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CHAPITRE II.

Quand le chef des malandrins[1] a bien tué et bien volé, il réduit à l’esclavage les malheureux dépouillés qui sont encore en vie. Ils deviennent ou serfs ou sujets, ce qui, dans les neuf dixièmes de la terre, revient à peu près au même. Genseric usurpe le titre de roi. Il devient bientôt un homme sacré, et il prend nos biens, nos femmes, nos vies, de droit divin, si on le laisse faire.

Joignez à tous ces brigandages publics les innombrables brigandages secrets qui ont désolé les familles ; les calomnies, les ingratitudes, l’insolence du fort, la friponnerie du faible ; et on conclura que le genre humain n’a presque jamais vécu que dans le malheur, et dans la crainte pire que le malheur même.

J’ai dit que toutes les horreurs qui marchent à la suite de la guerre sont commises sans le moindre remords. Rien n’est plus vrai. Nul ne rougit de ce qu’il fait de compagnie. Chacun est encouragé par l’exemple : c’est à qui massacrera, à qui pillera le plus ; on y met sa gloire. Un soldat, à la prise de Berg-op-Zom, s’écrie : « Je suis las de tuer, je vais violer ! » et tout le monde bat des mains.

Les remords, au contraire, sont pour celui qui, n’étant pas rassuré par des compagnons, se borne à tuer, à voler en secret. Il en a de l’horreur jusqu’à ce que l’habitude l’endurcisse à l’égal de ceux qui se livrent au crime régulièrement et en front de bandière.


CHAPITRE II.
Remède approuvé par la faculté contre les maladies ci-dessus.


Les nations qu’on nomme civilisées, parce qu’elles furent méchantes et malheureuses dans des villes, au lieu de l’être en plein air ou dans des cavernes, ne trouvèrent point de plus puissant antidote contre les poisons dont les cœurs étaient pour la plupart dévorés que le recours à un Dieu rémunérateur et vengeur.

Les magistrats d’une ville avaient beau faire des lois contre le vol, contre l’adultère, on les volait eux-mêmes dans leurs logis, tandis qu’ils promulguaient leurs lois dans la place publique ; et leurs femmes prenaient ce temps-là même pour se moquer d’eux avec leurs amants.

Quel autre frein pouvait-on donc mettre à la cupidité, aux

  1. Nom de brigands dont Voltaire parle, tome XII, page 30 ; et XXVII, 268.