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CHAPITRE III.
DE LA DIVINITÉ ATTRIBUÉE AUX LIVRES JUIFS.

Comment a-t-on osé supposer que Dieu choisit une horde d’Arabes voleurs pour être son peuple chéri, et pour armer cette horde contre toutes les autres nations ? Et comment, en combattant à sa tête, a-t-il souffert que son peuple fût si souvent vaincu et esclave ?

Comment, en donnant des lois à ces brigands, a-t-il oublié de contenir ce petit peuple de voleurs par la croyance de l’immortalité de l’âme et des peines après la mort[1] tandis que toutes les grandes nations voisines, Chaldéens, Égyptiens, Syriens, Phéniciens, avaient embrassé depuis si longtemps cette croyance utile ?

Est-il possible que Dieu eût pu prescrire aux Juifs la manière d’aller à la selle dans le désert[2] et leur cacher le dogme d’une vie future ? Hérodote nous apprend que le fameux temple de Tyr était bâti deux mille trois cents ans avant lui. On dit que Moïse conduisait sa troupe dans le désert environ seize cents ans avant notre ère. Hérodote écrivait cinq cents ans avant cette ère vul-

  1. Voilà le plus fort argument contre la loi juive, et que le grand Bolingbroke n’a pas assez pressé. Quoi ! les législateurs indiens, égyptiens, babyloniens, grecs, romains, enseignèrent tous l’immortalité de l’âme ; on la trouve en vingt endroits dans Homère même ; et le prétendu Moïse n’en parle pas ! il n’en est pas dit un seul mot ni dans le Décalogue juif, ni dans tout le Pentateuque ! Il a fallu que des commentateurs ou très-ignorants, ou aussi fripons que sots, aient tordu quelques passages de Job, qui n’est point Juif, pour faire accroire à des hommes plus ignorants qu’eux-mêmes que Job avait parlé d’une vie à venir, parce qu’il dit [xix, 25, 26] : «Je pourrai me lever de mon fumier dans quelque temps ; mon protecteur est vivant ; je reprendrai ma première peau, je le verrai dans ma chair ; gardez-vous donc de me décrier et de me persécuter. »

    Quel rapport, je vous prie, d’un malade qui souffre et qui espère de guérir, avec l’immortalité de l’âme, avec l’enfer et le paradis ? Si notre Warburton s’en était tenu à démontrer que la loi juive n’enseigna jamais une autre vie, il aurait rendu un très-grand service. Mais, par la démence la plus incompréhensible, il a voulu faire accroire que la grossièreté du Pentateuque était une preuve de sa divinité ; et, par l’excès de son orgueil, il a soutenu cette chimère avec la plus extrême insolence. (Note de Voltaire, 1771.)

  2. Le doyen Swift disait que, selon le Pentateuque, Dieu avait eu bien plus soin du derrière des Juifs que de leurs âmes. (Id., 1771.) Voyez le Deutéronome, chap. xxiii [12, 13] ; vous jugerez que le doyen avait bien raison. (Id., 1770.) — Dans une note sur le Deutéronome (voyez la Bible enfin expliquée), Voltaire attribue à Collins la plaisanterie qu’il rapporte ici comme étant de Swift.