiocres. Le poëte alors est un mauvais mécanicien, qui fait entendre le bruit choquant de ses poulies et de ses cordes : ses lecteurs éprouvent la même fatigue qu’il a ressentie en rimant ; ses vers ne sont qu’un vain tintement de syllabes fastidieuses.

  1. Voyez tome XVIII, page 580 ; et la conclusion de l’Essai sur la Poésie épique, imprimé dans le tome VIII, à la suite de la Henriade. Toutefois Voltaire n’y donne pas le compte des vers de l’Arioste.
  2. Voyez le Discours sur la tragédie, en tête de Brutus, tome Ier du Théâtre.
  3. Voyez la cinquième des Lettres, à la suite d’Œdipe : et dans le Commentaire sur Corneille, une des remarques sur la scène v du premier acte de Médée.
  4. Fin de l’artirle en 1772 ; le dernier alinéa est de 1774. (B.)