Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome22.djvu/110

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
92
LETTRE IV.

une société de jeunes quakers qui s’assemblaient chez lui ; de sorte qu’il se trouva chef de la secte[1] à l’âge de seize ans.

De retour chez le vice-amiral son père au sortir du collège, au lieu de se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, selon l’usage des Anglais, il l’aborda le chapeau sur la tête, et lui dit : « Je suis fort aise, l’ami, de te voir en bonne santé. » Le vice-amiral crut que son fils était devenu fou ; il s’aperçut bientôt qu’il était quaker. Il mit en usage tous les moyens que la prudence humaine peut employer pour l’engager à vivre comme un autre ; le jeune homme ne répondit à son père qu’en l’exhortant à se faire quaker lui-même.

Enfin le père se relâcha à ne lui demander autre chose sinon qu’il allât voir le roi et le duc d’York le chapeau sous le bras, et qu’il ne les tutoyât point. Guillaume répondit que sa conscience ne le lui permettait pas, et le père, indigné et au désespoir, le chassa de sa maison. Le jeune Penn remercia Dieu de ce qu’il souffrait déjà pour sa cause : il alla prêcher dans la cité, il y fit beaucoup de prosélytes.

Les prêches des ministres s’éclaircissaient[2] tous les jours, et comme Penn était jeune, beau et bien fait, les femmes de la cour et de la ville accouraient dévotement pour l’entendre. Le patriarche George Fox vint, du fond de l’Angleterre, le voir à Londres sur sa réputation ; tous deux résolurent de faire des missions dans les pays étrangers. Ils s’embarquèrent pour la Hollande, après avoir laissé des ouvriers en assez bon nombre pour avoir soin de la vigne de Londres. Leurs travaux eurent un heureux succès à Amsterdam ; mais ce qui leur fit le plus d’honneur, et ce qui mit le plus leur humilité en danger fut la réception que leur fit la princesse palatine Elisabeth, tante de George ier, roi d’Angleterre, femme illustre par son esprit et par son savoir, et à qui Descartes avait dédié son roman de philosophie[3].

Elle était alors retirée à la Haye, où elle vit les amis[4], car c’est ainsi qu’on appelait alors les quakers en Hollande ; elle eut plusieurs conférences avec eux ; ils prêchèrent souvent chez elle, et s’ils ne firent pas d’elle une parfaite quakeresse[5], ils avouèrent au moins qu’elle n’était pas loin du royaume des cieux.

  1. 1734. « De secte. »
  2. 1734. « S’éclaircissaient. »
  3. Principes de philosophie, 1644. Descartes lui avait donné des leçons à Leyde. Née en 1618, Élisabeth mourut en 1680.
  4. 1734. Ces amis.
  5. 1734. « Quakresse. »