Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome26.djvu/395

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racontée souvent dans mon enfance, pour me former l’esprit et le cœur[1] ; mais Mlle L’Enclos ne s’attendait pas d’être un jour comparée à Sara dans un libelle fait contre mon oncle.

Quoique Abraham ne m’ait point mis sur son testament, et que Ninon L’Enclos m’ait mis sur le sien, cependant je la quitte ici pour le père des croyants. Je suis obligé d’apprendre à l’abbé Fou....[2], détracteur de mon oncle, ce que pensent d’Abraham tous les Guèbres que j’ai vus dans mes voyages. Ils l’appellent Ébrahim, et lui donnent le surnom de Zer-ateukt ; c’est notre Zoroastre. Il est constant que ces Guèbres dispersés, et qui n’ont jamais été mêlés avec les autres nations, dominaient dans l’Asie avant l’établissement de la horde juive, et qu’Abraham était de Chaldée, puisque le Pentateuque le dit. M. l’abbé Bazin avait approfondi cette matière ; il me disait souvent : « Mon neveu, on ne connaît pas assez les Guèbres, on ne connaît pas assez Ébrahim ; croyez-moi, lisez avec attention le Zend-Avesta et le Veidam. »



CHAPITRE IX.
de thèbes, de bossuet, et de rollin.

Mon oncle, comme je l’ai déjà dit[3] aimait le merveilleux, la fiction en poésie ; mais il les détestait dans l’histoire. Il ne pouvait souffrir qu’on mît des conteurs de fables à côté des Tacite, ni des Grégoire de Tours auprès des Rapin-Thoiras. Il fut séduit dans sa jeunesse par le style brillant du discours de Bossuet sur l’Histoire universelle. Mais, quand il eut un peu étudié l’histoire et les hommes, il vit que la plupart des auteurs n’avaient voulu écrire que des mensonges agréables, et étonner leurs lecteurs par d’incroyables aventures. Tout fut écrit comme les Amadis. Mon oncle riait quand il voyait Rollin copier Bossuet mot à mot, et Bossuet copier les anciens, qui ont dit que dix mille combattants sortaient par chacune des cent portes de Thèbes, et encore deux cents chariots armés en guerre par chaque porte : cela ferait un million de soldats dans une seule ville, sans compter les cochers

  1. Voyez la note, tome XXI, page 69.
  2. Il s’agit ici de l’abbé Foucher, de l’Académie des belles-lettres, précepteur du duc de La Trimouille. Cet abbé était janséniste : il crut que sa conscience l’obligeait à écrire contre. M. de Voltaire ; mais la grâce lui manqua. (K.) — Voyez tome XVII, page 52 ; et, plus loin, les Lettres à Foucher.
  3. Voyez tome XIX, page 362.