Page:Zola - L'Assommoir.djvu/456

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d’elles, les gros mots partaient, des ordures toutes crues, des réflexions d’hommes soûls. C’était leur langue, elles savaient tout, elles se retournaient avec un sourire, tranquilles d’impudeur, gardant la pâleur délicate de leur peau de satin.

La seule chose qui les contrariait était de rencontrer leurs pères, surtout quand ils avaient bu. Elles veillaient et s’avertissaient.

— Dis donc, Nana, criait tout d’un coup Pauline, voilà le père Coupeau !

— Ah bien ! il n’est pas poivre, non, c’est que je tousse ! disait Nana embêtée. Moi, je m’esbigne, vous savez ! Je n’ai pas envie qu’il secoue mes puces… Tiens ! il a piqué une tête ! Dieu de Dieu, s’il pouvait se casser la gueule !

D’autres fois, lorsque Coupeau arrivait droit sur elle, sans lui laisser le temps de se sauver, elle s’accroupissait, elle murmurait :

— Cachez-moi donc, vous autres !… Il me cherche, il a promis de m’enlever le ballon, s’il me pinçait encore à traîner ma peau.

Puis, lorsque l’ivrogne les avait dépassées, elle se relevait, et toutes le suivaient en pouffant de rire. Il la trouvera ! il ne la trouvera pas ! C’était un vrai jeu de cache-cache. Un jour pourtant, Boche était venu chercher Pauline par les deux oreilles, et Coupeau avait ramené Nana à coups de pied au derrière.

Le jour baissait, elles faisaient un dernier tour de balade, elles rentraient dans le crépuscule blafard, au milieu de la foule éreintée. La poussière de l’air s’était épaissie, et pâlissait le ciel lourd. Rue de la Goutte-d’Or, on aurait dit un coin de province, avec les commères sur les portes, des éclats de voix cou-