Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/61

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L’OMBRE

C’est moi ! c’est moi, pauvre âme ! ô trop longtemps pleurée !
Aux sources de l’Oronte ivres d’aube et d’oiseaux,
C’est moi qui sur tes pas abaissais les roseaux,
Et de tes hautes mains prenais l’urne altérée.

Et plus tard, quand Erôs mêla notre destin,
C’est moi qui venais traire au ventre des chamelles
Le lait mince, étiré des tremblantes mamelles,
Dans l’outre obèse et lisse aux flancs couverts de thym.

Me connais-tu ? Devant la clairière interdite,
Je gardais les boucs blancs promis à l’Aphrodite,
Et tressais des iris aux cornes des béliers…

Approche-toi, pauvre âme à jamais solitaire,
Ombre qui viens, fidèle à tes champs familiers,
Revoir l’eau successive et l’immuable terre.

SONNET ADRESSÉ A M. MALLARMÉ

LE JOUR OU IL EUT CINQUANTE ANS

Cinquante heures de nuit préparatoire, ô Maître !
Demain s’éblouiront d’aurore, et nous saurons
A l’ombre magistrale errante sur nos fronts
Qu’on a vu sourdre l’or et la lumière naître.

Eux aussi vont jurer que pas un ne fut traître
Au doigt qui désignait l’aube rouge des troncs.
Le jour croit. Vous verrez tous les mauvais larrons,
Qui fuyaient de vous suivre au désert, reparaître !

Ils donneront à qui méprisa leur troupeau
La gloire qu’ils rêvaient de pourpre sur leur peau
Et les lauriers d’argent piqués aux fers de lance ;

Mais nous n’entendrons pas ces voix soûles de bruit,
Car nous aurons coupé pour le plus pur silence
Sous vos pieds créateurs les roses de la nuit.

17 mars 1892.