Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle/II

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CHAPITRE II

LES TÉLÉGRAPHES


i. — les premiers essais.

Une séance de la Convention. — La Tour de Babel. — Le guetteur d’Eschyle. — Télégraphe gaulois. — Télégraphie lunaire. — Robert Hooke. — Guillaume Aniontons. — Opinion de Fontenelle. — Téléphonie projetée au dix-huitième siècle. — Linguet à la Bastille. — Séance du 22 mars 1792. — Claude Chappe. — Une invention d’écolier. — Premières tentatives. — Succès. — Essai à Paris. — Destruction. — Vocabulaire. — Émeute. — Miot parrain du télégraphe. — Lakanal. — Expérience concluante. — Création de la télégraphie. — Décret du 26 juillet 1793.


La séance du lundi 1er avril 1793 fut une des plus mémorables de la Convention. On venait d’apprendre la trahison de Dumouriez ; cette nouvelle avait jeté un trouble profond dans les esprits, déjà surexcités outre mesure par les passions politiques. La Gironde agressive menaçait la Montagne ; Danton, qui passait alors pour être le chef du Marais, tâchait de servir de trait d’union entre les adversaires qu’il conviait à oublier leurs défiances et à réunir leurs efforts pour sauver la France menacée par les étrangers et par les ennemis intérieurs. Les esprits étaient inquiets et prêts à la lutte.

Sous la présidence de Jean Debry, l’un des futurs plénipotentaires du congrès de Rastadt, la séance s’ouvrit par quelques dénonciations de Marat ; puis Cambacérès, au nom des comités de défense et de sûreté générale, vint donner communication des pièces qui prouvaient la culpabilité de Dumouriez. Boyer-Fonfrède, Robespierre, Bréard, prirent la parole ; Danton se leva et demanda qu’une commission fût nommée pour rechercher les complices du général. La Gironde vit-elle une attaque directe dans cette motion ? On pourrait le croire, car Lasource fit un discours à la fois ambigu et véhément, dans lequel il accusait Danton et faisait comprendre que celui-ci n’était resté étranger à aucune des manœuvres coupables de Dumouriez. Un tumulte inexprimable suivit cette étrange dénonciation ; Danton répondit quelques, paroles ; les cris : « À la tribune ! » le forcèrent d’y retourner ; le président se couvrit, la séance fut suspendue ; l’assemblée, consultée si elle voulait maintenir la parole à Danton, répondit oui à une grande majorité.

Il reprit alors avec une énergie sans égale ; à ceux qui, comme Grangeneuve, voulaient l’interrompre, on criait : « À l’Abbaye ! » Danton avait brisé toute barrière ; sa nature, sa vraie nature, violente, emportée, généreuse, apparaît sans mystère ; il renonce à tous les atermoiements ; son habileté s’efface dans une fureur qu’il ne cherche même pas à déguiser. À ses adversaires il dit : « Vous en avez menti ! » aux Girondins : « Vous êtes des scélérats ! » Pendant ce temps, Marat trépigne de joie dans son coin, sa voix de batracien coasse des délations… « Et les petits soupers du côté droit !… et Lasource… et Gensonné !… ah ! je dénoncerai tous les traîtres !… » À travers les interruptions, les applaudissements, les cris, Danton continuait, et il jette enfin la déclaration de guerre qui devait faire couler tant de sang : « Je vois qu’il n’est plus de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France. » Tous les membres de la gauche se levèrent en s’écriant : « Nous sauverons la patrie ! » Danton poursuivit son discours ; il ressemblait plutôt à un Hercule écrasant ses ennemis qu’à un orateur cherchant à ramener des dissidents. La dernière phrase qu’il prononça en quittant la tribune peint admirablement la rhétorique ambitieuse de cette époque, où tout devait être excessif : « Je me suis retranché dans la citadelle de la raison, j’en sortirai avec le canon de la vérité et je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m’accuser ! »

Au milieu des applaudissements et des embrassements qui accueillirent Danton lorsqu’il retournait à sa place, Marat glapit : « Frappons les traîtres, quelque part qu’ils se trouvent ! » Lentement, difficilement le calme se rétablit, et malgré les émotions poignantes qui venaient d’agiter la Convention, la séance ne fut pas levée. Un homme grave et froid parut à la tribune. Sans doute à cette assemblée toute frémissante encore il venait parler de trahison, de Pitt, de Cobourg, de Brunswick ? Non pas, il venait lui demander un maigre subside pour essayer une invention nouvelle. Romme, car c’était lui, parlant au nom des comités réunis de l’instruction publique et de la guerre, fut écouté religieusement comme s’il se fût adressé à une société de savants paisibles, et non à des députés enfiévrés par des discussions qui allaient devenir mortelles. « Le citoyen Chappe, dit-il, offre un moyen ingénieux d’écrire en l’air, en y déployant des caractères très-peu nombreux, simples comme la ligne droite dont ils se composent, très-distincts entre eux, d’une exécution rapide et sensibles à de grandes distances. » Sans donner une plus ample description de l’appareil, Romme en fait ressortir l’utilité, surtout en temps de guerre ; mais il demande qu’avant de l’adopter définitivement, on en fasse un essai authentique qui prouvera si l’on peut avoir confiance dans les résultats prévus. En conséquence, il présentait à la Convention un décret autorisant l’essai du procédé du citoyen Chappe ; il y était dit « Le comité d’instruction publique nommera deux de ses membres pour en faire les opérations. Pour les frais de cet essai, il sera pris une somme de 6 000 livres sur les fonds libres de la guerre[1] ». Le télégraphe venait de prendre un rang officiel parmi les inventions modernes et allait entrer dans les usages de la vie publique.

L’idée de supprimer la distance en correspondant par des signaux est vieille comme le monde. Dès que deux hommes ayant des intérêts communs ont été séparés, ils ont dû imaginer un moyen de communiquer à travers l’espace, il est difficile de partager l’avis du major Boucherœder[2], qui voit dans la tour de Babel un point central destiné à transmettre des signaux aux hommes répandus sur la terre, mais je crois que la colonne de feu et la colonne de nuée qui précédaient les Hébreux dans le désert était un signe indicatif de la route qu’ils devaient suivre. Qui ne se souvient de la première scène de l’Orestie ? Le guetteur est debout sur la tour où l’on a sculpté le demi-loup argien. Il invoque le repos ; depuis dix ans qu’il veille, ses paupières fatiguées interrogent en vain l’horizon ; il est las de voir les astres se lever et se coucher régulièrement ; tout à coup un feu apparaît : « Salut, ô flambeau de la nuit, aurore d’un beau jour, gage des splendides fêtes de la victoire ! » Troie est prise, Clytemnestre en est avertie, et lorsque le chœur lui dit : « Quel messager a pu si promptement apporter cette nouvelle ? » elle répond : « Vulcain ! » Puis elle explique que des signaux de feu se correspondant ont été allumés successivement sur l’Ida, le promontoire d’Hermès, le mont Athos, le Maciste, sur le Messape, sur le Cithéron, l’Égiplanète, et enfin sur le mont Arachné : « C’est de là qu’on a transmis au palais des Atrides cette lumière dont le feu de l’Ida fut l’aïeul éloigné. »

La quantité de mots relatifs aux signaux contenus dans la langue grecque prouve, sans autres recherches, que les Hellènes ont connu les moyens de communication à longue distance. Les Gaulois les ont pratiqués et y ont même ajouté une sorte de téléphonie primitive dont parle César. « Toutes les fois qu’il arrive quelque événement remarquable, ils l’annoncent aux campagnes et aux contrées voisines par des cris qui se transmettent de proche en proche. Ainsi ce qui s’est passé à Genabe au lever du soleil fut connu des Arvernes avant la fin de la première veille, à une distance de cent soixante milles[3] » (cinquante-cinq lieues). Végèce va plus loin, et il indique dans des termes qu’il faut citer une sorte de télégraphe dont les Gaulois faisaient usage : Aliquanti in castellorum aut urbium turribus appendunt trabes quibus aliquando erectis, aliquando depositis, indicant quœ geruntur[4]. Voici donc des poutres mobiles, placées sur de hauts lieux, hissées ou abaissées selon les nouvelles que l’on veut signaler. Si ce n’est là le télégraphe, c’en est du moins le germe. Du reste, il faut admettre que tous les peuples, si ignorants qu’ils soient, ont eu des moyens de correspondance d’une rapidité extrême. Il n’est pas douteux aujourd’hui que la prise d’Alger (14 juillet 1850) ait été connue le 17 du même mois à Bagdad.

Cependant cet art d’écrire de loin, si perfectionné qu’il ait pu être dans les temps anciens, était encore embryonnaire, car les signaux dont je viens de parler rapidement ne pouvaient transmettre que des nouvelles d’événements prévus ; c’était déjà beaucoup, mais le résultat à chercher était de pouvoir entretenir une véritable conversation malgré la distance, c’est-à-dire de donner des ordres, d’apprendre des faits inattendus et d’être renseigné sur des circonstances que le hasard seul avait fait naître. Le moyen âge et la Renaissance ont usé des procédés déjà connus des anciens, et rien ne fait supposer qu’à ces deux époques on en ait cherché de nouveaux. Cependant Cornélius Agrippa fit quelques travaux pour retrouver le secret de Pythagore qui, pendant son voyage en Égypte, correspondait avec ses amis à l’aide de caractères tracés sur la lune. On ne dit pas que ses recherches aient été couronnées de succès.

Le premier essai de télégraphie sérieuse et pouvant s’appliquer aux diverses combinaisons de l’écriture paraît être dû à Robert Hooke. On sait que cet irascible bossu était une sorte d’homme universel ; il inventait des systèmes d’horlogerie, démontrait le mouvement de la terre, étudiait les étoiles et faisait des projets d’améliorations pour les villes populeuses, il se mit en tête de découvrir un moyen de correspondre de loin par signaux, et fit le plan d’une machine fort compliquée en forme de châssis, où des planches noires, manœuvrées selon une certaine formule, représentaient les lettres de l’alphabet. Le moyen n’était pas nouveau, il était renouvelé des Romains ; Polybe indique en effet un système de torches qui, cachées ou rendues visibles, figuraient un alphabet complet. La lenteur et les difficultés inhérentes au procédé de Robert Hooke le firent promptement abandonner. On le prit néanmoins pendant quelque temps en sérieuse considération, et en 1684 l’auteur lut à la Société royale de Londres un rapport sur la distance qui devait séparer les stations télégraphiques les unes des autres.

Guillaume Amontons est le premier Français qui se soit occupé de télégraphie, et son système, dont on ne peut parler que par induction, car rien n’en a subsisté, paraît avoir beaucoup de ressemblance avec celui que Chappe devait faire prévaloir plus tard. Des expériences furent faites dans le jardin du Luxembourg en présence du dauphin et de mademoiselle Choin. Dans l’Éloge d’Amontons, Fontenelle regarde l’invention de ce dernier comme un jeu d’esprit très-ingénieux, et cependant il affirme qu’avec ce procédé il est facile d’envoyer une dépêche de Paris à Rome en trois ou quatre heures, sans que la nouvelle soit connue dans les pays intermédiaires. Le secret, dit-il, consistait à disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des lunettes de longue vue, ayant aperçu certains signaux du poste précédent, les transmettaient au suivant, et toujours ainsi de suite, et ces différents signaux étaient autant de lettres d’un alphabet dont on n’avait le chiffre qu’à Paris et à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes, dont le nombre devait être le moindre qu’il fût possible, et comme le second poste faisait des signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au premier, la nouvelle se trouvait portée à Rome en presque aussi peu de temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris. » L’indifférence du public, l’insouciance de l’auteur, pour qui la découverte théorique était plus importante que toute application, mirent à néant ce projet, dont il n’était déjà plus question depuis longtemps, lorsque Amontons mourut au mois d’octobre 1705.

Deux citations empruntées, l’une au Journal de Barbier, l’autre aux Mémoires secrets de Bachaumont, prouveront que le dix-huitième siècle en était réduit à d’assez pauvres inventions lorsqu’il s’agissait de correspondre de loin. « La grande inquiétude de Paris, dit Barbier (janvier 1742), est à présent l’élection de l’Empereur, qui a dû se faire le 24 de ce mois. On dit qu’on a proposé à M. le Cardinal de faire savoir cette nouvelle en cinq heures, par le moyen de canons qu’on aurait portés de deux lieues en deux lieues. Mais le transport des canons pour cette opération aurait coûté 12 000 livres, et M. le Cardinal n’a pas voulu faire cette dépense. Il est plus patient. » Le 10 novembre 1778. Bachaumont écrit : « On parle de signaux qu’on prépare pour qu’en trois heures la cour de Vienne soit instruite de l’accouchement de Sa Majesté. Ces signaux s’exécuteront par des coups de canon, si le vent le permet, ou l’on y suppléera par des feux allumés de distance en distance. »

Deux hommes, connus pour toute autre chose que leur participation à des travaux scientifiques, inventèrent un procédé de correspondance aérienne ; le premier est Dupuis, l’auteur de l’Origine de tous les cultes, le second est l’avocat Linguet, qui écrivit la Bastille dévoilée. Ce dernier, en 1782, enfermé en vertu d’une lettre de cachet, offrait pour prix de sa liberté d’indiquer au ministre un moyen de transmettre aux distances les plus éloignées des nouvelles de quelque espèce et de quelque longueur qu’elles fussent, avec une rapidité presque égale à l’imagination[5]. » Le secret a été bien gardé ; car, malgré une expérience faite en présence de commissaires délégués, on ne sait en quoi consistait le procédé inventé par le prisonnier pendant son séjour à la Bastille. Dupuis, qui s’était servi utilement de son système particulier pour correspondre de Ménilmontant à Bagneux, y renonça spontanément après avoir eu connaissance de celui de Claude Chappe.

L’idée flottait dans les esprits, elle allait bientôt s’y condenser et trouver sa formule. Les procès-verbaux de l’Assemblée législative racontent que, dans la séance du jeudi soir 22 mars 1792, « M. Chappe est introduit à la barre ; il fait hommage à l’Assemblée d’une découverte dont l’objet est de communiquer rapidement à de grandes distances tout ce qui peut former le sujet d’une correspondance. Il annonce que la vitesse de cette correspondance sera telle, que le corps législatif pourra faire parvenir ses ordres à nos frontières et en recevoir la réponse pendant la durée d’une même séance ; il présente des procés-verbaux qui prouvent qu’il a déjà fait plusieurs expériences de son moyen dans le département de la Sarthe et qu’elles ont été suivies de succès. » L’Assemblée applaudit, admit M. Chappe aux honneurs de la séance, et renvoya l’examen de la découverte au comité de l’instruction publique.

Quelle était cette nouvelle invention qui se révélait tout à coup ? Était-elle, comme celle qui l’avait précédée, incomplète, maladroite, hérissée de difficultés qui en rendaient l’application dispendieuse et l’usage impraticable ? était-ce le rêve d’un cerveau tourmenté de célébrité à tout prix ? Était-ce au contraire le résultat d’études sérieuses et bien pondérées, de combinaisons à la fois ingénieuses et faciles ? Quel en était l’auteur et comment avait-il été amené à faire une telle et si importante découverte ?

Claude Chappe était né dans le département de la Sarthe, à Brulon, en 1763 ; il avait donc vingt-neuf ans quand il se présenta à la barre de l’Assemblée législative. Les glorieux antécédents scientifiques ne faisaient point défaut dans sa famille ; son oncle, l’abbé Chappe d’Auteroche, avait été envoyé par l’Académie des sciences, dont il était membre, à Tobolsk, afin d’y observer, le 6 juin 1761, le passage de Vénus sur le soleil ; plus tard, pour étudier un phénomène semblable, il se rendit en Californie, où il mourut des suites de ses fatigues. Il avait légué à son neveu le goût des sciences et l’aptitude au travail, car Claude Chappe fut un travailleur infatigable. Cependant l’idée première de sa découverte, qui eut une si grande importance à la fin du siècle dernier, est plutôt due au hasard, à une malice d’enfant, qu’à une volonté préconçue et nettement dirigée vers un point défini. Claude Chappe, destiné à l’état ecclésiastique, avait été mis dans un séminaire éloigné de trois quarts de lieue environ du pensionnat où ses quatre frères faisaient leurs études. Ces enfants cherchèrent un moyen de communiquer entre eux malgré la distance, et Claude imagina d’appliquer des règles plates et noires sur la surface blanche des murailles du séminaire. À l’aide d’une lorgnette, ses frères pouvaient voir facilement les différentes positions qu’il faisait prendre à ses règles et lire ainsi des phrases dont le vocabulaire avait été convenu entre eux. Telle fut l’origine singulière de l’appareil et du système de signaux qui devaient former plus tard le télégraphe et le langage télégraphique.

