Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome22.djvu/108

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
90
LETTRE III.

renoncèrent au métier de tuer, et refusèrent de prêter le serment. Cromwell ne voulait pas d’une secte où l’on ne se battait point, de même que Sixte-Quint augurait mal d’une secte dove non si chiavava. Il se servit de son pouvoir pour persécuter ces nouveaux venus. On en remplissait les prisons ; mais les persécutions ne servent presque jamais qu’à faire des prosélytes. Ils sortaient de leurs prisons[1] affermis dans leur créance, et suivis de leurs geôliers, qu’ils avaient convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à étendre la secte. Fox se croyait inspiré. Il crut par conséquent devoir parler d’une manière différente des autres hommes. Il se mit à trembler, à faire des contorsions et des grimaces, à retenir son haleine, à la pousser avec violence ; la prêtresse de Delphes n’eût pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande habitude d’inspiration, et bientôt après il ne fut guère[2] en son pouvoir de parler autrement. Ce fut le premier don qu’il communiqua à ses disciples. Ils firent de bonne foi toutes les grimaces de leur maître, ils tremblaient de toutes leurs forces au moment de l’inspiration. De là ils eurent le nom de quakers, qui signifie trembleurs. Le petit peuple s’amusait à les contrefaire. On tremblait, on parlait du nez, on avait des convulsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miracles, ils en firent.

Le patriarche Fox dit publiquement à un juge de paix, en présence d’une grande assemblée : « Ami, prends garde à toi, Dieu te punira bientôt de persécuter les saints. » Ce juge était un ivrogne qui[3] s’enivrait tous les jours de mauvaise bière et d’eau-de-vie : il mourut d’apoplexie deux jours après, précisément comme il venait de signer un ordre pour envoyer quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne fut point attribuée à l’intempérance du juge ; tout le monde la regarda comme un effet des prédictions du saint homme.

Cette mort fit plus de quakers que mille sermons et autant de convulsions n’en auraient pu faire. Cromwell, voyant que leur nombre augmentait tous les jours, voulut les attirer à son parti : il leur fit offrir de l’argent, mais ils furent incorruptibles ; et il dit un jour que cette religion était la seule contre laquelle il n’avait pu prévaloir avec des guinées.

Ils furent quelquefois persécutés sous Charles II, non pour leur religion, mais pour ne vouloir pas payer les dîmes au clergé,

  1. 1734. « Des prisons. »
  2. 1734. « Il ne fut plus guères. »
  3. 1734. « Qui buvait tous les jours trop de mauvaise bière. »