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COMPARAISONS.

elles ne sont pas ornées par le charme de la poésie, elles dégénèrent en langueur.

Les comparaisons dans le Tasse sont bien plus ingénieuses. Telle est, par exemple, celle d’Armide[1], qui se prépare à parler à son amant, et qui étudie son discours pour le toucher, avec un musicien qui prélude avant de chanter un air attendrissant. Cette comparaison, qui ne serait pas placée en peignant une autre qu’une magicienne artificieuse, est là tout à fait juste. Il y a dans le Tasse peu de ces comparaisons nouvelles. De tous les poëmes épiques, la Henriade est celui où j’en ai vu davantage :


Il élève sa voix ; on murmure, on s’empresse ;
On l’entoure, on l’écoute, et le tumulte cesse :
Ainsi dans un vaisseau qu’ont agité les flots,
[2]Quand les vents apaisés ne troublent plus les eaux,
On n’entend que le bruit de la proue écumante,
Qui fend d’un cours heureux la vague obéissante.
Tel paraissait Pothier, dictant ses justes lois,
Et la confusion se taisait à sa voix.

(Ch. VI, 75-82.)


Rien encore de plus neuf que cette comparaison d’un combat de d’Aumale et de Turenne :

On se plaît à les voir s’observer et se craindre,
S’avancer, s’arrêter, se mesurer, s’atteindre.
Le fer étincelant, avec art détourné,
Par de feints mouvements trompe l’œil étonné.
Telle on voit du soleil la lumière éclatante,
Brisant ses traits de feu dans l’onde transparente,
Et se rompant encor par des chemins divers,
De ce cristal mouvant repasser dans les airs.

(Ch. X, 129-136.)

Voilà comme un véritable poëte fait servir toute la nature à embellir son ouvrage, et comme la science la plus épineuse devient entre ses mains un ornement ; mais j’avoue que je suis

  1. Jérusalem délivrée, chant XVI, octave 43.
  2. Ce vers est autrement dans l’édition de 1746, la première qui contienne ce passage, et dans toutes celles que j’ai vues. (B.)

    — On lit dans la Henriade :

    Quand l’air n’est plus frappé des cris des matelots.

    C’est donc une variante que se permet ici Voltaire, et qui le trahit. (G. A.)