Il est probable que ce jeu d’enfants cherchant à tromper la discipline d’une maison d’éducation ne laissa pas grande trace dans l’esprit de Claude Chappe, qui était devenu abbé et devait, ainsi que tant d’autres, se défroquer pendant la Révolution. Ce ne fut en effet que vers 1790 qu’il conçut le plan d’un système complet de correspondance par signaux. On dirait que du premier coup il eut une vision de l’avenir, car il dirigea ses recherches vers l’électricité, dont la force inconnue et les propriétés à peine soupçonnées préoccupaient les esprits sérieux de l’époque. Il renonça promptement à ses essais, qui n’aboutirent à aucun résultat satisfaisant. Il chercha alors, en combinant des objets de couleurs différentes, à obtenir des signaux visibles et distincts ; mais il s’aperçut qu’il fallait multiplier les stations sur un espace relativement restreint, car dès que la distance était notablement augmentée, les nuances les plus diverses devenaient uniformément blanches au soleil et noires à l’ombre. Il eut recours au son et employa des casseroles, sur lesquelles on frappait, à faire parvenir à une distance de 400 mètres des phrases convenues. Toutes ces tentatives furent infructueuses, et peut-être Claude Chappe aurait-il renoncé à son projet, s’il ne s’était souvenu des règles qu’il avait utilisées dans son enfance pour correspondre avec ses frères. Cette fois il était sur la bonne route et ne la quitta plus.

Le 2 mars 1791, il avait amené son appareil à un point de perfection assez avancé pour qu’il put convoquer les officiers municipaux de Parcé, district de Sablé (Sarthe), et faire devant eux des expériences dont ils dressèrent procès-verbal. C’est là l’acte de naissance de la Télégraphie. Deux instruments étaient en vue, l’un à Parcé, l’autre à Brulon, séparés par 16 kilomètres. Les phrases échangées furent : « Si vous réussissez, vous serez bientôt couvert de gloire. » — « L’Assemblée nationale récompensera les expériences utiles au public. » Et elles furent transmises dans l’espace de six minutes et vingt secondes. Le succès avait été complet. Chappe continua ses expériences pendant près d’une année, puis il vint à Paris tenter la grande publicité, et voulant avant toute chose attirer l’attention sur lui, il obtint par l’entremise de son frère Ignace Chappe, député à l’Assemblée législative, l’autorisation d’élever sa machine sur un des pavillons d’octroi de la barrière de l’Étoile. L’appareil construit allait pouvoir bientôt fonctionner, lorsque pendant une nuit des hommes masqués le renversèrent et le détruisirent sans que personne songeât à s’opposer à cet acte de vandalisme, dont le mobile a toujours été ignoré.

Cet accident tourna au bien de l’entreprise. Chappe se remit à l’œuvre, étudiant avec soin la forme des corps opaques afin de déterminer d’une façon certaine celle qui était le plus visible à travers l’espace. Après bien des tâtonnements, il se convainquit que la forme allongée remplissait toutes les conditions désirables ; il s’arrêta à une règle étroite, armée à chaque extrémité d’une aile pivotante ; il fit le dessin de sa machine, qui fut exécutée sous ses yeux par le mécanicien Bréguet. Ses frères avaient concouru à ses recherches techniques ; un de ses parents, Léon Delaunay, qui, ayant été consul de France en Portugal, avait quelque connaissance des chiffres diplomatiques, l’aida à composer un vocabulaire provisoire composé de 9 999 mots transmissibles par signaux. L’invention n’était pas parfaite encore, mais du moins elle pouvait déjà rendre d’importants services. Ce fut alors que Chappe en fit hommage à l’Assemblée nationale.

Pour prouver que sa découverte était pratique, il voulut recommencer ses expériences publiques et établit un nouveau poste à Ménilmontant, dans le parc de Lepelletier de Saint-Fargeau. L’époque était fort troublée : c’était après le 10 août ; le peuple de Paris, confiant parfois jusqu’à la sottise et souvent défiant jusqu’à la cruauté, était en proie à toute sorte d’inquiétudes ; partout il voyait des traîtres, et, ivre de ses premières heures de liberté, il s’abandonnait à la folie contagieuse des soupçons indéterminés. Dans l’appareil des frères Chappe, dans cette machine inconnue, de forme singulière, qui semblait animée d’un mouvement propre, qui remuait les bras toute seule et se démenait en l’air sans raison apparente, on vit un instrument destiné à correspondre avec la famille royale, alors détenue au Temple, et élevé pour compromettre les nouvelles destinées de la nation. Un matin, un groupe d’hommes se précipita dans le parc de Ménilmontant, démolit la station, brisa le télégraphe, le jeta au feu et faillit en faire autant des frères Chappe, qui n’eurent que le temps de se sauver. Le 12 septembre 1792, Claude Chappe écrivit à l’Assemblée pour lui demander de protéger ses travaux et de l’indemniser des pertes que la bêtise populaire lui avait fait subir. Il ne reçut pas de réponse, car le 21 septembre la Convention nationale tint sa première séance.

Pendant de longs mois il ne fut plus question de l’invention nouvelle ; Chappe fatiguait les bureaux et les comités de ses démarches inutiles. Ce fut pendant une de ces audiences qui bien souvent désespéraient l’inventeur, que sa machine reçut son baptême définitif. Miot de Mélito raconte[6] que Chappe vint le voir au ministère de la guerre et lui donna de minutieux détails sur son appareil, qu’il nommait alors le tachygraphe (ταχὐ-γράφειν, écrire promptement). Miot lui dit que la dénomination était vicieuse et qu’il devait la changer en celle de télégraphe (τῆλε-γράφειν, écrire de loin). Chappe fut frappé de la justesse de l’observation et adopta l’appellation, qui depuis ce temps a prévalu. C’était beaucoup d’avoir trouvé un nom composé qui renfermât une définition exacte, mais ce n’était pas tout : il fallait faire sortir le projet des cartons où il demeurait enfoui, et il y serait peut-être resté longtemps encore si Romme ne l’y eût découvert. Nous avons dit plus haut à travers quelles circonstances il obtint de la Convention nationale que 6 000 livres seraient accordées à Chappe pour faire des essais sérieux et qu’une commission serait nommée pour les suivre.

Les commissaires choisis dans le comité de l’instruction publique furent Arbogaste, Daunou et Lakanal. Les deux premiers étaient au moins indifférents, sinon hostiles aux tentatives de Chappe, dont ils ne comprenaient pas l’importance. Il n’en était heureusement pas ainsi de Lakanal ; cet homme de bien, amoureux de tout ce qui pouvait faire la gloire de la France, ne fut pas long à se rendre compte des résultats exceptionnels que l’invention de Claude Chappe pouvait obtenir. Dès lors il se voua au télégraphe sans réserve, stimula l’apathie de ses collègues, fit pousser avec vigueur les travaux entrepris, convainquit Cambon, qui ne voyait là qu’une nouvelle source de dépenses pour l’État épuisé, et de haute lutte autant que par persuasion il réussit à mener l’œuvre à bonne fin. Chappe comprit bien qu’il devait tout à Lakanal ; dans sa correspondance avec celui que la Restauration devait chasser de l’Institut, il y a des mots touchants qui peignent au vif sa gratitude : « Grâces vous soient rendues mille fois ! Vous avez triomphé de tous les obstacles ; que dis-je ? vous les avez transformés en moyens ; me voilà pleinement satisfait. » Et ailleurs : Je prie mon créateur de recevoir l’hommage de sa créature. »

La Convention avait permis à Chappe de requérir la garde nationale pour protéger ses travaux de construction ; mais nulle manifestation hostile ne se renouvela ; on connaissait maintenant dans le public la grandeur du but poursuivi et l’on ne vit plus reparaître l’absurde défiance des premiers jours. Le moment définitif était venu ; le 12 juillet 1793, la veille de l’assassinat de Marat, une expérience solennelle eut lieu en présence de Daunou, d’Arbogaste, de Lakanal et de personnages éminents appartenant à la politique, aux sciences et aux arts. La ligne partant de Ménilmontant, aboutissant à Saint-Martin-du-Tertre (Seine-et-Oise) avec station à Écouen, avait 35 kilomètres d’étendue. À quatre heures et demie de l’après-midi, l’opération commença ; l’appareil de Ménilmontant se mit en mouvement et transmit en onze minutes à Saint-Martin-du-Tertre une dépêche de vingt-neuf mots ainsi conçue : « Daunou est arrivé ici ; il annonce que la Convention nationale vient d’autoriser son comité de sûreté générale à apposer les scellés sur les papiers des représentants du peuple. » Le poste de Saint-Martin-du-Tertre, après avoir répété la dépêche et prouvé ainsi qu’il l’avait reçue et comprise, expédia en neuf minutes une phrase de vingt-six mots. « Les habitants de cette belle contrée sont dignes de la liberté par leur amour pour elle et leur respect pour la Convention nationale et les lois. » Puis les commissaires causèrent entre eux à l’aide du télégraphe. « La commission et toute l’assistance, dit M. Édouard Gerpach[7] furent émerveillés de ce résultat ; la télégraphie était créée. »

Le 26 juillet 1795, la Convention, après avoir entendu la lecture des dépêches de Beauharnais qui annonçait un succès à Landau, voté un décret sur les accaparements, chargé le comité de sûreté générale de présenter sous trois jours l’acte d’accusation contre Brissot, appris un échec des patriotes en Vendée ; après avoir écouté Legendre, qui prenait la défense de Westermann accusé de trahison, la Convention, sur la proposition de Lakanal, adopta le décret suivant : « La Convention nationale accorde au citoyen Chappe le titre d’ingénieur-télégraphe aux appointements de lieutenant de génie, charge son comité de salut public d’examiner quelles sont les lignes qu’il importe à la république d’établir dans les circonstances présentes[8]. »

ii. — le télégraphe aérien.

État de la France. — De Paris à Lille. — Construction des machines. — Télégraphe au Louvre. — 13 fructidor an II. — Prise de Condé. — Échange de dépêches. — Brumaire. — Fil de laiton. — Hôtel Villeroy. — Suicide de Chappe. — Le télégraphe et l’émeute. — 1830. — Rue de Grenelle. — Insurgés facétieux. — Télégraphes secrets. — Préposés infidèles. — Affaire des frères Blanc. — Acquittement. — Législation modifiée. — Apparition du télégraphe électrique. — Le télégraphe aérien en Crimée.

Claude Chappe, lieutenant de génie aux appointements de cinq livres dix sous en assignats par jour, se mit à l’œuvre avec une ardeur indomptable. Dans une administration qui n’avait aucun précédent tout était à créer : les instruments, les ouvriers, le personnel. L’époque était singulièrement douloureuse et difficile. La France envahie par les étrangers voyait son papier-monnaie perdre 50 pour 100 de sa valeur nominale, les campagnes étaient dépeuplées, tout ce qui existait de valide était poussé vers la frontière, les hommes de main-d’œuvre étaient introuvables et la plupart des matériaux manquaient. De tels obstacles ne firent reculer personne. Le Comité de salut public rendit le 4 août 1795 un arrêté qui ordonnait d’urgence la construction de deux lignes télégraphiques, l’une de Paris à Lille, l’autre de Paris à Landau. Comme on le voit, on pensa d’abord à la guerre ; Carnot prit l’affaire en main, car il comprit tout de suite qu’on lui offrait un nouveau moyen d’organiser la victoire.

On peut dire que pour cette première installation les frères Chappe ont tout fait. On mit à leur disposition une somme de 166 240 livres prise sur les 50 millions que le ministère de la guerre devait consacrer à la défense du pays ; mais en tenant compte de la déperdition régulière des assignats, on reconnaîtra qu’ils n’eurent, pour leurs premiers travaux, qu’une somme de 80 000 francs à dépenser. C’est à l’aide de si misérables ressources qu’on parvint cependant à établir la ligne de Paris à Lille.

Seize stations séparaient les deux points extrêmes : c’étaient seize postes à construire. Les pierres manquaient, on alla en chercher dans les carrières ; le bois faisait défaut, on en abattit dans les forêts de l’État ; les ouvriers refusaient de travailler pour un salaire illusoire payé en assignats dépréciés, on les mit en réquisition. Les frères Chappe faisaient tous les métiers ; tour à tour géomètres, architectes, maçons, charpentiers, mécaniciens, ils se subdivisaient la besogne et se multipliaient à l’infini. Le Comité de salut public, auquel il n’était pas prudent de désobéir en ce temps-là, autorisa les inventeurs du télégraphe à placer leurs machines sur les tours, sur les clochers, partout enfin où ils trouveraient avantage ou économie de temps ; par son ordre, ils obtinrent de faire abattre, moyennant indemnité discutée, les rideaux d’arbres qui pouvaient s’interposer entre deux stations. C’est aux frères de Claude Chappe qu’était échu le dur labeur de surveiller et d’activer l’établissement des stations ; quant à lui, resté à Paris, il s’était réservé la plus pénible partie du travail, la construction des machines ; il ne parvint pas à réunir sous sa surveillance directe un groupe d’ouvriers spéciaux pouvant former un atelier de menuiserie et de serrurerie ; il fut obligé de faire exécuter les pièces séparément, une à une, par des artisans isolés. Lorsque à force de soins, de tâtonnements et de peines, il était parvenu à obtenir les différents organes de son instrument, il les assemblait lui-même et allait sur place établir l’appareil, le faire jouer et s’assurer qu’il pourrait fonctionner. En dehors de cette occupation incessante, il s’était donné la tâche de former lui-même les stationnaires, c’est-à-dire les hommes qui devaient faire mouvoir le télégraphe, en connaître tous les signes, savoir par quelle manœuvre particulière on les obtient, et arriver par l’étude et l’usage à cette habileté qui permet d’éviter les erreurs. Dès qu’il avait terminé l’éducation d’un stationnaire, il commençait celle d’un autre ; ce travail de Pénélope ne lui laissait ni repos ni trêve. Malgré les difficultés, la construction de la ligne avançait. En mars 1794 (ventôse an II), elle était presque terminée ; en prairial, on éleva sur le Louvre même un télégraphe qui, correspondant avec le poste de Montmartre, était visible pour Chappe, dont les bureaux étaient établis sur le quai Voltaire, au coin de la rue du Bac, dans la maison qu’il habitait. La dernière station était sur la tour Sainte-Catherine à Lille ; les deux extrémités étaient sur le point de communiquer entre elles, et le télégraphe allait bientôt faire parler de lui.

Le 13 fructidor an II[9], au milieu d’une séance de la Convention, où Lecointre, Vadier, Tallien, Bourbon de l’Oise, ne se ménagèrent pas les épithètes, pendant que Merlin de Thionville présidait, Carnot parut à la tribune : « Voici, dit-il, le rapport du télégraphe qui nous arrive à l’instant : Condé est restitué à la république ; reddition avoir eu lieu ce matin à six heures. » L’Assemblée se lève, applaudit et crie : « Vive la République ! » — Gossuin : « Depuis trois jours, on nous occupe de calomnies atroces, et de diatribes dont, j’espère, il sera fait justice aujourd’hui. Condé est rendu à la république ; changeons le nom qu’il portait en celui de Nord-Libre. » Cette proposition est décrétée sur-le-champ. — Cambon : « Je demande que ce décret soit envoyé à Nord-Libre par la voie du télégraphe. » Cette proposition est adoptée. Vers la fin de la séance, le président lut la lettre suivante, que Claude Chappe venait de lui adresser : « Je t’annonce que les décrets de la Convention nationale qui annoncent le changement du nom de Condé en celui de Nord-Libre, et celui qui déclare que l’armée du Nord ne cesse de bien mériter de la patrie, sont transmis. J’en ai reçu le signal par le télégraphe. J’ai chargé mon préposé à Lille de faire passer ces décrets à Nord-Libre par un courrier extraordinaire[10]. » Si l’on se reporte à l’époque où ces faits sans précédents se produisaient, on comprendra facilement quel enthousiasme ils excitèrent en France et quelle curiosité jalouse ils firent naître dans toute l’Europe.

