Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome22.djvu/132

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une des femmes d’Angleterre qui ont[1] le plus d’esprit et le plus de force dans l’esprit, étant avec son mari en ambassade à Constantinople, s’avisa de donner sans scrupule la petite vérole à un enfant dont elle était accouchée en ce pays. Son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n’était pas chrétienne, et ne pouvait réussir que chez des infidèles, le fils de Mme Wortley s’en trouva à merveille. Cette dame, de retour à Londres, fit part de son expérience à la princesse de Galles, qui est aujourd’hui reine[2] ; il faut avouer que, titres et couronnes à part, cette princesse est née pour encourager tous les arts et pour faire du bien aux hommes : c’est un philosophe aimable sur le trône ; elle n’a jamais perdu ni une occasion de s’instruire, ni une occasion d’exercer sa générosité. C’est elle qui, ayant entendu dire qu’une fille de Milton vivait encore, et vivait dans la misère, lui envoya sur-le-champ un présent considérable ; c’est elle qui protége le savant P. Courayer[3] ; c’est elle qui daigna être la médiatrice entre le docteur Clarke et M. Leibnitz. Dès qu’elle eut entendu parler de l’inoculation ou insertion de la petite vérole, elle en fit faire l’épreuve sur quatre criminels condamnés à mort, à qui elle sauva doublement la vie : car non-seulement elle les tira de la potence, mais, à la faveur de cette petite vérole artificielle, elle prévint la naturelle, qu’ils auraient probablement eue, et dont ils seraient morts peut-être dans un âge plus avancé. La princesse, assurée de l’utilité de cette épreuve, fit inoculer ses enfants : l’Angleterre suivit son exemple, et, depuis ce temps, dix mille enfants de famille au moins doivent ainsi la vie à la reine et à Mme Wortley-Montague, et autant de filles leur beauté.

Sur cent personnes dans le monde, soixante au moins ont la petite vérole ; de ces soixante, dix[4] en meurent dans les années les plus favorables, et dix[5] en conservent pour toujours de fâcheux restes. Voilà donc la cinquième partie des hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement. De tous ceux qui sont inoculés en Turquie ou en Angleterre, aucun ne meurt, s’il n’est infirme et condamné à mort d’ailleurs ; personne n’est marqué, aucun n’a la petite vérole une seconde fois, supposé que l’inoculation ait été parfaite. Il est donc certain que, si quelque ambas-

  1. 1734. « Qui a. »
  2. Guillelmine-Dorothée-Charlotte de Brandebourg-Anspach, femme de George II, à laquelle est adressée la dédicace anglaise de la Henriade.
  3. 1734. « Ce pauvre P. Courayer. »
  4. 1734. « Vingt. »
  5. 1734. « Vingt. »