Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome27.djvu/94

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roi Persée, le descendant d’Alexandre, lié à son char de triomphe ; ce temple, où les Scipions firent porter les dépouilles de Carthage, où Pompée triompha de l’Asie, de l’Afrique, et de l’Europe ; mais j’ai versé des larmes plus amères quand je me suis souvenu du festin que donna César à nos ancêtres, servi à vingt-deux mille tables, et quand j’ai comparé ces congiaria, ces distributions immenses de froment, avec le peu de mauvais pain que vous mangez aujourd’hui, et que la chambre apostolique vous vend fort cher. Hélas ! il ne vous est pas permis d’ensemencer vos terres sans les ordres de ces apôtres ; mais avec quoi les ensemenceriez-vous ? Il n’y a pas un citadin parmi vous, excepté quelques habitants du quartier Transtevère, qui possède une charrue. Votre Dieu a nourri cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq pains et deux goujons, selon saint Jean, et quatre mille hommes, selon Matthieu[1]. Pour vous, Romains, on vous fait avaler le goujon sans vous donner du pain ; et les successeurs de Lucullus sont réduits à la sainte pratique du jeûne.

Votre climat n’a guère changé, quoi qu’on en dise. Qui donc a pu changer à ce point votre terrain, vos fortunes, et vos esprits ? D’où vient que la campagne, depuis les portes de Rome à Ostie, n’est remplie que de reptiles ? Pourquoi de Montefiascone à Viterbe, et dans tout le terrain par lequel la voie Appienne vous conduit encore à Naples, un vaste désert a-t-il succédé à ces campagnes autrefois couvertes de palais, de jardins, de moissons, et d’une multitude innombrable de citoyens ? J’ai cherché le Forum Romanum de Trajan, cette place pavée de marbre en forme de réseau, entourée d’un péristyle à colonnades chargées de cent statues ; j’ai trouvé Campo Vaccino, le marché aux vaches, et malheureusement aux vaches maigres et sans lait. J’ai dit : Où sont ces deux millions de Romains dont cette capitale était peuplée ? J’ai vérifié qu’année commune il n’y naît aujourd’hui que 3,500 enfants : de sorte que, sans les Juifs, les prêtres, et les étrangers, Rome ne contiendrait pas cent mille habitants. Je demandai : À qui appartient ce bel édifice que je vois entouré de masures ? On me répondit : À des moines ; c’était autrefois la maison d’Auguste, ici logeait Cicéron, là demeurait Pompée ; des couvents sont bâtis sur leurs ruines.

  1. Matthieu, au chapitre xiv, compte cinq mille hommes et cinq pains, et au chapitre xv, quatre mille hommes et sept pains ; apparemment ce sont deux miracles qui font en tout neuf mille hommes et neuf mille femmes pour le moins ; et, si vous y ajoutez neuf mille petits enfants, le tout se monte à vingt-sept mille déjeuners : cela est considérable. (Note de Voltaire.)