L’appareil qui venait de donner une telle preuve de puissance et de rapidité était d’une simplicité extrême ; il est inconcevable que le monde ait attendu prés de six mille ans avant de l’inventer. Il se composait de trois pièces : la première, nommée régulateur, était un rectangle allongé de 15 pouces de largeur sur 14 pieds de long. Au centre, il était traversé par un axe sur lequel il pouvait facilement se mouvoir. À chaque extrémité du régulateur était fixée une autre pièce mobile longue de 6 pieds, qu’on appelait indicateur. Ces trois pièces composaient la partie visible du télégraphe. Les indicateurs, terminés par une queue de fer alourdie d’un plomb qui leur servait de contre-poids, pouvaient décrire un cercle. Cet assemblage était élevé à plus de 14 pieds au-dessus de la toiture du poste, afin que dans le plus grand développement les gestes du télégraphe restassent toujours distincts et isolés des surfaces voisines. L’appareil était mis en action à l’aide de fils de laiton reliés à une manivelle que le préposé faisait facilement mouvoir d’une seule main. Cette manivelle avait la forme exacte d’un petit télégraphe, s’appelait le répétiteur et reproduisait toutes les attitudes qu’elle transmettait au régulateur et aux indicateurs ; ceux-ci étaient construits en forme de persienne, avec des lames de cuivre qui leur donnaient à la fois plus de légèreté, plus de solidité et les exposaient moins à être renversés par le vent ; deux lorgnettes fixées dans les murs de la logette où se tenait le stationnaire et dirigées vers les deux télégraphes avec lesquels il était en communication, complétaient cet appareil peu compliqué.

Après bien des études, bien des observations, on s’arrêta à un nombre de quatre-vingt-seize signaux formés par les quatre-vingt-seize mouvements divers du télégraphe, combinés d’après les positions absolument distinctes que les trois pièces pouvaient prendre entre elles. Quatre de ces signaux furent expressément réservés à la correspondance des employés entre eux, lorsqu’ils avaient à se prévenir d’un fait normal pouvant interrompre momentanément le service de la ligne, tel que brouillard ou absence d’un préposé. Il restait donc quatre-vingt douze signaux qu’on pouvait appliquer à la transmission des dépêches. Partant de cette donnée, Claude Chappe, aidé de Léon Delaunay et d’un inspecteur nommé Durand, rédigea trois vocabulaires contenant chacun quatre vingt-douze pages qui chacune renfermaient quatre-vingt douze mots, phrases ou noms propres. — Le premier était consacré aux mots, le second à des phrases usuelles, le troisième aux noms géographiques. On avait donc ainsi un dictionnaire télégraphique de vingt-cinq mille trois cent quatre-vingt-douze vocables. Chaque vocabulaire, chaque page, chaque ligne étaient marqués d’un signe spécial. Dès lors la façon de procéder se comprend très-facilement. Si l’on voulait, par exemple, transmettre le mot envoyer qui se trouve inscrit le quarante-sixième à la trente quatrième page du vocabulaire, on indiquait à l’aide du télégraphe d’abord le signe représentant trente-quatre et immédiatement après le signe représentant quarante-six. Rien n’était plus rationnel et plus simple, ce système de machine et de mouvements nous paraît bien arriéré aujourd’hui que nous sommes accoutumés aux incalculables rapidités de l’électricité ; mais l’invention de Chappe n’en fut pas moins une œuvre admirable. Il est difficile d’imaginer ce qu’il fallait d’activité, de vigilance, de bon vouloir aux employés ; mais on pourra s’en rendre compte lorsque nous aurons dit qu’une dépêche de quarante mots, expédiée de Paris à Bayonne, traversait cent onze stations et exigeait un total de quarante-quatre mille quatre cents mouvements.

Chaque poste intermédiaire avait deux employés qui se relayaient tous les jours à midi ; il fallait avoir sans cesse l’œil aux lunettes pour surveiller les télégraphes voisins, reproduire les signaux, s’assurer s’ils étaient répétés par la station correspondante et les inscrire sur un registre, afin qu’on pût les vérifier plus tard en cas d’erreur dans la transmission. Parfois, lorsqu’on était en train de signaler une dépêche indiquée grande activité, on était obligé de l’interrompre tout à coup pour faire passer une dépêche indiquant grande urgence ; quand celle-ci était terminée, on reprenait la première. Les préposés ignoraient absolument la valeur des signes qu’ils employaient. Le directeur à Paris, les inspecteurs en province en avaient seuls connaissance ; ils les traduisaient en langage vulgaire et adressaient par estafette leur dépêche cachetée à qui de droit.

Dans les premiers temps surtout, les employés faisaient des maladresses ; on a calculé qu’il fallait environ huit mois d’exercice pour former un stationnaire habile ; l’inexpérience a causé bien des erreurs et bien des retards, mais les plus considérables étaient dus aux conditions mêmes de l’atmosphère. Nous nous rappelons tous le rôle que la nuit et le brouillard jouaient dans l’interruption des dépêches. Le langage de la télégraphie aérienne a gardé jusqu’au dernier jour une trace vivante de l’époque qui l’a vu naître ; au lieu de brouillard, on signalait brumaire. Dans les grandes chaleurs, par ces temps énervants et lourde qui laissent au ciel toute sa pureté, mais nous alanguissent sous le souffle du siroco, les communications télégraphiques étaient impossibles. Les ondulations miroitantes de l’atmosphère, surtout pour les stations placées près des lieux marécageux, décomposaient, pour ainsi dire, les gestes de l’appareil, les rendaient illisibles et les perdaient dans une sorte d’éblouissement analogue à celui que produit le dégagement du gaz carbonique. Ces jours-là, il n’y avait rien à faire ; les employés se croisaient les bras et le télégraphe faisait comme eux. Toutes ces conditions atmosphériques apportaient une telle perturbation dans le service, que Chappe-Chaumont a pu écrire : « J’ai calculé que sur 8 760 heures qui composent l’année, il y a au plus 2 190 heures pendant lesquelles on puisse communiquer avec le télégraphe aérien[11]. »

Toutes ces difficultés avaient frappé Claude Chappe, lorsque ayant enfin construit la ligne, de Paris à Lille, il put multiplier ses observations en raison directe du nombre de stations qu’il mettait en mouvement et de l’espace qu’il avait à franchir. Il ne se découragea pas, car il sentit que son invention était alors unique pour les résultats qu’elle obtenait. Un arrêté du 12 vendémiaire an III ordonna la construction de la ligne de Paris à Landau. Il serait trop long et superflu de raconter à travers quels obstacles elle fut établie, mais il faut dire cependant que Claude Chappe ayant demandé à la commission des armées 6 168 livres de fil de laiton destiné à faire mouvoir les appareils, on ne put jamais lui en fournir que 327. Il y suppléa en obtenant de la gérance des biens nationaux l’autorisation de prendre et de garder pour l’usage des télégraphes les cordelettes de métal qui servaient autrefois à suspendre les lampes et à attacher les girandoles dans les hôtels et les maisons riches dont le mobilier avait été en grande partie confisqué.

Pendant les premiers temps, la maison habitée par Chappe avait été le centre de son administration ; mais cette dernière s’étendait, devenait considérable, faisait concevoir des espérances d’agrandissement qu’elle a réalisées ; on lui chercha en conséquence un local convenable, et on l’installa (nivôse an III) à l’ancien hôtel Villeroy, rue de l’Université, n° 9. La direction des télégraphes y demeura jusqu’au jour où elle fut réunie au ministère de l’intérieur, rue de Grenelle[12]. La télégraphie ancienne, uniquement due à la découverte de Claude Chappe, à l’initiative intelligente de Romme, de Lakanal et de Carnot, devait recevoir de chaque gouvernement successif le développement qu’elle comportait ; mais il ne fut point donné à l’inventeur d’y apporter son concours et d’en jouir. Il avait vu tomber la République et naître l’Empire ; il était demeuré immuable à son poste, dirigeant l’administration dont il était le créateur. Tant de fatigues, tant de luttes l’avaient épuisé ; devenu hypocondriaque, atteint d’une maladie insupportablement douloureuse (un cancer dans l’oreille), il se sentit si découragé, si vaincu, qu’il demanda à la mort la fin de ses souffrances. Ce n’était pas l’heure pour lui cependant, car la ligne de Paris à Milan par Lyon et Turin allait être mise en activité. Le 23 janvier 1805, au matin, on le chercha vainement dans ses bureaux ; on ne le découvrit que plus tard, dans la journée, au fonds d’un puits qui alimentait le jardin de l’hôtel ; avant de s’y précipiter il s’était coupé la gorge avec un rasoir.

L’importance du télégraphe était trop connue pour qu’on n’en étendit pas l’usage. Les frères de Chappe lui succédèrent. L’Empire, la Restauration, le gouvernement de Juillet augmentèrent les lignes, les poussèrent jusqu’à nos frontières et firent un réseau qui nous mettait en communication avec les pays voisins. Le siège de l’administration était toujours situé rue de l’Université, dans un hôtel d’un accès facile et qui aisément pouvait être enlevé d’un coup de main. C’était là une vive préoccupation pour le gouvernement. Sous les Bourbons et sous Louis-Philippe les émeutes n’étaient point rares à Paris ; tout y servait de prétexte, les revues, les enterrements, les changements de ministère, les discussions des chambres ; le pays vivait et affirmait sa vie d’une façon parfois trop bruyante. Dès que l’on avait cassé quelques réverbères ou entonné la Marseillaise, le pouvoir, ainsi que l’on disait alors, pensait aux télégraphes, et l’hôtel Villeroy était occupé par la troupe, qui en cernait l’enceinte, remplissait les cours et bloquait la place de façon à la rendre inaccessible aux émeutiers. Les employés, gardés comme des prisonniers d’État, ne pouvaient sortir, couchaient dans leurs bureaux, nourris on ne sait comme, et ne recouvraient la liberté que lorsque l’ordre était rétabli.

Il n’était point facile de les intimider cependant ; au mois de juillet 1830, le directeur général, Chappe-Chaumont, refusa obstinément au gouvernement provisoire de transmettre les dépêches qu’il en recevait ; naturellement, il fut destitué pour n’avoir jamais voulu trahir le roi Charles X, à qui il avait prêté serment de fidélité. Comme on redoutait toujours de voir l’administration centrale des télégraphes envahie pendant un jour de troubles, on lui chercha un emplacement meilleur et on le trouva rue de Grenelle, près du ministère de l’intérieur, aux attributions duquel elle avait du reste été définitivement réunie par ordonnance du 28 mai 1831, après avoir successivement et conjointement appartenu à la guerre, à la marine, aux travaux publics[13]. Ce fut alors qu’on bâtit la tour carrée, où nous avons vu les télégraphes manœuvrer et dessiner leurs bras noirs sur une surface blanche et circulaire ; l’administration prit possession de son nouveau local au mois de septembre 1841. C’était une véritable forteresse ; en temps d’émeute, elle se remplissait de soldats et se trouvait toujours prête à la défense.

À une époque bien plus rapprochée de nous, pendant la seconde république, sous le ministère de M. Léon Faucher, le midi de la France fut remué par je ne sais quelle tentative d’insurrection socialiste ayant des ramifications entre Lyon et Marseille. Nos lignes de télégraphie électrique étaient loin d’être complètes, et les départements menacés étaient encore desservis par les télégraphes aériens. Le ministère craignit que les postes ne fussent enlevés ; il s’entendit avec le ministère de la guerre, obtint des fusils, des munitions, et fit armer les stationnaires en leur donnant ordre de se défendre à outrance et de repousser par la force les hommes isolés ou réunis qui tenteraient de s’emparer de leurs stations. Il va sans dire que la nouvelle de cet armement inusité se répandit très-rapidement dans la contrée. Les insurgés facétieux ne s’amusèrent point à attaquer des employés si bien pourvus : pendant la nuit, en l’absence des préposés, ils crochetèrent les portes des stations, ils pénétrèrent dans l’intérieur, en enlevèrent simplement les lunettes et écrivirent sur le registre aux signaux : « Reçu de l’administration télégraphique deux longues-vues, dont décharge ; » — de plus, ils emportèrent les fusils que chaque stationnaire avait gardés avec soin dans sa logette pour être prêt à s’en servir à la première occasion.

On peut penser que l’établissement des télégraphes, de ce service dont l’État avait seul la jouissance, avait fortement donné à réfléchir aux hommes qui voient dans la spéculation un moyen de s’enrichir, pour qui le gain sans travail est l’idéal de la vie et qui cherchent partout des renseignements à l’aide desquels ils puissent jouer à coup sûr. Avant l’invention des chemins de fer, avant l’application de l’électricité à la télégraphie, le cours de la Bourse de Paris n’était connu à Bordeaux, à Rouen, à Lyon, à Marseille, qu’à l’arrivée de la malle-poste. Les agioteurs qui eussent appris le mouvement des fonds publics douze heures d’avance étaient donc en mesure de faire des bénéfices coupables, mais assurés. Or cela seul leur importait. À l’aide de moulins dont les ailes étaient disposées d’une certaine manière, à l’aide de pigeons dressés à cet effet, on essayait d’être renseigné d’une façon positive sur la hausse ou la baisse de Paris. Une ligne télégraphique secrète fonctionna même régulièrement entre Paris et Rouen. Le gouvernement déjouait ces manœuvres de son mieux, mais il n’y réussissait pas toujours. Le cas n’avait pas été prévu par la loi, et l’on s’en aperçut dans des circonstances qu’il faut rapporter.

Au mois de mai 1836, M. Bourgoing, directeur des télégraphes à Tours, fut informé que les employés Guibout et Lucas, stationnaires du télégraphe n° 4 situé sur la mairie, faisaient un usage clandestin de leurs signaux. Une enquête très-prudente fut commencée, pendant laquelle Lucas, tombé malade et près de mourir, fit des aveux complets. On acquit la certitude que Guibout, aussitôt après l’arrivée de la malle-poste de Paris, introduisait un faux signal dans la première dépêche qu’il avait à transmettre sur la ligne de Bordeaux, et qu’aussitôt après il indiquait : erreur. Mais le faux signal n’en parcourait pas moins sa route forcée, il était répété de station en station, il allait à fond de ligne, c’est-à-dire jusqu’à Bordeaux, où le directeur le rectifiait, corrigeait la dépêche fautive et empêchait qu’elle ne parvînt plus loin avec cette indication parasite et inutile. La fraude partait donc de Tours pour aboutir à Bordeaux. Avec le point de départ et le point d’arrivée, la police judiciaire avait entre les mains de quoi découvrir la vérité.

Deux jumeaux, François et Joseph Blanc, habitant Bordeaux, joueurs de bourse et spéculateurs de profession, avaient un agent à Paris ; celui-ci, lorsque le trois pour cent avait baissé dans une proportion déterminée, envoyait par la poste à Guibout, stationnaire télégraphique à Tours, une paire de gants ou une paire de bas gris ; lorsque, au contraire, la hausse s’était faite, il envoyait des gants blancs ou un foulard. Selon la nature ou la couleur de l’objet qu’il avait reçu, le préposé faisait un faux signal convenu qui, parvenu à Bordeaux, était communiqué par le stationnaire de la tour Saint-Michel au commis des frères Blanc. Ceux-ci, connaissant vingt-quatre heures à l’avance la cote de Paris, étaient maîtres du marché et faisaient d’importants bénéfices.

Tous ces gens tarés, stationnaires et agioteurs, furent arrêtés et emprisonnés vers la fin du mois d’août 1836.

Le procès s’ouvrit à Tours, le 11 mars 1837, devant la cour d’assises. Les accusés firent des aveux explicites. Guibourt recevait des frères Blanc 300 francs fixes par mois et 50 francs de gratification par faux signal ; c’était beaucoup pour un employé qui gagnait 1 fr. 50 par jour. L’attitude des frères Blanc fut curieuse d’impudence ; leur système consista uniquement à soutenir que tout moyen d’information est licite pour gagner de l’argent, que l’unique préoccupation des gens de bourse étant de savoir d’avance le cours des fonds publics, afin de jouer à coup sûr, ils avaient fait comme beaucoup de leurs confrères, et n’avaient par conséquent rien à se reprocher. Cette morale de cour des Miracles prévalut ; M. Chaix d’Est-Ange plaidait ; il fut habile, dérouta le jury, le fit rire, l’émut, le troubla. Les questions posées concernant Guibout étaient : 1° A-t-il fait passer des signaux autres que ceux de l’administration ? — 2° A-t-il reçu des dons pour faire passer ces signaux ? — 3° En faisant cette transmission, a-t-il fait acte de son emploi ? — Aux deux premières questions, le jury répondit : Oui ; à la troisième, il répondit : Non ; dès lors les accusés étaient non pas acquittés, mais absous, car le verdict venait de déclarer qu’ils ne tombaient pas sous le coup des articles 177 et 179 du Code pénal. Cependant on avait constaté au procès que du 22 août 1834 au 25 août 1836, les frères Blanc avaient reçu cent vingt et une fois le faux signal indicatif du mouvement des fonds.

