Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome41.djvu/263

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bruyères immenses ; en un mot, j’ai mis en pratique toute la théorie de mon Épître. Si vous ne venez pas voir cette terre, qui doit vous appartenir un jour, je vous avertis que je viendrai bouleverser Hornoy, y planter, et y bâtir : car il faut que je me serve de la truelle ou de la plume.

Lekain devait venir jouer la comédie avec nous à Pâques ; mais il m’a fallu communier sans jouer. J’ai édifié mes paroissiens, au lieu de les amuser ; et M. de Richelieu s’est avisé de mettre Lekain en pénitence dans ce saint temps.

Je veux vous donner avis de tout. L’impératrice de Russie m’avait envoyé son portrait avec de gros diamants : le paquet a été volé sur la route. J’ai du moins une souveraine de deux mille lieues de pays dans mon parti : cela console des cris des polissons. Ma chère nièce, je fais encore plus de cas de votre amitié.

Adieu ; j’embrasse tout ce que vous aimez[1].


4508. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
Aux Délices, 1er avril.

À peine avais-je fait partir mes doléances qu’une lettre de mes anges, du 25 de mars, est venue me consoler et m’encourager ; sur-le-champ, la rage du tripot m’a repris. J’ai déniché un vieil Oreste ; et, presto, presto, j’ai fait des points d’aiguille à la reconnaissance d’Oreste et d’Électre, et à la mort de Clytemnestre ; puis, étant de sang-froid, j’ai écrit la pancarte du privilège, et la requête aux comédiens pour les rôles ; et j’envoie le tout à mes chers anges, félicitant mon respectable ami de la guérison de ses deux yeux, qui vont mieux que mes deux oreilles.

M. d’Argental voit, et moi je n’entends guère. Surdité annonce décadence ; mais la main va et griffonne.

Vous saurez que M. de Lauraguais a fait aussi son Oreste[2], et qu’il est juste qu’il soit joué sur le théâtre qu’il a embelli ; mais il permet que je passe avant, pour lui faire bientôt place. Sa folie d’être représenté n’est pas une folie nécessaire, et la mienne l’est. On a eu l’injustice de me reprocher d’avoir traité le même sujet que Crébillon mon maître[3], comme si Euripide n’avait pas

  1. On avait cousu à cette lettre deux alinéas d’une autre lettre qui est du commencement de l’année 1762, où on les retrouvera.
  2. Sa pièce est intitulée Clytemnestre, tragédie en cinq actes et en vers, 1761, in-8°. Elle est dédiée à Voltaire, qui lui avait dédié l’Écossaise ; voyez tome V, page 405.
  3. Voir la lettre 4348 à d’Argental, troisième alinéa.