Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome25.djvu/109

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si vous m’en croyez, vous ferez très-bien de vous en rapporter au concile de Trente. »

Le Danois prit alors la parole, et dit : « Monseigneur parle avec la plus grande sagesse ; nous respectons les grandes assemblées comme nous le devons ; aussi sommes-nous entièrement de l’avis de plusieurs assemblées qui se sont tenues avant celle de Trente.

— Oh ! si cela est ainsi, dit le mandarin, je vous demande pardon, vous pourriez bien avoir raison. Çà, vous êtes donc du même avis, ce Hollandais et vous, contre ce pauvre jésuite ?

— Point du tout, dit le Hollandais ; cet homme-ci a des opinions presque aussi extravagantes que celles de ce jésuite, qui fait ici le doucereux avec vous ; il n’y a pas moyen d’y tenir.

— Je ne vous conçois pas, dit le mandarin ; n’êtes-vous pas tous trois chrétiens ? Ne venez-vous pas tous trois enseigner le christianisme dans notre empire ? Et ne devez-vous pas par conséquent avoir les mêmes dogmes ?

— Vous voyez, monseigneur, dit le jésuite ; ces deux gens-ci sont ennemis mortels, et disputent tous deux contre moi : il est donc évident qu’ils ont tous les deux tort, et que la raison n’est que de mon côté.

— Cela n’est pas si évident, dit le mandarin ; il se pourrait faire à toute force que vous eussiez tort tous trois ; je serais curieux de vous entendre l’un après l’autre. »

Le jésuite fit alors un assez long discours, pendant lequel le Danois et le Hollandais levaient les épaules ; le mandarin n’y comprit rien. Le Danois parla à son tour ; ses deux adversaires le regardèrent en pitié, et le mandarin n’y comprit pas davantage. Le Hollandais eut le même sort. Enfin ils parlèrent tous trois ensemble, ils se dirent de grosses injures. L’honnête mandarin eut bien de la peine à mettre le holà, et leur dit : « Si vous voulez qu’on tolère ici votre doctrine, commencez par n’être ni intolérants ni intolérables. »

Au sortir de l’audience, le jésuite rencontra un missionnaire jacobin ; il lui apprit qu’il avait gagné sa cause, l’assurant que la vérité triomphait toujours. Le jacobin lui dit : « Si j’avais été là, vous ne l’auriez pas gagnée ; je vous aurais convaincu de mensonge et d’idolâtrie. » La querelle s’échauffa ; le jacobin et le jésuite se prirent aux cheveux. Le mandarin, informé du scandale, les envoya tous deux en prison. Un sous-mandarin dit au juge : « Combien de temps Votre Excellence veut-elle qu’ils soient aux arrêts ? — Jusqu’à ce qu’ils soient d’accord, dit le juge. — Ah !