L’instruction qui précéda le procès avait ouvert les yeux du ministère, et dès lors il voulut posséder le droit d’un monopole qui n’existait que de fait. Le 6 janvier 1837, M. de Gasparin, ministre de l’intérieur, exposant les motifs de la loi qui attribue l’usage du télégraphe au gouvernement seul, put dire avec raison : « Nous sommes forcés de demander plus à la législation que nos devanciers, parce que nous demandons moins à l’arbitraire. » Le 28 février suivant, M. Portalis fit le rapport et conclut à l’adoption d’un article unique ainsi conçu : « Quiconque transmettra sans autorisation des signaux d’un lieu à un autre, soit à l’aide de machines télégraphiques, soit par tout autre moyen, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 100 à 10 000 francs. » La loi fut votée le 14 mars 1837 par 112 voix contre 37. Tout l’effort des ministres, de la commission, des orateurs, avait été de prouver que la télégraphie deviendrait un instrument de sédition des plus dangereux, si par malheur on ne lui interdisait pas sévèrement de servir aux correspondances du public. Moins de treize ans après, une loi devait battre en brèche ces vieux arguments et faire entrer la télégraphie privée dans le droit commun et dans les usages de la nation.

Mais ce qui devint possible avec la télégraphie électrique ne l’était pas avec la télégraphie aérienne ; celle-ci allait être bientôt renversée par sa jeune et toute puissante rivale. Dès le 2 juin 1842, à propos d’un crédit de 30 000 fr. demandé à la chambre des députés pour faire un essai de télégraphie nocturne, Arago put dire : « Nous sommes à la veille de voir disparaître non-seulement les télégraphes de nuit, mais encore les télégraphes de jour actuels. Tout cela sera remplacé par la télégraphie électrique. Nous avons eu en 1838, à l’Académie des sciences, un appareil construit par un physicien américain, M. Morse, et qu’on a pu faire fonctionner[14]. » Avant de rentrer dans le néant, le télégraphe aérien, qui déjà avait tant fait pour la France, devait lui donner une dernière et glorieuse preuve de dévouement. Il a affirmé sa propre naissance en annonçant la prise de Condé, il devait employer ses derniers efforts à assurer le succès du siège de Sébastopol. Nos appareils transportés en Crimée ont rendu d’incalculables services, et la conduite vigoureuse des employés a montré que le vieux sang gaulois n’avait encore rien perdu de sa vigueur.

Au moment où ils disparurent pour toujours[15], les télégraphes jouissaient d’un budget particulier de 1 180 000 fr., et s’étendaient en France sur un espace de 1 250 myriamètres, divisés en cinq cent trente-quatre stations. Le point central, le moyeu de ce rayonnement de signaux, était la tourelle du ministère de l’intérieur, dont les télégraphes placés aux quatre faces correspondaient à Paris, avec le poste du ministère de la marine (ligne de Brest), le poste de l’église des Petits-Pères (ligne de Lille), le poste nord de Saint-Sulpice (ligne de Strasbourg), le poste sud (lignes de Lyon et d’Italie). Par les circonstances atmosphériques les plus favorables, les dépêches parvenaient de Paris à Marseille en une heure et un quart ; mais bien souvent l’état du temps était tel que les administrateurs avaient avantage, pour désencombrer leurs bureaux et obvier aux difficultés de transmission, à expédier leurs dépêches par la poste ou par des courriers spéciaux. Grâce à la télégraphie électrique, de pareilles nécessités ne sont plus à craindre aujourd’hui.

iii. — la télégraphie électrique.

Deux dépêches russes. — Physique amusante. — Témoignage de Diderot. — Expérience à Madrid. — Cadrans de Jean Alexandre. — Volta, Œrsted, Ampère, Arago, créateurs théoriques de la télégraphie électrique. — Acte de naissance. — Mécanisme. — Premier télégraphe électrique. — M. Morse. — Initiative de M. Foy. — Première expérience. — Problème résolu par M. Foy. — Télégraphe français. — Députés récalcitrants. — On redoute les émeutiers. — Télégraphie privée. — La ville libre de Brème. — Oscar de la Fayette et Lacave-Laplagne. — Loi votée le 29 novembre 1850. — Restrictions. — Taxe. — Parallèles.


Un simple rapprochement montrera quelle révolution l’électricité allait apporter dans la transmission des dépêches ; la nouvelle de la mort de Paul Ier (12 mars 1801) mit vingt et un jours à parvenir à Londres ; la mort de Nicolas (2 mars 1855) y fut connue en quatre heures un quart ; mais cette révolution ne s’accomplit pas d’un seul coup, et il fallut bien du temps avant que la mécanique pût appliquer les principes nouveaux que la physique avait découverts.

Nous avons dit plus haut que les premières recherches de Claude Chappe, lorsqu’il songeait à l’invention du télégraphe, avaient été dirigées vers l’électricité ; ses efforts n’aboutirent à rien, mais il n’en est pas moins certain que plusieurs essais de télégraphie électrique[16] ont été faits au siècle dernier ; aucun d’eux n’a réussi et ne pouvait réussir ; quelques-uns cependant, expérimentés à de très-courtes distances, sont restés comme des procédés de physique amusante. Diderot parle dans ses Lettres à mademoiselle Voland d’un prestidigitateur appelé Comus, et dont le vrai nom était Ledru, qui établissait une correspondance d’une chambre à une autre « sans le secours sensible d’un agent intermédiaire[17] ». Il est fort probable que l’électricité jouait un grand rôle dans ce tour d’adresse. On lit dans le Moniteur du 10 ventôse an V (28 février 1797) : « De Madrid, 1er février. — Le docteur don François Salva a lu à l’Académie royale de Barcelone un mémoire sur l’application de l’électricité à la mécanique. Ce savant vient de mettre en pratique sa théorie ingénieuse. Son télégraphe électrique (le nom est déjà trouvé) a été examiné par le prince de la Paix, qui a été entièrement satisfait de sa simplicité et de l’effet rapide de cette machine. Ce télégraphe de nouvelle invention a été transporté dans les appartements de l’infant don Antoine, qui se propose d’en faire construire un autre dont les dimensions, animées par la plus grande force électrique possible, aident à correspondre à de grandes distances, tant sur terre que sur mer. On prépare à cet effet une immense machine électrique. Les expériences seront dirigées par le docteur Salva. » — En 1802, le gouvernement français fut saisi d’une demande qui lui était adressée par un sieur Jean Alexandre à l’effet d’établir un télégraphe qui pouvait transmettre instantanément une dépêche, à la distance de 25 ou 30 kilomètres, à l’aide de deux cadrans alphabétiques ; l’inventeur affirmait que ni le brouillard ni même la nuit ne pouvaient empêcher son appareil de fonctionner. Des expériences publiques furent faites en présence des préfets de la Vienne et d’Indre-et-Loire ; elles parurent satisfaisantes ; les rapports furent favorables à la découverte nouvelle, mais nulle suite n’y fut donnée, et Alexandre est mort sans avoir livré son secret. En parlant de cette tentative avortée, M. Gavarret dit : « On ne peut s’empêcher d’être frappé des analogies qui existent entre ce système de communication et les appareils à cadran de la télégraphie électrique[18]. »

Dans l’état où la science se trouvait à cette époque, rien de sérieux ne pouvait être créé en pareille matière ; avant d’appliquer l’électricité à la transmission des dépêches, il fallait en déterminer les lois. Le télégraphe électrique n’aurait jamais existé sans Volta, Œrsted, Ampère et Arago ; s’il n’en ont point découvert le mécanisme, qu’ils n’ont même pas cherché, ils en ont fixé les principes fondamentaux. En effet, ce fut Volta qui, empilant l’un sur l’autre des disques de zinc et de cuivre séparés par une rondelle de drap mouillé, inventa un instrument qui peut produire l’électricité d’une façon continue[19] ; ce fut Œrsted qui découvrit qu’un fil chargé d’électricité fait dévier l’aiguille aimantée ; Ampère a indiqué les lois de la marche des courants électriques et leur action générale ; enfin, Arago, en prouvant qu’un fil électrisé roulé autour d’un fer doux aimante instantanément ce dernier, a permis la création de l’électro-aimant.

Ces quatre lois étant connues, il devenait facile de construire un télégraphe mû par l’électricité. Dés 1820, Ampère écrivait : « On pourrait, au moyen d’autant de fils conducteurs et d’aiguilles aimantées qu’il y a de lettres, établir à l’aide d’une pile placée loin de ces aiguilles, et qu’on ferait communiquer alternativement par les deux extrémités à celles de chaque conducteur, former une sorte de télégraphe propre à écrire tous les détails qu’on voudrait transmettre, à travers quelques obstacles que ce soit, à la personne chargée d’observer les lettres placées sur les aiguilles. En établissant sur la pile un clavier dont les touches porteraient les mêmes lettres et établiraient la communication par leur abaissement, ce moyen de correspondre pourrait avoir lieu avec facilité et n’exigerait que le temps nécessaire pour toucher d’un côté et lire de l’autre chaque lettre[20]. »

En principe, le problème était résolu. En quoi consistait-il ? À reproduire et à interrompre à volonté dans un fil conducteur le courant électrique de manière à se servir de ce dernier comme d’un agent moteur pouvant déterminer à distance et avec un synchronisme parfait des oscillations ou des battements sur une aiguille, un alphabet ou un clavier.

Le fluide électrique est doué d’une rapidité sans égale. Sa vitesse, mesurée par Wheatstone, est de 333 300 kilomètres par seconde. « Pendant la durée d’une seule pulsation de l’artère, a dit M. Le Verrier, l’électricité ferait sept fois le tour de la terre. » Si donc un fil a l’une de ses extrémités à Paris et l’autre à Marseille, si ce fil est convenablement électrisé par une pile de force suffisante, si chacune de ses extrémités est en rapport avec une aiguille soumise à un mécanisme identique, il est certain que les interruptions ou les dégagements d’électricité se feront sentir simultanément au point de départ et au point d’arrivée ; en d’autres termes, les signes obtenus sur l’appareil de Paris seront instantanément reproduits sur l’appareil de Marseille. C’est là tout le mystère de la télégraphie électrique ; l’électro-aimant en est l’agent indicateur principal, puisqu’il a littéralement des alternatives d’action et de repos, de vie et de mort, selon que les spires de fil conducteur qui entourent le fer doux reçoivent ou ne reçoivent pas le courant électrique. Tous les appareils dont on s’est servi dans la télégraphie, qu’ils impriment, sonnent, fassent mouvoir une aiguille ou rayent le papier, sont construits en vertu des lois que je viens d’expliquer brièvement.

De la théorie découverte par les grands hommes qui nous ont dotés de la plus féconde invention des temps modernes, à la pratique, il y avait loin, et il fallut attendre bien des années avant qu’on utilisât l’électricité pour la correspondance. Le premier télégraphe électrique établi fut celui de M. Wheatstone, qui fonctionna entre Londres et Liverpool à l’aide de cinq fils agissant sur un système alphabétique complet. Ce nouveau mode de correspondance fut communiqué le 8 janvier 1838 à notre Académie des sciences ; huit mois après, la même compagnie examinait l’appareil inventé par M. Morse, professeur à l’Université de New-York. La télégraphie électrique s’affirmait, on profitait des expériences déjà faites pour améliorer les instruments, réduire le nombre des fils, simplifier le mécanisme et faire sortir du domaine de la théorie une invention admirable. Elle donnait déjà de bons résultats en Amérique et en Angleterre, lorsque M. Foy, directeur en chef des télégraphes français, mû par cet esprit excellent de recherche et de progrès qui a laissé d’impérissables souvenirs dans son ancienne administration, partit spontanément pour Londres afin d’étudier par lui-même et sur le terrain des expériences le système de télégraphie magnétique dont se servaient nos voisins d’outre-Manche. M. Foy revint convaincu de la supériorité des procédés nouveaux et décidé à en doter son pays. C’est à lui, à son initiative intelligente, il ne faut point l’oublier, que nous devons l’établissement de nos premières lignes électriques.

Il provoque et il obtient le 25 novembre 1844 une ordonnance royale qui ouvre au ministère de l’intérieur un crédit extraordinaire de 240 000 francs, destiné à la construction d’une ligne de télégraphie électrique entre Paris et Rouen. M. Foy y mettait un légitime amour propre, et, grâce à lui, les travaux furent entrepris et poussés avec une extrême activité. La première, la solennelle expérience eut lieu le 18 mai 1845 à la gare du chemin de fer de Saint-Germain. Comme celle que Claude Chappe avait dirigée cinquante et un ans plus tôt sur les hauteurs de Ménilmontant, elle fut concluante. En présence des faits qui se révélèrent successivement pendant cette première séance, en présence de la rapidité, de la sûreté, de la régularité de la transmission des dépêches, on fut persuadé que ce nouveau mode de communication était non-seulement possible, mais facile et d’un usage désormais assuré.

M. Foy se trouvait néanmoins en face d’une difficulté qui pouvait causer de graves embarras à son administration. Les télégraphes aériens existaient partout en France, et, malgré toute bonne volonté, on ne pouvait les remplacer immédiatement par les engins électrodynamiques. Il fallait cependant les utiliser, exiger d’eux les services qu’ils pouvaient rendre encore jusqu’au jour où ils céderaient la place aux nouveaux venus. Or ces derniers écrivaient et les premiers signalaient. L’unité du système indicatif était brisée ; faudrait-il donc faire traduire en langage aérien les dépêches électriques, lorsqu’une ligne ancienne se trouvait en communication avec une ligne nouvelle ? Le problème paraissait malaisé à résoudre ; M. Foy s’en tira avec une habileté parfaite. Ne voulant et ne pouvant se servir de l’appareil Wheatstone, qui soulevait des lettres, ni de l’appareil Morse, qui traçait des lignes et des points correspondant aux signes de l’alphabet, il inventa, aidé par M. Bréguet, une machine fort simple, très-ingénieuse, qu’on appela le télégraphe français, et qui, par les diverses combinaisons de deux aiguilles mobiles à l’extrémité d’un régulateur fixe, opérait en figurant les signaux usités par les aériens. Seulement chaque signe, au lieu de correspondre à la page d’un vocabulaire déterminé, devint la représentation d’une des lettres de l’alphabet, et les employés des anciens télégraphes purent manipuler le nouveau sans trop de difficulté[21].

Il était charmant, ce petit télégraphe français : il représentait assez bien une pendule dont le cadran eût été carré. Les employés qui l’ont manœuvré jadis le regrettent encore. Il avait quelque chose de personnel et d’humain que les autres appareils n’ont pas ; ceux-ci lui sont supérieurs sans doute comme mécanisme, mais ils n’en ont ni les soubresauts nerveux, ni les lassitudes apparentes. À voir ses aiguilles minuscules qui manœuvraient comme les indicateurs de la machine de Chappe, avec une rapidité que l’électricité et leurs courtes dimensions rendaient vertigineuse, on pouvait facilement comprendre si le correspondant éloigné qui le faisait mouvoir était d’un caractère apathique ou emporté. Ses gestes saccadés semblaient obéir aux pulsations d’une artère, et parfois il était si brusque, si désordonné dans son langage muet, qu’on éclatait de rire en le regardant. Il n’en est plus question aujourd’hui, car il a été rejoindre les vieilles lunes et je dirai bientôt dans quelles circonstances impérieuses il a dû faire place à d’autres instruments.

Par l’établissement de la ligne de Paris à Rouen, l’élan était donné, et, le 28 mars 1846, M. Duchâtel, ministre de l’intérieur, demanda un crédit de 408 060 francs pour relier télégraphiquement Paris à Lille. M. Pouillet, au nom de la commission, lut dans la séance du 4 juin un rapport plus libéral que le projet ministériel, et qui concluait à la prolongation de la ligne jusqu’à la frontière belge. La loi fut votée avec cette importante modification, qui créait, ou du moins invitait à créer la télégraphie internationale. Mais la discussion qui précéda le vote fut curieuse à plus d’un titre. MM. Lachèze et Mauguin préféraient à l’emploi de l’électricité pour la correspondance un nouveau système de télégraphes aériens récemment inventés par M. Ennemond de Gonin[22]. Arago s’escrima de son mieux et ne parvint pas à convaincre M. Berryer, qui déclara n’avoir qu’une foi très-modérée dans l’avenir de la télégraphie électrique. Malgré l’évidence des faits et l’expérience ininterrompue qui durait avec succès depuis plus d’une année, il se trouva des récalcitrants dans la Chambre des députés, et 40 voix protestèrent contre l’adoption de la loi.

Les députés, pendant la discussion, avaient été surtout préoccupés de la facilité avec laquelle on pouvait rompre les fils conjonctifs. En effet, fixés, comme chacun a pu le remarquer, à des poteaux de bois dont ils sont isolés par un godet en porcelaine, ils offraient à la malveillance une tentation permanente. Rien n’était plus aisé que de les couper ; on redoutait les émeutiers qui, en temps de troubles, l’avaient belle pour intercepter les communications télégraphiques d’une ville à une autre. Tout en discutant les mérites de l’invention nouvelle, on parlait des factions et on les montrait volontiers toutes prêtes à déraciner les poteaux, détruire les fils, bouleverser les piles, casser les cadrans et pendre les employés. De tous ces tristes et violents pronostics aucun ne s’est réalisé, et la télégraphie électrique a pu fonctionner en toute sécurité[23].

