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SECONDE DIATRIBE DE L’ABBÉ BAZIN.
DE SANCHONIATHON.

Sanchoniathon ne peut être un auteur supposé. On ne suppose un ancien livre que dans le même esprit qu’on forge d’anciens titres pour fonder quelque prétention disputée. On employa autrefois des fraudes pieuses pour appuyer des vérités qui n’avaient pas besoin de ce malheureux secours. De zélés indiscrets forgèrent de très-mauvais vers grecs attribués aux sibylles[1], des lettres de Pilate, et l’histoire du magicien Simon, qui tomba du haut des airs aux yeux de Néron. C’est dans le même esprit qu’on imagina la donation de Constantin et les fausses décrétales. Mais ceux dont nous tenons les fragments de Sanchoniathon ne pouvaient avoir aucun intérêt à faire cette lourde friponnerie. Que pouvait gagner Philon de Byblos, qui traduisit en grec Sanchoniathon, à mettre cette histoire et cette cosmogonie sous le nom de ce Phénicien ! C’est à peu près comme si on disait qu’Hésiode est un auteur supposé.

Eusèbe de Césarée, qui rapporte plusieurs fragments de cette traduction faite par Philon de Byblos, ne s’avisa jamais de soupçonner que Sanchoniathon fût un auteur apocryphe. Il n’y a donc nulle raison de douter que sa Cosmogonie ne lui appartienne.

Ce Sanchoniathon vivait à peu près dans le temps où nous plaçons les dernières années de Moïse. Il n’avait probablement aucune connaissance de Moïse, puisqu’il n’en parle pas, quoiqu’il fût dans son voisinage. S’il en avait parlé, Eusèbe n’eût pas manqué de le citer comme un témoignage authentique des prodiges opérés par Moïse. Eusèbe aurait insisté d’autant plus sur ce témoignage que ni Manéthon, ni Cheremon, auteurs égyptiens, ni Ératosthène, ni Hérodote, ni Diodore de Sicile, qui ont tant écrit sur l’Égypte, trop occupés d’autres objets, n’ont jamais dit un seul mot de ces fameux et terribles miracles qui durent laisser d’eux une mémoire durable, et effrayer les hommes de siècle en siècle. Ce silence de Sanchoniathon a même fait soupçonner très-justement à plusieurs docteurs qu’il vivait avant Moïse.

Ceux qui le font contemporain de Gédéon n’appuient leur sentiment que sur un abus des paroles de Sanchoniathon même. Il avoue qu’il a consulté le grand prêtre Jérombal. Or ce Jérom-

  1. Voyez tome XI, page 91.