Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome29.djvu/121

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quoi tant d’antiques nations les ont-elles ignorés, et pourquoi un petit peuple nouveau les a-t-il connus ? Ce prodige mériterait quelque attention si l’on pouvait espérer de l’approfondir. L’Inde entière, la Chine, le Japon, la Tartarie, les trois quarts de l’Afrique, ne se doutent pas encore qu’il ait existé un Caïn, un Caïnan, un Jared, un Mathusalem qui vécut près de mille ans ; et les autres nations ne se familiarisèrent avec ces noms que depuis Constantin. Mais ces questions, qui appartiennent à la philosophie, sont étrangères à l’histoire.


ARTICLE VIII.


DES GUERRIERS DE L’INDE, ET DES DERNIÈRES RÉVOLUTIONS.


Les Gentous en général ne paraissent pas plus faits pour la guerre dans leur beau climat, et dans les principes de leur religion, que les Lapons dans leur zone glacée, et que les primitifs nommés quakers, dans les principes qu’ils se sont faits. Nous avons vu[1] que la race des vainqueurs mahométans n’a presque plus rien de tartare, et est devenue indienne avec le temps.

Ces descendants des conquérants de l’Inde, avec une armée innombrable, n’ont pu résister au Sha-Nadir quand il est venu, en 1739, attaquer, avec une armée de quarante mille brigands aguerris, du Candahar et de Perse, plus de six cent mille hommes que Mahmoud-Sha lui opposait. M. Cambridge nous apprend ce que c’était que ces six cent mille guerriers. Chaque cavalier, accompagné de deux valets, portait une robe légère et traînante de soie ; les éléphants étaient parés comme pour une fête ; un nombre prodigieux de femmes suivait l’armée. Il y avait dans le camp autant de boutiques et de marchandises de luxe que dans Delhi. La seule vue de l’armée de Nadir dispersa cette pompe ridicule. Nadir mit Delhi à feu et à sang ; il emporta en Perse tous les trésors de ce puissant et misérable empereur, et le méprisa assez pour lui laisser sa couronne.

Quelques relations nous disent, et quelques compilateurs nous redisent, d’après ces relations, qu’un faquir arrêta le cheval de Nadir dans sa marche à Delhi, et qu’il cria au prince : « Si tu es Dieu, prends-nous pour victimes ; si tu es homme, épargne des hommes ; » et que Nadir lui répondit : « Je ne suis point Dieu,

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