Cependant les événements politiques s’étaient singulièrement modifiés en France à la suite de la révolution de Février ; le roi Louis-Philippe n’était plus sur le trône, et la monarchie avait fait place à la république. Maintenir au gouvernement seul le droit de se servir du télégraphe paraissait bien excessif avec des institutions républicaines, et l’on commença à parler sérieusement de la télégraphie privée. L’idée n’était point neuve, et le premier qui tenta de l’appliquer fut l’inventeur même de la télégraphie aérienne. Au mois de nivôse de l’an VII, Claude Chappe présenta au ministre un mémoire pour demander que les négociants fussent admis, moyennant rétribution, à jouir de la faculté d’expédier leurs dépêches par le télégraphe. Pendant la première année du Consulat, il reprit ce projet en le modifiant ; il proposa que le télégraphe servit aux correspondances des particuliers entre eux, fournît des renseignements à un journal créé spécialement pour donner des nouvelles de date récente et devint entre Paris et la province l’intermédiaire de la loterie. De ces trois projets, le dernier était d’une moralité douteuse ; ce fut le seul qu’on adopta. Au mois d’avril 1850, un officier d’état-major, M. de Montureux, publia dans un journal de Montpellier un travail qui concluait à l’établissement de la télégraphie privée. L’auteur, dit M. Édouard Pelicier[24], proposait de mettre annuellement à l’enchère le droit de correspondre par le télégraphe et d’appliquer aux dépêches un tarif de tant par syllabe, en dehors du prix d’abonnement ; il laissait, bien entendu, aux dépêches officielles la priorité de transmission. » La loi du 3 mai 1837 prouva quelles idées animaient le gouvernement à cet égard.

L’exemple avait été donné par l’Allemagne ; la ville libre de Brème reconnut au public, pour la première fois en Europe, le droit de faire usage du télégraphe, et, au mois de janvier 1847, la ligne reliant la ville et le port fut ouverte aux correspondances particulières. La même année, au mois de juillet, M. Oscar de la Fayette éleva la voix à la tribune pour demander que la nation fût enfin admise à jouir du bénéfice des transmissions rapides. M. Lacave-Laplagne répondit, au nom du ministère, que le télégraphe était et devait rester un instrument politique. Il n’en fut reparlé que deux ans plus tard. Dans la séance du 3 avril 1849, M. Marchal interpella M. Léon Faucher et lui demanda pourquoi la France était tenue en chartre close quant à la télégraphie, tandis que l’Angleterre, l’Amérique et la Belgique en usaient sans réserve comme sans danger. M. Léon Faucher, — qui dit un jour à Petin, l’inventeur d’un système d’aérostation : « Nous avons déjà bien assez des chemins de fer, » — n’était pas homme à abandonner un monopole ; sa réponse le démontra clairement. Cependant les journaux réclamaient, l’opinion se formait peu à peu ; les vieux motifs de la raison d’État ne tenaient plus devant les besoins nouveaux ; on n’était pas encore au port, mais du moins on l’entrevoyait. Le 8 février 1850, à propos d’un crédit important demandé pour la construction de nouvelles lignes télégraphiques[25], M. Hovyn-Tranchére demanda nettement l’établissement immédiat de la télégraphie privée. M. Ferdinand Barrot, ministre de l’intérieur, répondit que le conseil d’État venait d’être saisi d’un projet de loi sur ce sujet, et, le 1er mars suivant, il en donna lecture à la Chambre. M. Le Verrier, nommé rapporteur de la commission, lut son rapport dans la séance du 18 juin ; la première délibération eut lieu le 8 juillet, la seconde le 18 novembre, et la loi fut définitivement adoptée le 29 du même mois.

Le projet du gouvernement était libéral et ne contenait aucune restriction ; la Chambre fut moins généreuse, et en vertu de l’esprit de réaction qui l’animait alors, elle modifia le premier article, qui était ainsi conçu : « Il est permis à toutes personnes de correspondre au moyen du télégraphe électrique de l’État par l’intermédiaire des fonctionnaires de l’administration télégraphique. » L’amendement ajouta : « À toutes personnes dont l’identité est établie. » Aussi l’arrêté ministériel du 18 février 1851 porte : « Toute personne qui voudra faire usage de la correspondance télégraphique devra d’abord faire constater son identité. » Puis suit une nomenclature des moyens qu’on peut employer : légalisation de signature ad libitum par les préfets, les maires, les présidents de tribunaux ; présentation de passe-ports, d’actes de naissance, de jugements. C’était mettre tant de broussailles autour de la télégraphie privée, qu’elle devenait d’un usage presque illusoire en présence des fastidieuses formalités dont on l’entourait. La taxe était fixée à 5 francs pour vingt mots, plus un droit de 12 centimes par myriamètre ; à ce taux-là, une dépêche de Paris pour Marseille eût coûté 15 francs. Ainsi qu’on le voit, l’emploi de ce moyen de correspondance était dans le principe fort cher, assez difficile, et par conséquent d’un emploi très-restreint. La loi fut mise en vigueur le 1er mars 1851[26].

L’administration des télégraphes électriques possédait alors 17 stations en France ; elle expédia cette année-là (1851) 9 014 dépêches taxées, équivalant à la somme de 70 722 fr. 60. On s’aperçoit qu’on est aux premiers jours d’une organisation encore bien inexpérimentée. La proportion devait aller toujours en augmentant ; en 1867, les dépêches privées se sont élevées au chiffre de 3 215 995, ayant produit une recette de 9 529 837 fr. 41. Le nombre des stations est, au 1er janvier 1868, de 2 276, et celui des employés, depuis le directeur général jusqu’aux facteurs, de 4 759. C’est peu, si l’on considère que ce total représente la correspondance télégraphique d’un pays qui possède 38 millions d’habitants ; mais c’est beaucoup, si l’on pense que ce service a été rendu public depuis quinze ans seulement. La France, qui se croit une nation hardie, pleine d’initiative et prête à tout oser, est réfractaire au progrès ; la routine la retient sur les chemins étroits, et il faut parfois bien du temps avant qu’un usage utile, commode et pratique, soit généralement adopté et passé dans nos mœurs.

iv. — le bureau central.

La vieille tourelle. — Salle des Piles. — Chemises. — Chambre des fils. — Poste central. — La salle de transit. — La Salle de Paris. — Chambrettes. — Service de nuit. — Fatigue nerveuse. — Condition misérable des employés. — Emplacement insuffisant et excentrique. — Mouvement des dépêches. — Expéditions. — Rebuts. — Télégrammes secrets. — Orsini. — Les appareils. — Guerre de Crimée. — Substitution de l’appareil Morse au télégraphe français. — Appareil Morse. — Alphabet. — L’appareil Hughes. — Contre-poids et trépidations. — Mécaniciens à demeure. — Mystère. — Pantélégraphe de Caselli. — Sorcellerie. — Prix de la dépêche. — Salle d’étude. — Salle des expériences. — Paratonnerres.

La France possède aujourd’hui 37 151 kilomètres de lignes télégraphiques, donnant un développement de 112 millions et demi de fils métalliques ; le sixième environ appartient aux compagnies de chemins de fer et est réservé au service spécial des voies. La direction générale a son siège à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain ; c’est là qu’est situé le bureau central qui, par rapport au réseau tout entier, figure assez bien le milieu d’une toile d’araignée. C’est une usine à dépêches, on en fabrique jour et nuit ; on manipule sans repos ni trêve ; le tac-tac de l’appareil Morse, le ronflement de l’appareil Hughes ne s’arrêtent jamais. C’est le palais de l’électricité ; il mérite d’être visité en détail.

La cour est froide et nue, plus longue que large, bordée de hauts murs en pierres de taille semblables à ceux d’une caserne, terminée au fond par la haute tourelle tétragone d’où jadis partaient les signaux aériens. Cette vieille forteresse de la télégraphie est bien déchue de sa splendeur ; elle fait involontairement penser à ces donjons du moyen âge auxquels on a mis des ailes et qui sont devenus des moulins. On a enlevé les machines de Chappe qui faisaient des gestes vers les quatre points cardinaux ; on a supprimé les longues vues qui fouillaient l’horizon ; les employés ne gravissent plus en maugréant les deux cents marches d’escalier, et dans le poste, où aboutissaient toutes les nouvelles de la France et du monde, on a empilé des cartons, de vieux registres, des liasses de papier ; les souris s’y promènent en paix, les araignées y filent leur toile sans contrainte : Sic transit ! La logette centrale est devenue un grenier.

La tourelle seule donne quelque originalité à cette triste cour, qui ressemble à celle de tous les ministères. Une porte donne entrée dans une grande salle où sur de larges tables sont posées les piles qui fournissent la quantité d’électricité nécessaire au service. Il y a là environ six mille éléments Marié-Davy[27] qu’on entretient avec un soin méticuleux, sur lesquels un employé veille sans cesse et qu’on renouvelle en moyenne une fois par an. À ces piles communiquent les cent cinquante-deux fils qui partent du bureau central et traversent souterrainement Paris en s’appliquant aux murs des égouts, en longeant le plafond des catacombes, en se dissimulant dans des canaux spécialement creusés pour les recevoir. Parfois on en réunit plusieurs dans une même chemise après avoir eu soin de les envelopper séparément de gutta-percha, afin de les isoler les uns des autres. Il y aurait une belle fortune à faire pour l’inventeur qui trouverait une nouvelle matière isolante appropriable à la télégraphie. En effet, si la gutta-percha est bonne et solide lorsqu’elle est enfermée dans des conduits de fonte enterrés qui la maintiennent sévèrement hors du contact de l’air extérieur, elle devient promptement insuffisante lorsqu’elle est exposée aux variations de l’atmosphère ; elle se résinifie, elle se fendille et ouvre ainsi à l’électricité mille petits chemins dont celle-ci profite pour diminuer sa force et perdre de sa puissance[28].

Au-dessus de la salle des piles se trouve la chambre des fils ; ils sont dressés et fixés le long d’une muraille en bois peint, à peu près comme les cordes d’un piano sont dressées contre la table d’harmonie. À chacun d’eux est attaché un double jeton d’ivoire ; sur l’un est écrit le nom du poste auquel il aboutit : — Place du Havre FlorenceBordeaux ; sur l’autre est gravé un mot indicatif du trajet souterrain qu’il parcourt : — Catacombes n° 8Égout n° 123. C’est le signalement et la feuille de route des fils télégraphiques de Paris. Aussitôt qu’un fil cesse de fonctionner ou fonctionne mal, comme on en connaît le point de départ, le point d’arrivée et le parcours, il est facile d’aller réparer l’accident dont il a été l’objet.

Le poste central proprement dit est au second étage ; il est aussi incommode qu’il est indispensable, et l’installation en est aussi défectueuse que les services en sont précieux. Il se divise en deux parties distinctes, la salle de transit et la salle de Paris ; chacune d’elles est sous la surveillance d’un directeur spécial. La salle de transit est chargée du service des dépêches qui, dirigées de la province sur la province, de l’étranger sur l’étranger, passent par Paris ; quatre brigades de quatre vingt-seize employés, se relayant de quatre heures en quatre heures, reçoivent les télégrammes et les réexpédient immédiatement à destination ; de plus, c’est ce bureau qui est chargé de fournir des agents manipulateurs aux postes de Paris, lorsque le stationnaire est malade, absent ou empêché. À cet effet, une brigade volante de vingt-cinq hommes se tient toujours prête ; dès qu’un vide est signalé dans une station, le directeur crie un nom, un employé prend son chapeau et se sauve en courant.

J’ai dit que ce bureau s’appelait la salle de transit : j’aurais dû dire les chambres, car en réalité ce sont quatre chambres contiguës qui le composent ; la surveillance, on le comprend, n’y est point aisée, et il faut que les inspecteurs aillent sans cesse et sans repos d’une pièce à l’autre. C’étaient autrefois les bureaux de je ne sais quelle administration communale ; on a abattu les refends, enlevé les portes, respecté forcément les gros murs, et tant bien que mal on a empilé un nombre exagéré d’employés qui, pour manœuvrer soixante-dix appareils, ont à peine chacun un espace de 60 centimètres carrés pour se mouvoir.

Après la salle de transit s’ouvre la salle de Paris ; celle-ci n’est pas composée de quatre chambres, mais de sept chambrettes semblables à celles que les poëtes peu difficiles sur le logement célèbrent dans leurs chansonnettes en parlant des charmes de leurs grisettes alertes, fraîches et proprettes. On y serait peut-être fort bien à vingt ans, à cet âge peu soucieux où l’on ne rentre chez soi que pour dormir, mais assurément on y est fort mal pour faire de la télégraphie. Cent vingt agents, divisés en deux brigades, sont là tout le jour, penchés au-dessus de quatre-vingt-dix appareils, déroulant la bande étroite de papier, juchés sur des chaises de paille, attentifs à tout signal, se dérangeant mutuellement toutes les fois qu’ils remuent, correspondant avec les quarante-huit postes dispersés dans Paris et avec toutes les stations du département de la Seine. Quelques-uns de ces jeunes gens, dont les traits pâlis annoncent la fatigue, ont un livre auprès d’eux, dans l’espoir de pouvoir lire si leur appareil reste immobile pendant quelques minutes. Aucun d’eux, j’en suis certain, n’a pu terminer le paragraphe commencé ; une dépêche arrive, puis une autre, puis une autre, et ainsi de suite et toujours, et avec un travail qui se modifie à chaque nouveau télégramme, travail différent de composition et de traduction qui rend les erreurs si faciles et cependant ne les multiplie pas trop. La salle de Paris ne ferme ni jour ni nuit ; sept employés restent de neuf heures à minuit et quatre de minuit à huit heures du matin ; ils correspondent avec les postes du Louvre, du Grand-Hôtel, de la Bourse et des gares de chemins de fer, qui ne sont jamais clos.

La fatigue que cause le travail de manipulation est excessive. L’appareil est desservi par deux agents : l’un reçoit ou expédie la dépêche, l’autre la traduit si elle est arrivée par l’appareil Morse, ou la coupe et la colle sur la feuille de route si elle est parvenue par l’appareil Hughes. Toutes les deux ou trois heures, ils alternent. Cela n’a l’air de rien au premier abord : être assis sur une chaise en présence d’une machine intelligente qui paraît fonctionner d’elle-même, suivre du regard les traits qu’elle dessine, dérouler une bande de papier, c’est là tout le travail apparent ; mais, pour être bien fait, il nécessite une rapidité de main, une fixité de regard, une tension d’esprit et souvent même un déploiement de forces considérable. Tout l’être participe à la fonction ; un instant d’inadvertance peut amener une erreur, et il faut savoir les éviter. Il n’y a pas une seconde de repos, tous les nerfs sont surexcités ; la diversité même des dépêches qui se succèdent sans relâche amène une lassitude de plus : affaires de famille, tripotages de bourse, opérations commerciales, nouvelles politiques, lettres chiffrées, langue anglaise, française, italienne, espagnole, hollandaise, allemande arrivent l’une après l’autre, comme les battements d’une pendule, régulièrement et infatigablement dans l’espace du même quart d’heure. À cela il faut ajouter le bruit ininterrompu des appareils, bruit nerveux, saccadé, presque aigre tant il est sec et qui, à force de se reproduire sans discontinuité, finit par ébranler les natures les plus vigoureuses. Si jamais on arrive à écrire l’histoire des maladies spéciales à chaque corps de métier, je suis persuadé que la télégraphie électrique fournira un contingent remarquable et tout à fait particulier.

La rémunération d’un tel travail est illusoire. Après deux ans ou dix-huit mois de surnumérariat, nécessaire pour compléter une éducation télégraphique suffisante, l’employé reçoit 1 400 francs par an : c’est à peine le pain quotidien ; il peut arriver successivement à émarger 1 600, 1 800, 2 100, 2 400 francs, mais après un stage minimum de deux ans entre chaque augmentation. Ceux qui, après huit années de service, obtiennent la dernière somme, sont les heureux, les prédestinés ; en existe-t-il beaucoup ? J’en doute ; un sur deux cents peut-être, et je n’oserais l’affirmer. Une telle situation est singulièrement douloureuse, et en voyant la position qui est faite à des employés indispensables, dont le zèle ne se dément jamais, qu’accable un travail essentiellement difficile et énervant, n’est-on pas en droit de regretter certaines dépenses d’apparat qui se font tous les jours et qui sont au moins inutiles ? La direction fait ce qu’elle peut pour soulager son personnel ; mais que peut-elle en présence du budget, qu’elle est forcée de subir sans discussion ?

