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Un hasard ayant mis M. Rostand en rapport avec M. de Féraudy, de la Comédie française, le poète soumit à l’artiste un acte en vers, Les Deux Pierrots, qu’il destinait à être joué dans un salon. Pour toute réponse, M. de Féraudy porte l’acte à M. Jules Claretie. L’administrateur du Théâtre-Français lit le petit ouvrage, l’aime, le reçoit d’avance. Malheureusement, le jour de la lecture au Comité on apprenait la mort de Théodore de Banville. Tout le blanc de ces pierrots parut noir, et des boules de deuil tombèrent dans l’urne.

Les Romanesques sont nés de ce refus. En annonçant à M. Rostand la décision du comité, M. Claretie demanda au poète de lui apporter un autre acte. « Je vous en apporterai trois, » répondit M. Rostand. Et il tint parole. Huit jours plus tard, le poète lisait à M. de Féraudy le premier acte des Romanesques. La pièce terminée, M. Claretie la fit recevoir par le Comité. Elle attendît deux ans son tour. La première représentation en eut lieu le lundi 21 mai 1894. Ce fut une révélation. « L’on se rappelle, écrit M. Jules Claretie, l’effet de surprise heureuse que firent sur les spectateurs ces vers amoureux, ces vers délicieux, murmurés par deux fiancés de dix-huit ans à l’ombre d’un vieux mur sous la joubarbe et les aristoloches. Ce fut une vision de

    Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens :
    Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent
    Et sans cesse entre nous tissent d’autres liens.
    C’est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l’âge,
    Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main,
    Car vois-tu, chaque jour je t’aime davantage,
    Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.


    Et de ce cher amour qui passe comme un rêve
    Je veux tout conserver dans le fond de mon cœur ;
    Retenir, s’il se peut, l’impression trop brève
    Pour la ressavourer plus tard avec lenteur.
    J’enfouis tout ce qui vient de lui comme un avare,
    Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ;
    Je serai riche alors d’une richesse rare :
    J’aurai gardé tout l’or de mes jeunes amours !
    Ainsi de ce passé de bonheur qui s’achève
    Ma mémoire parfois me rendra la douceur ;
    Et de ce cher amour qui passe comme un rêve
    J’aurai tout conservé dans le fond de mon cœur.


    Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
    Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
    Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille.
    Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
    Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
    Nous nous croirons encore aux jours heureux d’antan,
    Et je te sourirai tout en branlant la tête.
    Et tu me parleras d’amour en chevrotant.
    Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
    Avec de petits yeux attendris et brillants,
    Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
    Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

    (Les Pipeaux.)
    W.