Page:Walter - Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4, 1749.djvu/129

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Aussitôt que nous eumes passé le Détroit de Le Maire, le Scorbut se manifesta dans nos Equipages ; la longueur du voyage, la fatigue que nous souffrimes, et la tristesse que nous causèrent tant de fâcheux accidens, augmentèrent cette maladie ац point que vers la fin d’Avril, il y avoit bien peu de nos gens qui n’en fussent attaqués, et que nous perdimes sur le Centurion, dans le cours de ce mois, quarante-trois personnes. Nous regardions le mal comme étant à son plus haut point, et nous nous flattions, qu’il s’adouciroit à mesure que nous avancerions vers le Nord mais il se trouva au contraire que nous perdimes le double de monde pendant le mois de Mai, et comme nous ne relâchames en aucun endroit, avant le milieu de Juin, la mortalité augmenta encore et la maladie s’étendit si fort, que nous trouvames que nous avions perdu plus de deux cens hommes, et qu’à chaque Quart nous ne pouvions compter sur le Gaillard d’avant, que six hommes au plus capables de service.

Cette maladie, si commune dans les voyages de long cours, et qui fut en particulier si destructive pour nos Equipages, est peut-être la plus singulière et la moins concevable de toutes celles qui peuvent affliger le Corps humain. Les symptômes en sont fort inconstans et innombrables ; le progrès et les effets fort irréguliers. A peine trouvoit-on deux personnes qui ayant ce mal, se plaignissent des mêmes accidens, et lorsque les mêmes symptômes paroissoient, ce n’étoit pas dans le même ordre. Quoiqu’il revête souvent la forme de quelques autres maladies, et qu’il n’ait pas de signes qui lui soient si propres, qu’ils puissent toujours servir à le distinguer, il y a pourtant certains symptômes qui l’accompagnent généralement, et qui méritent qu’on en fasse une mention particulière. Tels sont de grandes taches livides dispersées sur toute la surface du Corps ; les jambes enflées, les gencives puantes, et sur-tout, une lassitude extraordinaire dans tous les membres, après le moindre exercice ; et cette lassitude dégénère en une disposition à tomber en faiblesse au moindre effort, et enfin au moindre mouvement.

Cette maladie est ordinairement accompagnée d’un étrange abattement d’esprit, de frissons, de tremblemens, et d’une grande disposition à être frappé de terreurs violentes au moindre accident. Nous avons eu trop souvent occasion de remarquer que tout ce qui décourageoit nos gens, ou qui confondoit leurs espérances ne manquoit pas de rengréger le mal : en telles occasions, ceux qui étoient au dernier période de la maladie en mouroient, et ceux qui étoient encore capables de quelque service en