Quant au local où elle a parqué ses agents, il n’y a guère de reproche à lui adresser, car elle a utilisé l’emplacement insuffisant qu’on lui a concédé. N’est-il pas étrange que le bureau central soit précisément placé dans un quartier excentrique ? Loin de la Bourse, loin des rues commerçantes, loin des Tuileries, loin du ministre de l’intérieur, qui maintenant habile place Beauvau ? Il n’y a que la France pour présenter de telles et si choquantes anomalies. Notre hôtel des postes est honteux, notre hôtel des télégraphes est absurde. Il serait temps cependant de porter remède à ce fâcheux état de choses qui frappe tous les yeux et menace sérieusement le bon fonctionnement des services publics. On ouvre un nouveau boulevard[29] sur l’emplacement actuel du théâtre du Vaudeville. La situation est indiquée d’elle-même, c’est là que doit être établie l’administration des lignes télégraphiques, en face même de la Bourse, avec laquelle elle a les relations les plus nombreuses, non loin des Tuileries, non loin des Halles, qu’elle pourra rejoindre par un tube pneumatique ; mais j’ai bien peur qu’il n’en soit pour la télégraphie comme pour la poste, et que le provisoire ne devienne définitif.

Le poste central, dont j’ai essayé de donner une idée au lecteur, a en moyenne un mouvement journalier de 7 800 dépêches, qui se décomposent ainsi : dépêches de départ, 2 300 ; d’arrivée, 2 500 ; de transit, 1 600 ; de Paris pour Paris, 1 400 ; ces 7 800 dépêches exigent 15 600 transmissions. La façon de procéder est fort simple : La dépêche à destination de Paris, parvenue au bureau central, qu’elle vienne de Paris, de la province ou de l’étranger, est adressée télégraphiquement au poste le plus voisin de la demeure du destinataire ; le stationnaire la reçoit, la copie, la met sous enveloppe, la scelle et l’envoie immédiatement à domicile par un porteur. — La personne à laquelle on remet la dépêche doit signer un reçu et dater avec indication de l’heure précise. — Le double des dépêches expédiées est gardé pendant trois jours dans le bureau expéditeur et pendant une année dans les archives, à la direction générale. Lorsque, par suite d’une erreur d’adresse, le facteur ne trouve pas le destinataire, la dépêche est renvoyée au bureau central ; de là elle est réexpédiée d’office et avant toute autre au poste qui l’a adressée, fût-il à Saint-Pétersbourg ou à New-York, avec avis portant : adresse vicieuse. La dépêche revient le plus souvent avec une suscription rectifiée qui permet de la faire enfin parvenir à destination. Grâce à ces mesures, les rebuts sont assez rares. D’après des renseignements qui m’ont paru sérieux, ils doivent s’élever à sept ou huit pour mille.

On pourrait croire que, depuis la loi du 13 juin 1866, l’usage des dépêches chiffrées est entré dans les habitudes du public ; il n’en est rien. Sur les huit mille expéditions journalières du bureau central, la moyenne des télégrammes secrets est de huit, et, c’est un fait à noter, presque tous sont adressés à Alexandrie ou à Constantinople[30]. Cette loi, qui est libérale et qui, comme telle, mérite d’être approuvée, est en réalité assez insignifiante. La dépêche secrète a existé de tout temps. Des phrases ayant un sens plausible, convenues d’avance entre deux correspondants, peuvent parfaitement tenir lieu de chiffres. — Orsini l’a bien prouvé ; c’est le télégraphe électrique qu’il avait chargé de préparer son horrible complot : acheter la maison, voulait dire : tuer l’Empereur ! Qui pouvait s’en douter ? Je suis persuadé que les neuf dixièmes des opérations commerciales et financières que la province fait sur le marché de Paris sont commandées par des dépêches qui signifient tout autre chose que ce qu’elles ont l’air de dire.

Les appareils employés aux transmissions électriques sont de trois espèces : l’appareil à cadran, qui ressemble assez exactement à un tourniquet pour tirer les macarons, est presque exclusivement réservé au service des chemins de fer ; il porte l’indication des lettres de l’alphabet, les dix premiers chiffres et les signes de la ponctuation ; une aiguille y désigne les lettres successives qui doivent former les mots et les phrases communiqués. Le procédé est fort simple et peut être facilement expérimenté sans études préalables ; c’est là surtout ce qui le rend précieux dans les gares. Au télégraphe français a succédé l’appareil Morse. L’Europe entière se servait déjà de ce dernier, que nous avions conservé, par routine autant que par amour-propre national, la machine qui reproduisait les signaux de Chappe. Or nos dépêches pour l’étranger ne pouvaient parvenir lisiblement que jusqu’à nos frontières ; là il fallait les traduire en langage Morse afin qu’elles pussent continuer leur route. Ce fut surtout pendant la guerre de Crimée que cet inconvénient apparut dans toute sa gravité. Les dépêches parties de Bucharest arrivaient jour et nuit par centaines au bureau de Strasbourg. Là elles subissaient forcément un temps d’arrêt, puisque nos appareils ne reproduisaient pas les signes des télégraphes étrangers. Il n’existait pas à ce moment d’appareil Morse en France et nul mécanicien n’en fabriquait.

La direction générale se mit en quête et on trouva deux de ces appareils en assez piteux état au fond d’un magasin de l’administration. On les fit réparer tant bien que mal, on en étudia la manipulation, on forma des élèves qui devinrent bientôt des maîtres, on commanda un nombre d’appareils suffisant afin de pouvoir se mettre en rapport télégraphique avec l’étranger, et l’on arriva à substituer très-promptement la machine de Morse à nos vieux engins français devenus illusoires. Si l’on réfléchit que chaque appareil différent exige une manipulation absolument spéciale, on comprendra quelle activité il a fallu déployer pour instruire rapidement tout un personnel à une manœuvre nouvelle et dont il ne soupçonnait pas le premier geste. Cette transformation a été extrêmement heureuse, car elle a donné plus de rapidité, de sûreté et d’étendue à nos communications.

L’appareil Morse, qui, dans le principe, traçait des lignes et des points à l’aide d’un poinçon sur une bande de papier, fait aujourd’hui les mêmes signes avec de l’encre, ce qui évite les déchirures et diminue les causes d’erreur. Il a un alphabet particulier où chaque lettre est composée d’un certain nombre de points et de tirets. Paris s’écrit ainsi : (P) • — — • (A) • — (R) • — • (I) • • (S) • • • ; une dépêche de vingt mots précédée du préambule indicatif couvre une bande de papier longue de trois ou quatre mètres[31]. On le manœuvre à l’aide d’un manipulateur qui, en interrompant le courant électrique et en lui laissant passage, force l’appareil avec lequel on correspond à former les points ou les traits qui désignent les lettres qu’on veut transmettre. En s’abaissant sous la pression de la main, la poignée de ce manipulateur détermine un petit bruit sec comparable au battement d’un léger marteau ; l’intervalle qui sépare chacun de ces battements est plus ou moins prolongé, selon qu’on a voulu obtenir des tirets ou des points ; cette alternation rapide de bruit et de repos est exactement reproduite dans le poste destinataire. Il y a des employés tellement habiles, que ce seul tac-tac, qui paraît monotone et toujours semblable à une oreille inexercée, leur suffit pour comprendre une dépêche. Lorsque les agents de l’administration correspondent entre eux pour affaire de service, il est rare qu’ils écrivent leur dépêche : ils se contentent de la frapper.

L’appareil Morse est facile à manœuvrer une fois qu’on en a bien compris le mécanisme ; il est de petite dimension, d’un transport commode, et peut par conséquent rendre de grands services aux armées en campagne ; c’est lui qui a fonctionné en Italie pendant l’expédition de 1859, Cependant il a quelques défauts qu’il faut signaler. Il exige une force de courant relativement considérable ; aussi, pendant les jours de pluie ou de brouillard, lorsque les poteaux qui soutiennent les fils deviennent humides et bons conducteurs de l’électricité, lorsque les gouttes d’eau amassées sous le godet isolateur communiquent avec le bois des supports, l’appareil ne fonctionne plus qu’irrégulièrement, les mouvements en sont faibles, souvent trop faibles pour tracer les lignes conventionnelles, et il faut alors faire répéter la dépêche jusqu’à ce qu’enfin elle devienne intelligible. Ainsi que me le disait spirituellement un employé : « Dans ces cas-là nous envoyons un coup de poing de Paris et il n’arrive qu’une chiquenaude à Bordeaux. » Un appareil Morse en bon état manipulé par un agent habile peut expédier en une heure vingt dépêches simples.

L’appareil Hughes, qui tend à remplacer partout celui de Morse, est plus actif, plus rapide, plus sûr, singulièrement ingénieux, et s’il n’était d’une manœuvre très-fatigante, il serait parfait. Le manipulateur est un clavier semblable à celui d’un petit piano ; les touches, alternativement blanches et noires, portent les lettres, les chiffres, les signes de ponctuation. Une roue verticale imbibée d’encre et sous laquelle passe une bande de papier sans fin, semble avoir été composée en caractères d’imprimerie et reproduit les signes du manipulateur. Si l’on frappe sur la touche de la lettre a, le courant en intervenant brusquement fait mouvoir une détente pouvant à la balance déplacer un poids de cinq kilogrammes ; cette détente pousse vivement le papier contre la roue verticale, qui, par un mouvement synchronique admirablement combiné, présente précisément la lettre a. La lettre est imprimée en un temps incalculable qu’on évalue à moins d’un six-mille-sept centième de minute.

Le mouvement est communiqué au mécanisme par un poids d’horloge qui pèse 60 kilogrammes et dont la chaîne aboutit à une pédale que l’employé met en branle avec ses pieds et qui exige un effort équivalant à 35 livres. Il y a donc là une cause incessante de fatigue ; les pieds, les mains sont occupés ; les yeux suivent attentivement la dépêche qui s’imprime ; le cerveau combine les gestes extra-rapides qu’il faut faire ; la lassitude causée par un semblable travail est extrême. Si l’on ajoute à cela que le volant de la machine imprime à l’appareil d’abord, à la table ensuite, une trépidation d’autant plus multipliée que les ondulations en sont plus courtes, on comprendra que tout le système nerveux soit singulièrement ébranlé et que les employés soient obligés de se relayer de deux en deux heures.

Peut-être ne serait-il pas très-difficile d’établir dans les postes où l’on se sert du télégraphe Hughes, une machine qui remonterait le poids des appareils et éviterait ainsi aux employés une fatigue et une préoccupation constantes ; alors il serait irréprochable. Il coûte plus cher que l’appareil Morse[32] ; mais comme il use infiniment moins de papier (cinq centimètres par dépêche simple), il paye par ce seul fait la différence en deux années. Comme il imprime lui-même, il n’exige aucune traduction, aucune écriture ; entre les mains d’un employé très-habile, il peut transmettre cinquante-cinq dépêches par heure. On m’a cité un agent qui parvenait à en expédier soixante-quatre ; mais celui-là est une exception. M. Hughes est arrivé à faire exécuter de l’autographie par son appareil ; au moyen de l’addition d’un simple cylindre, son télégraphe imprime ou reproduit l’écriture à volonté. Je n’ai pu me rendre compte de cette curieuse modification, l’appareil spécimen qui l’a subie étant à Vienne, où M. Hughes l’a expérimenté pour le faire adopter.

Dans les salles du bureau central, un poste de mécaniciens se tient à demeure, afin d’obvier immédiatement aux petites avaries qui peuvent inopinément arrêter le fonctionnement des appareils ; le mécanisme Hughes est surtout fort délicat et ses organes ont besoin de réparations fréquentes. En cas d’accident grave, l’appareil est remplacé sans délai ; il y en a toujours un certain nombre en réserve.

En descendant du bureau central, je suis passé devant une porte mystérieuse ; Le public n’entre pas ici. Cette porte donne accès au cabinet. C’est là que viennent les dépêches qui ne sont point faites pour les petites gens comme vous et moi, ainsi que disait le Petit-Père André. Les spéculateurs à la Bourse donneraient beaucoup pour pouvoir pénétrer dans ces arcanes où arrivent les grosses nouvelles : mort d’empereurs et de rois, révolutions, abdications, traités de paix, déclarations de guerre, attentats, mariages souverains, naissances princières ; les combinaisons où se joue le sort du monde se pressent là, tout élaborées, après avoir voyagé de conserve à travers l’étendue avec une commande de trois-six et une opération véreuse à quatre d’écart dont deux.

Au rez de-chaussée, une petite salle contient quatre pantélégraphes Caselli. On les a inaugurés à la direction générale le 5 février 1865. Chacun sait que cet appareil, qui est électro-chimique, reproduit en fac-simile tout ce qu’on peut tracer sur un papier : un portrait dessiné à la plume, soumis à l’influence de l’appareil de Lyon, sera pour ainsi dire photographié par l’appareil de Paris. Le résultat est si étrange qu’on peut à peine le concevoir ; il est cependant obtenu par un procédé extrêmement simple. À la station de départ, une dépêche est écrite sur un papier d’étain avec de l’encre ordinaire, qui n’est pas une substance conductrice, mais qu’on épaissit par surcroît de précaution. La dépêche est placée sur une surface convexe horizontale qu’un poinçon de fer, formant l’extrémité même du fil télégraphique, parcourt en suivant des lignes parallèles successives. À la station d’arrivée, un poinçon semblable, terminant aussi le fil conjonctif, fera naturellement les mêmes mouvements. Si, sous ce poinçon, on met une feuille de papier imbibée d’une dissolution de cyanoferrure jaune de potassium, les lettres de la dépêche originale apparaîtront régulièrement et inévitablement, parce que toutes les fois que le poinçon du départ rencontrera l’encre non conductrice, un courant passera dans le poinçon d’arrivée, et ce courant produira sur le papier chimiquement préparé une coloration bleuâtre. Pour que les deux appareils mis en communication puissent opérer, il faut que leurs mouvements soient absolument isochrones.

Cette découverte, vraiment merveilleuse, qui aurait valu les honneurs du bûcher à son inventeur, il y a quelques siècles, est due à l’intelligente combinaison de la chimie et de la physique. Le poinçon met six minutes à accomplir les quatre-vingt-dix mouvements de va et-vient qui lui sont nécessaires pour rayer toute la surface des 30 centimètres accordés à chaque dépêche. C’est long ; mais comme l’appareil peut autographier deux, et même au besoin quatre dépêches à la fois, on doit réduire à une minute et demie le temps qu’exige une transmission. On aurait pu croire que le pantélégraphe Caselli allait entrer promptement dans nos usages, que les négociants, les banquiers l’emploieraient souvent ; il n’en est rien. On en avait établi un au Havre : on l’a supprimé, car il restait inoccupé.

Aujourd’hui Lyon et Paris sont seuls en correspondance par ce moyen. Le mouvement des dépêches pour l’année 1867 a été de 5 555, ce qui est excessivement peu, eu égard à l’importance commerciale des deux villes. J’ajouterai que toutes ces dépêches, sauf sept, avaient des opérations de bourse pour objet. Ce qui fait peut-être reculer devant l’emploi régulier de l’appareil Caselli, c’est le haut prix de la dépêche, qui coûte six francs. Ce serait mal raisonné, car la surface réglementaire accordée étant de dix centimètres sur cinq, on peut facilement y faire tenir quarante et même cinquante mots ; et puis n’est-ce donc rien, en pareille matière, d’avoir à ses ordres, et avec une obéissance passive, un instrument qui, forcément, ne peut commettre aucune erreur, ni par sa faute, ni par celle des employés chargés de le faire mouvoir ? Aux murailles de la salle des pantélégraphes sont appendus des cadres renfermant des spécimens obtenus par ce procédé diabolique : ce sont des dessins de tapisserie, des modèles de guipure, des dépêches en arabe, en chinois, en sanscrit, des portraits et des signatures ornées de paraphes invraisemblables[33].

Au fond de la cour, sous la tourelle, une assez vaste salle sert d’étude aux surnuméraires qui apprennent la manipulation. Un cours à la fois théorique et pratique leur est fait sur l’appareil Hughes par un jeune homme aux yeux intelligents et fins, pour qui la mécanique et l’électricité n’ont point de secrets. De grandes pancartes tendues contre les murs représentent les différentes parties des mécaniques grossies dans des proportions considérables. J’ai vu là beaucoup de sous-officiers qui jouaient à grand-peine quelques dépêches sur le piano Hughes ; on les surveille, on rectifie leurs erreurs, on leur apprend la patience, et plus d’un sans doute, en maniant le télégraphe, regrette le maniement du fusil.

