Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome28.djvu/104

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Voilà tout préparé pour la vue et pour l’ouïe ; tout l’est pour les autres sens avec un art aussi industrieux. Dieu sera-t-il un si mauvais artisan que l’animal formé par lui pour voir et pour entendre ne puisse cependant ni entendre ni voir si on ne met dans lui un troisième personnage interne qui fasse seul ces fonctions ? Dieu ne peut-il nous donner tout d’un coup les sensations, après nous avoir donné les instruments admirables de la sensation ?

Il l’a fait, on en convient, dans tous les animaux ; personne n’est assez fou pour imaginer qu’il y ait dans un lapin, dans un lévrier, un être caché qui voie, qui entende, qui flaire, qui agisse pour eux.

La foule innombrable des animaux jouit de ses sens par des lois universelles ; ces lois sont communes à eux et à nous. Je rencontre un ours dans une forêt ; il a entendu ma voix comme j’ai entendu son hurlement ; il m’a vu avec ses yeux comme je l’ai vu avec les miens ; il a l’instinct de me manger comme j’ai l’instinct de me défendre, ou de fuir. Ira-t-on me dire : Attendez, il n’a besoin que de ses organes pour tout cela ; mais pour vous, c’est autre chose : ce ne sont point vos yeux qui l’ont vu, ce ne sont point vos oreilles qui l’ont entendu, ce n’est pas le jeu de vos organes qui vous dispose à l’éviter ou à le combattre ; il faut consulter une petite personne qui est dans votre cervelet, sans laquelle vous ne pouvez ni voir ni entendre cet ours, ni l’éviter, ni vous défendre ?

MÉCANIQUE DE NOS IDÉES.

Certes si les organes donnés par la Providence universelle aux animaux leur suffisent, il n’y a nulle raison pour oser croire que les nôtres ne nous suffisent pas, et qu’outre l’Artisan éternel et nous il faut encore un tiers pour opérer.

S’il y a évidemment des cas où ce tiers vous est inutile, n’est-il pas absurde au fond de l’admettre dans d’autres cas ? On avoue que nous faisons une infinité de mouvements sans le secours de ce tiers. Nos yeux, qui se ferment rapidement au subit éclat d’une lumière imprévue, nos bras et nos jambes, qui s’arrangent en équilibre par la crainte d’une chute, mille autres opérations démontrent au moins qu’un tiers ne préside pas toujours à l’action de nos organes.

Examinons tous les automates dont la structure interne est à peu près semblable à la nôtre ; il n’y a guère chez eux et chez