Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome27.djvu/29

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LE MANDARIN.

Eh ! comment aurions-nous pu déraciner une ivraie qui couvre le champ d’un vaste empire aussi peuplé que votre Europe? Je voudrais qu’on pût ramener tous les hommes à notre culte simple et sublime : ce ne peut être que l’ouvrage des temps et des sages. Les hommes seraient plus justes et plus heureux. Je suis certain, par une longue expérience, que les passions, qui font commettre de si grands crimes, s’autorisent presque toutes des erreurs que les hommes ont mêlées à la religion.

LE JÉSUITE.

Comment ! vous croyez que les passions raisonnent, et qu’elles ne commettent des crimes que parce qu’elles raisonnent mal ?

LE MANDARIN.

Cela n’arrive que trop souvent

LE JÉSUITE.

Et quel rapport nos crimes ont-ils donc avec les erreurs superstitieuses?

LE MANDARIN.

Vous le savez mieux que moi : ou bien ces erreurs révoltent un esprit assez juste pour les sentir, et non assez sage pour chercher la vérité ailleurs; ou bien ces erreurs entrent dans un esprit faible qui les reçoit avidement. Dans le premier cas, elles conduisent souvent à l’athéisme ; on dit : Mon bonze m’a trompé : donc il n’y a point de religion; donc il n’y a point de Dieu; donc je dois être injuste si je puis l’être impunément. Dans le second cas, ces erreurs entraînent au plus affreux fanatisme; on dit : Mon bonze m’a prêché que tous ceux qui n’ont point donné de robe neuve à la pagode sont les ennemis de Dieu; qu’on peut, en sûreté de conscience, égorger tous ceux qui disent que cette pagode n’a qu’une tête, tandis que mon bonze jure qu’elle en a sept. Ainsi je peux assassiner, dans l’occasion, mes amis, mes parents, mon roi, pour faire mon salut,

LE JÉSUITE.

Il semble que vous vouliez parler de nos moines sous le nom de bonzes. Vous auriez grand tort ; ne seriez-vous pas un peu malin ?

LE MANDARIN.

Je suis juste, je suis vrai, je suis humain. Je n’ai acception de personne ; je vous dis que les particuliers et les hommes publics commettent souvent sans remords les plus abominables injustices, parce que la religion qu’on leur prêche, et qu’on altère, leur semble absurde. Je vous dis qu’un raïa de l’Inde, qui ne connaît que sa presqu’île, se moque de ses théologiens qui lui