En face, s’ouvre la salle des expériences ; c’est là que la commission d’examen, composée d’hommes spéciaux, interroge l’électricité, la force d’obéir à de nouveaux agents de transmission et expérimente scientifiquement toute invention nouvelle applicable à la télégraphie. Quand j’y suis entré, tout était au repos ; les boussoles des sinus dormaient à côté des électro-aimants, et des bouteilles de Leyde, toutes brillantes de clinquant, se dressaient sur la table auprès d’une gigantesque bobine qui, mieux que le char et le pont d’airain de Salmonée, doit savoir comment on fait le tonnerre. Aux premiers temps de la télégraphie électrique, dans les postes, pendant les orages, les sonneries entraient en danse toutes seules, les appareils s’affolaient, parfois les pointes métalliques, liquéfiées par la foudre, s’égouttaient en pluie de feu ; il fallait fuir le courroux de l’Olympe. Sur les chemins de fer, les rails et les fils télégraphiques échangeaient des étincelles menaçantes. Les magiciens de la science moderne n’ont point été effrayés de ce fracas. M. Bréguet, M. Froment, M. Bertsch ont inventé des paratonnerres qui n’ont rien de commun avec les tiges métalliques qui s’élèvent sur nos monuments. Ce sont des instruments qui ont à peu près la forme d’un volume in-18. Ils sont destinés à mettre les fils en communication immédiate avec la terre, c’est-à-dire à annihiler instantanément et à volonté la puissance de l’électricité atmosphérique pendant les temps orageux. Tous les postes télégraphiques sont aujourd’hui pourvus de paratonnerres, et nul danger n’existe plus pour eux. Quand les éclairs ouvrent le ciel, lorsque les nuages s’amoncellent en grondant, lorsque l’on entend les profondes rumeurs des colères aériennes, soyez persuadés que l’extrémité des fils est rentrée en terre, que les dépêches s’arrêtent en chemin et que le télégraphe dort au bruit de la tempête.

v. — les desiderata.

Le public encore peu accoutumé à la télégraphie. — Diminution de la taxe. — Insuffisance du budget. — Abus des franchises. — Tube pneumatique. — Le palmier aren. — Coq-à-l’âne des dépêches. — Paris et le monde. — Paresse des communes. — Résistances à vaincre.

La télégraphie n’est pas encore tout à fait passée dans nos usages, elle reste un genre de correspondance de luxe. Malgré les très-sérieux services qu’elle rend tous les jours au public, celui-ci n’est pas familiarisé avec elle, et le temps n’est pas venu où la dépêche sera aussi fréquente que la lettre. Pendant que l’hôtel des Postes manipule journellement à Paris 800 000 objets, le bureau central télégraphique n’a qu’un maniement de 7 800 dépèches. Bien des personnes hésitent à expédier un télégramme dans la crainte de causer au destinataire une première émotion pénible. Il y a là une éducation à faire ; elle se poursuit progressivement, mais elle est loin d’être complète. Ce sont les négociants, les banquiers, les agents de change qui usent le plus volontiers de ce moyen rapide. Dans une statistique très-bien faite et que j’ai déjà citée, M. Édouard Pelicier a prouvé qu’en 1858, 15 409 dépêches échangées entre Paris et les trente premières villes de France se divisaient ainsi : intérêts de famille, 3 012 ; journaux, 523 ; commerce et industrie, 6 132 ; affaires de bourse, 5 253 ; affaires diverses, 399. Le nombre des dépêches a singulièrement augmenté depuis cette époque, mais la proportion n’a point varié ; plus des deux tiers appartiennent toujours aux affaires d’argent. Le haut prix que coûtent les dépêches pour certains pays est certainement un obstacle à une correspondance plus fréquente : ainsi les télégrammes envoyés de Paris en Amérique par le câble pendant l’année 1867 n’ont été que de 676[34].

Quant au tarif des dépêches de la France pour la France et de Paris pour Paris, il vient d’être abaissé : la loi adoptée le 2 juin 1868 par le Corps législatif fixe la taxe à 50 centimes pour le même département et à 1 franc pour la France entière. C’est un grand progrès qu’on attendait avec impatience, et il faut espérer que l’on ne s’arrêtera pas là. Mais un nouvel abaissement des tarifs, on doit le reconnaître, ne pourra être mis en vigueur que dans quelque temps, au fur et à mesure que de nouveaux employés auront été formés et que de nouvelles lignes auront été construites. On compare volontiers le service de la télégraphie à celui des postes ; la similitude est loin d’être exacte. Peu importe qu’un facteur ait dans sa boite vingt lettres ou cent lettres ; peu importe qu’un bureau ambulant contienne trois sacs ou quarante sacs : le transport n’en doit pas moins se faire et tout ce qui dépasse un certain chiffre de dépenses obligatoires devient un bénéfice dont la poste tient compte au Trésor ; mais pour la télégraphie électrique il n’en est point ainsi. Toute modification de tarifs amène un accroissement de correspondances[35] qui nécessite l’établissement de fils supplémentaires, l’achat d’appareils, la construction de stations indispensables. Certes, il est à souhaiter que toutes les mesures soient promptement prises pour que les dépêches ne coûtent plus que 25 centimes dans le département, et 50 centimes pour la France ; la direction générale ne reculerait pas, pour sa part, devant cette amélioration désirée, mais elle s’arrête en face du budget, et comme elle n’a point d’argent, qu’elle se suffit à peine à elle-même, elle est forcée d’attendre des temps meilleurs. Un crédit de 10 millions pourrait donner à la télégraphie un développement qui la mettrait réellement à la portée de tout le monde. À quoi donc doit servir la fortune publique, si ce n’est à propager, fût-ce même au prix d’un sacrifice important, les inventions utiles qui suppriment les distances, fusionnent les intérêts et offrent à l’industrie des facilités sans précédent jusqu’à ce jour[36] ?

La télégraphie électrique abandonnée à ses seules ressources pourrait sans doute accomplir des réformes importantes, si, comme la poste, elle n’était écrasée par les franchises. Il est grand le nombre des fonctionnaires qui ont droit d’expédier leurs dépêches sans acquitter la taxe, et le nombre en augmente tous les jours. En 1867, la direction des télégraphes a transmis 519 088 dépêches gratuites qui, si elles eussent été payées selon le tarif adopté, eussent produit une recette de 1 336 368 fr. 15. Si les fonctionnaires se contentaient d’envoyer des correspondances écrites en style télégraphique, on comprendrait jusqu’à un certain point cette sorte d’impôt forcé ; mais il n’en est rien : ce sont de véritables épitres qu’ils échangent entre eux ; rien n’y manque, pas même la banalité des protocoles. Cet abus est intolérable, et toute une ligne est souvent occupée par des dépêches portant des récits aussi prolixes qu’inutiles. Le 16 août, une avalanche de télégrammes officiels s’abat dans les stations et vient rouler jusqu’au poste central. Il ne faut pas croire qu’un préfet se contente de télégraphier : « Tout a bien été ; » non pas : il parle des coups de canon qui dès six heures du matin ont annoncé la solennité ; il décrit le Te Deum, raconte la beauté des illuminations et l’attitude des troupes qu’on a passées en revue. Est-ce tout ? Non. Si le préfet envoie une telle dépêche au ministre de l’intérieur, le général commandant la division militaire, le procureur général, l’évêque ou l’archevêque ne veulent pas être en reste ; on prouve son zèle et les longues phrases recommencent à circuler sur les fils, encombrent les bureaux de la rue de Grenelle et s’en vont en grande hâte aux ministères de la guerre, de la justice et des cultes. Pendant ce temps, les dépêches privées, les dépêches utiles attendent patiemment que ce lyrisme télégraphique se soit enfin épuisé de lui-même. La franchise est un abus pour les postes aussi bien que pour les télégraphes, et le seul moyen de le faire cesser est d’ouvrir un compte spécial à chaque ministère pour payer ses lettres et ses télégrammes.

Si l’administration télégraphique avait perçu la taxe afférente à ces dépêches franches, elle aurait pu donner plus de développement au service privé et apporter encore des améliorations nouvelles à ses procédés de transmission. Il en est une cependant qu’elle est parvenue à créer et qui, lorsqu’elle sera généralisée à Paris, sera un bienfait véritable pour notre population industrielle et commerçante. Je veux parler du tube pneumatique[37] qui, reliant le poste de la Bourse à celui du Grand-Hôtel, peut, dans l’espace d’une minute, envoyer 400 dépêches : j’entends 400 dépêches imprimées ou transcrites et enfermées sous enveloppes scellées. Ce tube fonctionne tous les jours, régulièrement, sans avaries, sans accidents ; l’expérience est faite aujourd’hui et démonstrative. Chacun a vu des enfants lancer de petites balles de terre glaise desséchée en soufflant dans une sarbacane. Le tube est une sarbacane de 1 200 mètres ; la bouche qui souffle est remplacée par une machine à air comprimé ; un étui de cuivre (chariot) joue le rôle de la balle de terre glaise. La propulsion est telle, que les 1 200 mètres sont franchis en 90 secondes. Un seul homme peut facilement, et sans fatigue, manœuvrer cet appareil ingénieux, dont l’usage va bientôt se répandre dans Paris.

Le projet de la direction est excellent ; il faut espérer que le budget la mettra prochainement à même de l’exécuter. Un cercle concentrique de tubes partirait du bureau central et y aboutirait ; un autre cercle très-étendu embrasserait toutes les communes de la banlieue nouvellement annexées ; une série de tubes relierait directement le premier cercle au second. Tout cet ensemble figurerait très-nettement une route complète, le moyeu réuni aux jantes par les rayons[38]. On voit d’ici l’avantage qu’offrirait une telle combinaison : les dépêches télégraphiques écrites, cachetées, seraient directement portées au poste voisin, qui, par le tube pneumatique, les expédierait aussitôt à destination. L’art des transmissions rapides, malgré les admirables résultats qu’il obtient déjà, est encore dans l’enfance ; il bégaye, il tâtonne, il essaye. Laissez-le grandir, aidez à sa croissance et vous verrez de belles merveilles.

Il est un autre progrès qu’on est en droit d’attendre de la direction. On n’a pas encore trouvé une enveloppe inaltérable pour revêtir les fils conjonctifs. La gutta-percha, je l’ai dit plus haut, subit promptement l’influence des variations atmosphériques. Or la gutta-percha est la meilleure substance isolante que l’on connaisse, il faut donc l’employer jusqu’à nouvel ordre ; mais il serait nécessaire de la couvrir elle-même d’une chemise indestructible ; de cette façon elle serait protégée, par conséquent elle se détériorerait moins rapidement et maintiendrait avec plus de sûreté l’électricité dans le fil métallique. Le règne végétal peut offrir, je crois, une matière facile à tisser, qui, imbibée de goudron et roulée en bandes, serait une armure à toute épreuve pour les gaines isolantes. Dans l’archipel Indien croît naturellement un palmier qui atteint souvent plus de 100 pieds de haut ; les naturels le nomment aren ; il produit une pulpe mangeable[39]. Tout le tronc de l’aren et la naissance de ses feuilles longues de dix mètres sont couverts par des fibres ligneuses, noires, très-minces, d’une résistance extraordinaire et qui ressemblent à une chevelure épaisse et rude. Les Indiens en font des câbles. Une ancre retrouvée après un séjour de plus de soixante ans au fond de la mer était attachée à une corde d’aren ; pas une des fibres n’était pourrie. Cet exemple, je le sais, ne prouve pas grand-chose, car on a découvert dans les cités lacustres des paniers en tissu végétal qui n’étaient point sensiblement altérés. Mais en 1842, à Java, M. Francis van den Broek, qui est Français malgré son nom hollandais, ayant à diriger l’eau d’une rivière dans une sucrerie, s’aperçut que l’eau était vaseuse : il déposa sous sa chute un matelas en fibre d’aren et obtint un liquide d’une clarté parfaite ; depuis cette époque, depuis vingt-cinq ans, le même filtre sert au même usage ; il passe dans l’eau la saison, c’est-à-dire les quatre mois pendant lesquels dure la fabrication du sucre, et il demeure pendant huit mois exposé sur les hangars à l’action terrible du soleil des tropiques. Nulle de ces variations brusques de température et de condition extérieure n’a influé sur les fibres, qui par ce fait ont prouvé qu’elles étaient imputrescibles. Il y a là une indication précieuse et dont il faut tenir compte. La nature végétale nous a donné la gutta-percha, qui est un puissant auxiliaire du télégraphe électrique ; elle nous fournira peut-être, par l’emploi des fibres d’aren, l’enveloppe qui doit assurer la durée de cette dernière[40].

Toutes ces précautions, je le sais, n’empêcheront pas certains dérangements de se produire, mais du moins elles les rendront plus rares ; elles ne mettront pas non plus un terme aux erreurs qui, bien souvent, il faut l’avouer, doivent être attribuées à l’inadvertance ou à la fatigue des employés. Je me souviens d’avoir reçu en Allemagne, le 5 juillet 1866, une dépêche ainsi conçue : « La Vénétie cède à la France officielle le Moniteur de ce matin ; » il ne m’a pas fallu un grand génie pour lui rendre un sens raisonnable, mais je n’ai jamais su si c’était aux agents français ou allemands que je devais attribuer cette rédaction baroque. Parfois des dépêches, obscures à force de concision, ont produit des coqs-à-l’âne divertissants. À l’époque où la coulisse fut forcée de disparaître de la Bourse, on envoya en Belgique le télégramme suivant, destiné simplement à faire connaître quel avait été le mouvement des fonds à la Bourse et au passage de l’Opéra et à annoncer en même temps la suppression de la coulisse : « Parquet, Opéra, descendu. — Coulisse, interdiction de jouer. — Signé : Robert. » Un journal le traduisit ainsi en faits divers : « Le parquet de l’Opéra est descendu dans la coulisse ; par suite de cet accident on a interdit la représentation de Robert le Diable. » — Après l’attentat d’Orsini, on transmit en Allemagne cette dépêche : Machine infernale ; empereur et impératrice saufs. — Général Roguet blessé. » — On en interpréta la fin de cette manière : « un général et le petit chien de l’impératrice ont été blessés. » — On avait simplement lu ou écrit : roquet au lieu de : Roguet. On met volontiers toutes ces niaiseries sur le compte de la télégraphie électrique ; le plus souvent elle n’en est pas coupable, et, par les services qu’elle a déjà rendus, elle prouve ce que l’on peut attendre d’elle.

On reste émerveillé quand on pense que la première ligne à fonctionné en France il y a vingt-quatre ans, et que maintenant Paris est en communication permanente avec le monde entier : avec la Chine par les fils russes, avec l’Afrique par le câble de la Méditerranée, avec les Indes par la Turquie d’Asie et le câble du golfe Persique, avec l’Amérique par le câble de l’Océan, et cependant il reste beaucoup à faire à la France ; il faut qu’elle se mette en communication avec elle-même ; il faut que chaque ville, chaque village, chaque bourgade ait son poste et jouisse du bienfait des correspondances rapides. Cela est de toute nécessité ; une nation qui paye régulièrement l’impôt a droit à toutes les facilités possibles de communication. La direction générale est prête à établir le réseau cantonal, mais il faut qu’elle soit aidée par le pays lui-même, c’est-à-dire par les intéressés. Là, elle aura de grands obstacles à surmonter ; la France a l’habitude de tendre toujours les mains vers le gouvernement et de ne savoir rien faite par elle-même. La vie communale n’existe réellement pas chez nous et l’administration des télégraphes aura, je le crains, à s’en apercevoir.

On demande à la commune de fournir le local et de payer la moitié de la dépense de l’établissement de sa ligne spéciale[41] ; en échange, on lui fournit les appareils, on lui donne une indemnité proportionnelle par dépêche, et on la fait entrer dans cette grande circulation électrique qui est une des gloires de notre époque. Beaucoup ont refusé, mais ceci n’aura qu’un temps. Les efforts de l’administration sont incessants, ils triompheront des difficultés. Quand avec un simple et même fil métallique on remue magiquement à distance tous les signes du langage, quand on imprime ou qu’on écrit à volonté, quand de Paris à Marseille on envoie instantanément une dépêche pour un franc, on doit arriver à convaincre les récalcitrants, à ramener les populations ignorantes et à faire comprendre la nécessité d’un sacrifice en échange duquel on offre d’incalculables avantages.

