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ARTICLE VI.


DES GENTOUS, ET DE LEURS COUTUMES LES PLUS REMARQUABLES.


Ces antiques Indiens que nous nommons Gentous sont dans le Mogol au nombre d’environ cent millions, à ce que M. Scrafton nous assure. Cette multitude est une fatale preuve que le grand nombre est facilement subjugué par le petit. Ces innombrables troupeaux de Gentous pacifiques, qui cédèrent leur liberté à quelques hordes de brigands, ne cédèrent pas pourtant leur religion et leurs usages. Ils ont conservé le culte antique de Brama. C’est, dit-on, parce que les mahométans ne se sont jamais souciés de diriger leurs âmes, et se sont contentés d’être leurs maîtres.

Leurs quatre anciennes castes subsistent encore dans toute la rigueur de la loi qui les sépare les unes des autres, et dans toute la force des premiers préjugés fortifiés par tant de siècles. On sait que la première est la caste des brames, qui gouvernèrent autrefois l’empire ; la seconde est des guerriers, la troisième est des agriculteurs, la quatrième des marchands ; on ne compte point celle qu’on nomme des hallacores ou des parias, chargés des plus vils offices : ils sont regardés comme impurs ; ils se regardent eux-mêmes comme tels, et n’oseraient jamais manger avec un homme d’une autre tribu, ni le toucher, ni même s’approcher de lui.

Il est probable que l’institution de ces quatre castes fut imitée par les Égyptiens, parce qu’il est en effet très-probable ou plutôt certain que l’Égypte n’a pu être médiocrement peuplée et policée que longtemps après l’Inde ; il fallut des siècles pour dompter le Nil, pour le partager en canaux, pour élever des bâtiments au-dessus de ses inondations, tandis que la terre de l’Inde prodiguait à l’homme tous les secours nécessaires à la vie, ainsi que nous l’avons dit et prouvé ailleurs[1].

Les disputes élevées sur l’antiquité des peuples sont nées pour la plupart de l’ignorance, de l’orgueil et de l’oisiveté. Nous nous moquerions des oiseaux s’ils prétendaient être formés avant les poissons ; nous ririons des chevaux, qui se vanteraient d’avoir inventé l’art de pâturer avant les bœufs.

Pour sentir tout le ridicule de nos querelles savantes sur les origines, remontons seulement aux conquêtes d’Alexandre : il n’y a pas loin ; cette époque est d’hier en comparaison des anciens

  1. Tome XI, pages 59 et 186.