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570 PRIX DE LA JUSTICE

ciles à prouver, sont portés aux tribunaux, qu’ils scandalisent ; lorsque ces tribunaux sont obligés d’en connaître, ne doivent-ils pas soigneusement distinguer entre l’homme fait et l’âge inno- cent qui est entre l’enfance et la jeunesse ?

Ce vice indigne de l’homme n’est pas connu dans nos rudes climats. Il n’y eut point de loi en France pour sa recherche et pour son châtiment. On s’imagina en trouver une dans les établisse- ments de saint Louis, « Se aucuns est souspeçonneux de bulgarie, la justice laie le doit prendre, et envoyer à l’evesque; et se il en estoit prouvés, l’en le doit ardoir, et tuit li mueble sont au baron. » Le mot bulgarie (1) qui ne signifie qu’hérésie, fut pris pour le péché contre nature ; et c’est sur ce texte qu’on s’est fondé pour brûler vifs le peu de malheureux convaincus de cette ordure, plus faite pour être ensevelie dans les ténèbres de l’oubli que pour être éclairée par les flammes des bûchers aux yeux de la multitude.

Le misérable ex-jésuite (2), aussi infâme par ses feuilles contre tant d’honnêtes gens que par le crime public d’avoir débauché dans Paris jusqu’à des ramoneurs de cheminées, ne fut pour- tant condamné qu'à la fustigation secrète dans la prison des gueux de Bicêtre. On a déjà remarqué (3) que les peines sont sou- vent arbitraires, et qu'elles ne devraient pas l’être; que c’est la loi, et non pas l’homme, qui doit punir.

La peine imposée à cet homme était suffisante ; mais elle ne pouvait être de l’utilité que nous désirons, parce que, n’étant pas publique, elle n’était pas exemplaire (4).

ARTICLE XX.

FALT-IL OBÉIR A L’ORDRE INJUSTE D’UN POUVOIR LÉGITIME?

Je suis descendu peut-être dans un trop grand détail sur les délits qui peuvent occuper l’attention des magistrats. Je ne par-

1. Voyez tome XVII, pages 38 et 45.

2. Desfontaines; voyez tome X, page 521.

3. Voyez tome XVIII, page 2.

4. La sodomie, lorsqu’il n’y a point de violence, ne peut être du ressort des lois criminelles. Elle ne viole le droit d’aucun autre homme. Elle n’a sur le bon ordre de la société qu’une influence indirecte, comme l’ivrognerie, l’amour du jeu. C’est un vice bas, dégoûtant, dont la véritable punition est le mépris. La peine du feu est atroce. La loi d’Angleterre qui expose les coupables à toutes les insultes de la canaille, et surtout des femmes, qui les tourmentent quelquefois jusqu’à la mort, est à la fois cruelle, indécente, et ridicule. Au reste, il ne faut pas oublier de remarquer que c’est à la superstition que l’on doit l’usage barbare du supplice du feu. (K.)