Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome29.djvu/209

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fut plongée après l’invasion de Tamerlan, et que nous tirions les princes, qui se disputèrent Delhi, de l’obscurité profonde où des hommes qui n’ont fait aucun bien à la terre doivent être ensevelis !

Je ne sais quel écrivain[1], gagé par Desaint et Saillant, libraires de Paris, rue Saint-Jean-de-Beauvais, vis-à-vis le Collége, a compilé l’Histoire moderne des Chinois, Japonais, Indiens, Persans, Turcs, Russes, pour servir de suite à l’Histoire ancienne de Rollin.

Rollin, d’ailleurs utile et éloquent, avait transcrit beaucoup de vérités et de fables sur les Carthaginois, les Perses, les Grecs, les anciens Romains, pour former l’esprit et le cœur[2] des jeunes Parisiens. Il n’y a pas d’apparence que le compilateur de l’histoire moderne des Chinois, Japonais, etc., ait prétendu former l’esprit et le cœur de personne. Au reste, il nous apprend qu’Abou-saïd, fils de Tamerlan, régna dans l’Inde, dont il n’approcha jamais. Ce fut Babar[3], petit-fils de Tamerlan, qui forma véritablement l’empire mogol. Il arriva de la Tartarie comme Tamerlan, et commença ses conquêtes à la fin du xve siècle, au temps où les Portugais s’établissaient déjà sur les côtes de Malabar, où le commerce du monde changeait, où un nouvel hémisphère était découvert pour l’Espagne, et où le pontife de Rome, Alexandre VI, si horriblement célèbre, donnait de sa pleine autorité les Indes orientales aux Espagnols, et les occidentales aux Portugais, par une bulle. L’audace, le génie, la cruauté et le ridicule, gouvernaient l’univers.

L’invention du canon, qui ne fut que si tard connue des Chinois, quoiqu’ils eussent depuis plus de dix siècles le secret de la poudre, était déjà parvenue dans l’Inde. Ces instruments de destruction avaient été portés des chrétiens d’Europe chez les Turcs, et des Turcs chez les Persans. Féristha nous instruit que, dans la grande bataille de Mavat, qui décida du sort de l’Inde, l’an de notre ère 1526, le premier de notre mois de mars, Babar plaça ses petits canons au front de son armée, et les lia ensemble par des chaînes de fer, de peur qu’on ne les lui prit. Cette victoire, remportée contre tous les raïas de l’Inde septentrionale,

  1. Histoire moderne des Chinois, des Japonais, des Indiens, des Persans, des Turcs, des Russiens, etc., pour servir de suite à l’Histoire ancienne de M. Rollin. Paris, 1765-78, trente volumes in-12. Les onze premiers sont de Marsy, mort en 1763 ; les dix-neuf autres, d’Adrien Richer, mort en 1798. Le passage rappelé par Voltaire est au tome IV, pages 82-83.
  2. Voyez ma note, tome IX, page 138.
  3. Babour ou Babr, arrière-petit-fils de Tamerlan.