Page:Zola - Vérité.djvu/69

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Ce grand diable solide, qui avait gardé quelque chose de l’allure militaire, était tout égayé de l’aventure. Ses fortes moustaches blondes se retroussaient, montrant ses dents blanches dans son visage coloré, aux larges yeux bleus de brave homme.

— Hein ? monsieur, on ne pouvait pas mieux s’adresser. Qu’est-ce que vous désirez de moi ?

Marc le regardait, éprouvait une sympathie, malgré les abominables paroles entendues. Doloir, qui travaillait depuis des années chez l’entrepreneur Darras, le maire, était un assez bon ouvrier, buvant parfois un coup de trop, mais rapportant fidèlement sa paie à sa femme. Il grondait bien contre les patrons, les traitait de sale clique, se disant socialiste, sans trop savoir ; et pourtant, il avait de l’estime pour Darras, qui gagnait gros, tout en s’efforçant de rester le camarade de ses ouvriers. Ce qui l’avait marqué à jamais, c’étaient ses trois ans de caserne. Il avait quitté le service dans une folle joie de délivrance avec des imprécations contre ce métier dégoûtant où l’on n’était plus un homme. Et, depuis cette époque, il avait continuellement revécu les trois années, il ne se passait pas de jour où quelque souvenir ne lui en revint. La main comme gâtée par le fusil, il trouvait la truelle bien lourde, il s’était remis au travail mollement, en gaillard qui n’en avait plus l’habitude, la volonté brisée, le corps habitué aux longues paresses, en dehors des heures d’exercice. Jamais il n’était redevenu l’excellent ouvrier d’autrefois. Puis, il demeurait hanté des choses militaires, en parlait sans fin, à propos de n’importe quelle nouvelle, d’un bavardage d’ailleurs confus et mal renseigné. Et il ne lisait rien, et il ne savait rien, simplement solide et têtu sur la question patriotique qui consistait pour lui à empêcher les juifs de livrer la France à l’étranger.

— Vous avez deux enfants à l’école communale, dit