Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome29.djvu/155

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des officiers principaux dont le nom ou la personne méritait des ménagements. Les cœurs, déjà trop irrités, furent ulcérés au dernier point : on criait à la tyrannie. M. Dubois, intendant de l’armée, qui remplit ce devoir, devint l’objet de l’exécration publique. Quand des ennemis vainqueurs ordonnent une telle recherche, personne n’ose murmurer ; mais lorsque le général l’ordonnait pour sauver la ville, tout s’élevait contre lui.

L’officier était réduit à une demi-livre de riz par jour, le soldat à quatre onces[1]. La ville n’avait plus que trois cents soldats noirs et sept cents Français pressés par la faim, pour se défendre contre quatre mille soldats d’Europe et dix mille noirs. Il fallait bien se rendre. Lally, désespéré, agité de convulsions, l’esprit accablé et égaré, voulut renoncer au commandement, et en charger le brigadier de Landivisiau, qui se garda bien d’accepter un poste si délicat et si funeste. Lally fut réduit à ordonner le malheur et la honte de la colonie. Au milieu de toutes ces crises, il recevait chaque jour des billets anonymes qui le menaçaient du fer et du poison. Il se crut en effet empoisonné ; il tomba en épilepsie, et le missionnaire Lavaur alla dire dans toute la ville qu’il fallait prier Dieu pour ce pauvre Irlandais, qui était devenu fou.

Cependant le péril croissait : les troupes anglaises avaient abattu la malheureuse haie qui entourait la ville. Le général voulut assembler le conseil mixte du civil et du militaire qui tâcherait d’obtenir une capitulation supportable pour la ville et pour la colonie. Le conseil de Pondichéry ne répondit que par un refus. « La démarche nous semble précipitée, » disait-il. Lally fit une seconde démarche, et essuya un nouveau refus. « Vous nous avez cassés, dit alors le conseil ; nous ne sommes plus rien. — Je ne vous ai point cassés, répondit le général ; je vous ai défendu de vous assembler sans ma permission, et je vous commande au nom du roi de vous assembler et de former un conseil mixte, qui cherche les moyens d’adoucir le sort de la colonie entière et le vôtre. » Le conseil répliqua par cette sommation, qu’il lui fit signifier :

« Nous vous sommons, au nom de tous les ordres religieux, de tous les habitants, et au nôtre, de demander dans l’instant une suspension d’armes à M. Cootes (c’était le commandant anglais) ;

  1. Le général avait deux rations et deux petits pains. Une pauvre femme chargée d’enfants lui demanda des secours, et il ordonna de lui donner tous les jours la moitié de ce qui était réservé pour lui. (Note de Voltaire.)