Appendice.Quoique l’administration des télégraphes ait fait de grands progrès depuis 1867, nous sommes encore loin d’avoir demandé à la télégraphie électrique tous les services qu’elle peut rendre, et il s’en faut que toutes nos communes soient pourvues de cet admirable instrument de communication. Le nombre des postes a cependant été augmenté dans de notables proportions ; au lieu des 2 276 que nous possédions en 1867, on en comptait 3 735 au 1er janvier 1874, dont 2 415 relevant de l’État et 1 320 ouverts dans les gares aux correspondances privées. 47 055 kilomètres de lignes donnent, à la même époque, un développement de 125 808 000 mètres de fils métalliques, parmi lesquels ne sont pas compris les fils appartenant directement aux compagnies de chemins de fer. Le réseau sémaphorique est de 1 423 kilomètres, et les câbles sous-marins de la Méditerranée et du littoral ont 1 294 kilomètres de longueur. Les dépêches se sont élevées, en 1873, au chiffre de 6 550 023, dont 877 264 internationales, et 5 673 369 intérieures ; le produit de ces transmissions a été de 13 666 539 fr. 70 cent. ; le personnel a dû être augmenté : au 1er janvier 1874, il était de 5 278 employés de tout grade.

Le poste central, qui est plus insuffisant que jamais, manipule quotidiennement 15 000 dépêches, qui exigent 26 000 transmissions ; les erreurs diminuent dans une mesure dont il faut louer les employés : elles ne dépassent pas cinq ou six pour mille ; pour 6 550 023 télégrammes déposés en 1873, l’administration n’a reçu que 2 892 réclamations, dont 1 839 ont été reconnues fondées. L’abus des dépêches officielles gratuites tend à s’augmenter tous les jours ; les événements de 1870-1871 l’ont singulièrement développé. En 1867, la moyenne des télégrammes de cette nature arrivant au bureau central était de 350 par jour ; elle est de plus de 1000 aujourd’hui. Par compensation, nos correspondances télégraphiques avec l’Amérique ont subi un accroissement considérable ; au lieu des 676 dépêches que Paris avait expédiées en 1867 par le câble transatlantique, l’administration on a envoyé 32 236, et reçu 34 240 en 1873. Le tarif subira une modification à partir du 1er mai 1875 ; on ne payera plus par dépêche, on payera par mot (2 fr. 50 cent.). Le prix des dépêches a été augmenté. La loi du 29 mars 1872, appliquée dès le 6 avril suivant, a élevé la taxe départementale à 60 centimes, et la taxe interdépartementale à 1 fr. 40 cent.

Pendant que le nombre des dépêches augmente et que le public se familiarise de plus en plus avec cette façon rapide et sûre de correspondre, les inventeurs sont à l’œuvre et cherchent le moyen d’accélérer les transmissions en les multipliant. L’appareil Hughes, légèrement modifié, est moins bruyant qu’autrefois ; on est parvenu à neutraliser les trépidations qui le rendaient si fatigant. Le pentélégraphe Caselli n’existe plus qu’à l’état de relique, ce n’est pas l’administration qui l’a supprimé, c’est le public qui l’a délaissé, n’attachant aucune importance à l’autographie électrique, et ne se souciant que de l’acheminement des dépêches. Il est remplacé actuellement entre Paris et Lyon par le merveilleux appareil multiple de M. Meyer, employé de l’administration, qui a obtenu le diplôme d’honneur, la plus haute récompense, à l’Exposition de Vienne en 1872. Grâce à un système aussi intelligent qu’ingénieux, un seul fil reçoit simultanément six transmissions, et peut facilement expédier 150 dépêches par heure.

Le tube pneumatique continue à cheminer sous notre sous-sol ; il compte actuellement 17 stations en relation les unes avec les autres et avec le bureau central ; peu à peu il s’étend, au fur et à mesure des ressources que lui offre le budget ; dans quelques années, il occupera Paris tout entier, rayonnant dans tous les sens et soulageant le travail des appareils électriques proprement dits ; le jour où il saura se contenter d’une taxe de 15 centimes par dépêche, il se substituera naturellement à la petite poste et gagnera des millions.

Depuis le 11 janvier 1875, un bureau télégraphique directement relié au bureau central de Londres, qui est contigu au Stock-exchange, a été installé au palais de la Bourse, dans l’ancien local réservé au Tribunal de Commerce, et où la reconstitution des actes de l’état civil, incendiés par la Commune, a fonctionné jusqu’au 31 décembre 1874. La Bourse de Paris est donc actuellement en communication directe avec celle de Londres, les deux plus grands marchés du monde se parlent sans intermédiaire. C’est là une mesure libérale et excellente, qu’il serait facile d’étendre à Vienne, à Francfort, à Berlin, à toute ville, en un mot, dont nous avons intérêt à connaître, sans délai, le mouvement financier.

  1. Moniteur universel, nos 92, 93, 94. — 1793.
  2. De l’Art des signaux. Hanau, 1795.
  3. De Bello Gallico, ch. vii, § 3.
  4. Rei mil. inst., lib. III, § 50.
  5. Un couplet de chanson a gardé le souvenir de la tentative d’invention de Linguet :

    Que Linguet de sa courtine
    Veuille apprendre à notre orgueil
    Que l’on peut en un clin d’œil
    Se faire entendre de Chine :
    Eh ! qu’est qu’ça m’fait à moi ?
    On m’entend de ma cuisine,
    Ah ! qu’est qu’ça m’fait à moi.
    Quand je chante et quand je bois ?

  6. Mémoires, t. Ier, p. 38.
  7. Histoire administrative de la Télégraphie aérienne en France, p. 21.
  8. Moniteur universel, n° 210. — 1793.
  9. La date de cette séance semblerait très-difficile à déterminer, si l’on n’avait pour repère certain les procès-verbaux de la Convention : M. E. Gerspach (Histoire administrative de la Télégraphie en France) la fixe au 15 fructidor an II ; M. Block (Dictionnaire de la politique) au 30 thermidor ; M. Le Verrier (Rapport du 23 janvier 1850) au 20 novembre 1794, c’est-à-dire au 3 brumaire ; la réimpression du Moniteur, par suite d’une erreur typographique, au 3 fructidor ; enfin, M. Ferdinand Barrot va plus loin en disant (Rapport du 1er mars 1850) que la télégraphie a été inventée en 1795.
  10. Moniteur universel, n° 345, 346. — 1794.
  11. Histoire de la Télégraphie, Introduction
  12. La rue Neuve de l’Université a été ouverte sur l’emplacement de l’ancien hôtel des télégraphes ; c’est aujourd’hui la rue du Pré-aux-Clercs.
  13. Pendant longtemps la télégraphie fut subventionnée par les différents ministères, selon les services qu’elle rendait à chacun d’eux ; la loterie même lui fournit souvent de fortes sommes ; la ligne de Strasbourg recevait annuellement une centaine de mille francs en bons de loterie sur les caisses départementales. La loterie retirait un grand avantage de l’emploi des télégraphes ; mais elle se lassa bientôt de sa générosité, et, vers 1819, elle ne voulut plus donner que 4 à 5 000 fr., sous forme de gratification aux employés. Ce fut en 1821 que l’entretien et la construction des télégraphes furent attribués au ministère de l’intérieur. Il est bon d’indiquer les différentes dates de l’établissement successif des lignes télégraphiques : de Paris à Lille. 1794 ; jusqu’à Ostende, 17951 ; jusqu’à Flessingue, 1809 ; jusqu’à Amsterdam, 1810. — De Paris à Strasbourg, 1798 ; jusqu’à Huningue, 1799. — De Paris à Brest, 1798. — De Paris à Milan, par Lyon et Turin, 1805 ; jusqu’à Venise, 1810. — Ligne de l’Est prolongée de Metz à Mayence, 1813. — De Paris à Calais, par Saint-Omer, 1816. — De Lyon à Toulon, 1820. — De Paris à Bayonne, 1823. — D’Avignon à Montpellier, 1852. — Embranchement de Nantes, Cherbourg, Perpignan, 1833. — De Montpellier à Bordeaux, 1834. — De Calais à Boulogne, 1841. — De Dijon à Besançon, 1842.
  14. Le Moniteur (3 juin 1842) fait une singulière faute d’impression ; il imprime : qu’on n’a pu faire fonctionner. Le sténographe, trompé certainement par la liaison euphonique de l’n et de l’a, en avait fait une négation.
  15. Les télégraphes aériens furent supprimés, en province, vers 1854. À Paris, on les conserva jusqu’en 1858 ; le dernier fut celui des buttes Montmartre.
  16. On lit dans les Voyages d’Arthur Young en France (édit. de 1794), t. Ier, p. 79 : « 16 octobre 1787. — Le soir, je suis allé chez M. Lomond, Un ouvrier ingénieux et inventif, qui a amélioré les machines à filer le coton. Il a fait une remarquable découverte en électricité. Vous écrivez deux ou trois mots sur un papier. Il l’emporte avec lui dans une chambre et tourne une machine renfermée dans une caisse cylindrique au haut de laquelle est une petite boule de poix en guise d’électromètre. Un fil métallique unit cette caisse avec un cylindre et un électromètre pareils, situés dans une autre partie éloignée de l’appartement, et la femme de Lomond, en observant les mouvements correspondants de la petite boule, écrit les mots qu’elle indique ; d’où il suit que Lomond a inventé un alphabet par les mouvements. Comme la longueur du fil métallique ne fait aucune différence dans les effets produits, on pourrait ainsi entretenir une correspondance à une distance quelconque, par exemple, en dedans et en dehors d’une ville assiégée. Quel que soit l’usage qu’on en puisse faire, l’invention est magnifique. »
  17. Le petit-fils de ce Comus, M. Ledru-Rollin, eut quelque notoriété politique après la révolution de Février 1848.
  18. Télégr. élect., J. Gavarret, p. 4. — Une analogie non moins frappante se retrouve dans une correspondance antérieure de trente ans aux essais d’Alexandre. L’abbé Barthélémy écrit à madame du Deffand : Chanteloup, 8 août 1772. — Je pense souvent à une expérience qui ferait notre bonheur. On dit qu’avec deux pendules dont les aiguilles sont également aimantées, il suffit de mouvoir une de ces aiguilles pour que l’autre prenne la même direction, de manière qu’en faisant sonner midi à l’une, l’autre sonnera la même heure. Supposons qu’on puisse perfectionner les aimants artificiels au point que leur vertu puisse se communiquer d’ici à Paris. Vous aurez une de ces pendules, nous en aurons une autre ; au lieu des heures, nous trouverons sur le cadran les lettres de l’alphabet… Vous sentez qu’on peut faciliter encore l’opération ; que le premier mouvement de l’aiguille peut faire sonner un timbre qui avertira que l’oracle peut parler. Cette idée me plaît infiniment. On la corromprait bientôt en l’appliquant à l’espionnage dans les armées et dans la politique. Mais elle serait bien agréable dans le commerce de l’amitié… » Correspondance inédite de madame du Deffand, publiée par M. de Saint-Aulaire.)
  19. M. Cantù a publié récemment en Italie une lettre qui prouve que Volta avait, dès le principe, aperçu les conséquences de sa découverte. Cette lettre, datée du 15 avril 1777 et adressée au professeur Barletti, est ainsi conçue : « Combien de belles idées d’expériences surprenantes qui s’agitent dans mon cerveau, et basées sur cet artifice d’envoyer l’étincelle électrique faire partir le pistolet, à quelque distance que ce soit et dans toutes les directions et situations ! Au lieu du colombino qui va mettre le feu aux feux d’artifice, j’y enverrai, d’un endroit quelconque, qui ne serait même pas en ligne directe, l’étincelle électrique qui y mettra le feu au moyen du pistolet. Écoutez. Je ne sais à combien de milles un fil de fer tendu sur le sol des champs ou de la route, replié en arrière ou traversant un canal d’eau, conduirait l’étincelle suivant le parcours indiqué : mais je prévois que, dans un très-long voyage sur la terre humide ou à travers les eaux courantes, il s’établirait bientôt une communication qui dévierait le cours du feu électrique séparé du crochet de la bouteille pour retourner au fond. Mais si le fil de fer était soutenu à une certaine élévation au-dessus du sol par des poteaux en bois plantés de distance en distance, par exemple de Côme à Milan, et interrompu seulement dans ce dernier lieu par mon pistolet, qu’il continuât et vint enfin plonger dans un canal de navigation (naviglio) qui communique avec mon lac de Côme, je ne crois pas impossible de faire partir mon pistolet à Milan avec une bonne bouteille de Leyde chargée par moi à Côme.

    « Votre affectionné ami, A. Volta. »

  20. Annales de physique et de chimie, IIe série, 1820, t. XV, p. 73.
  21. Voir Pièces justificatives, 6.
  22. Un mémoire sur cette découverte fut lu par l’auteur à l’Académie des sciences dans la séance du 12 février 1844.
  23. La proportion des accidents dus à la malveillance que subissent les lignes télégraphiques est à peine de 1 pour 1 000.
  24. Statistique de la télégraphie privée.
  25. Ces lignes devaient mettre Paris en relation directe avec Angers, Tonnerre, le Havre, Châlons-sur-Marne, Nevers, Châteauroux et Dunkerque.
  26. Par un rapprochement singulier, au moment où la télégraphie entrait enfin dans le domaine public, le grand physicien qui avait découvert une des lois primordiales de électricité, Œrsted, mourait à Copenhague (16 mars 1851).
  27. La pile Marié-Davy est à sulfate de mercure ; elle a été récemment adoptée par l’administration française des télégraphes, qui auparavant employait la pile Daniell à sulfate de cuivre. — La pile Marié-Davy est actuellement remplacée, en grande partie, par les éléments à sulfate de cuivre de M. Callaud. La salle des piles contient 3 000 éléments Marié-Davy, 3 000 éléments Callaud et 1 000 éléments divers à l’essai (avril 1875).
  28. La gutta-percha, qui coûtait 2 francs par kilogramme lorsqu’on a commencé à l’employer pour revêtir les fils, revient aujourd’hui à 7 francs la livre. Cependant on est forcé de s’en servir, car c’est encore le moins médiocre des isolants ; le ciment, le goudron, le bitume, le sable, ont été essayés tour à tour et n’ont donné que de mauvais résultats. La peinture serait excellente, mais elle s’éraille, s’écaille et laisse, par conséquent, échapper le fluide.
  29. C’est la rue du Dix-Décembre, — actuellement du Quatre-Septembre, — qui fut tracée en 1867 ; c’est là que l’on aurait dû installer l’administration des télégraphes.
  30. La faculté d’expédier des télégrammes secrets, absolument supprimée aussitôt après la déclaration de guerre en 1870, vient d’être rendue aux particuliers (mai 1875).
  31. Voy. Pièces justificatives, 7.
  32. Le Morse, aujourd’hui, coûte 300 francs ; le Hughes, 1 300 francs.
  33. L’admirable invention de M. Caselli ne parait pas être le dernier mot de la télégraphie autographique. La Nazione du 19 février 1867 annonçait que M. Bonelli avait fait à Florence des expériences décisives avec son nouvel appareil à un seul fil, et qu’il avait obtenu, dans une heure, plus de cent dépêches imprimées ou autographiées. Malheureusement, M. Bonelli est mort, et il est à craindre que ses expériences ne soient pas poursuivies.
  34. La dépêche simple coûte aujourd’hui, de Paris pour New-York, 87 fr.50.
  35. Voici une indication comparative du mouvement des dépêches par rapport à la diminution des tarifs. Loi du 29 novembre 1850, 3 francs, plus 12 centimes par myriamètre. — 1851, 9 014. — 1857, 48 105. — En 1861, le total est de 920 537. — Loi du 3 juillet 1861, 1 Iranc pour le département, 2 francs pour tout l’empire. — Dès 1862, les dépêches s’élèvent au chiffre de 1 518 044.
  36. La France, qui, d’après le dernier recensement, a 37 545 communes, ne possède encore que 2 276 postes télégraphiques.
  37. Voy. Pièces justificatives, n° 8.
  38. La direction n’a pas perdu son temps, et elle travaille sans relâche à l’achèvement de son réseau pneumatique, dont l’action, lorsqu’il sera terminé, pourrait bien être substituée à celle de la poste aux lettres dans l’intérieur de Paris. Le premier cercle est construit et fonctionne aujourd’hui. Partant de la rue de Grenelle, il y revient en passant par une série de stations situées rue des Saint-Pères, rue Richelieu, place de la Bourse, boulevard des Capucines et rue Boissy-d’Anglas. Le second cercle est déjà amorcé aux stations de la rue La Fayette et de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Il est à désirer que l’ensemble de ces travaux soit promptement terminé ; car alors le service de la télégraphie pourra prendre, à Paris, une activité et une rapidité qu’il n’a point encore su conquérir (1870).
  39. Arengha saccarifera de Labillardière ; Saguerus Rumphii de Rumph. Il en existe deux beaux sujets dans les serres tropicales du Jardin des Plantes.
  40. M. van den Broek a fail spontanément remettre à la direction générale un ballot de ces fibres, afin qu’on pût les expérimenter. Le càble sous-marin qui relie Batavia à Singapour, s’étant rompu, vient d’être rétabli ; il a environ 1 000 kilomètres de développement, et il a été revêtu complètement d’un tissu d’aren ; on pourra donc, d’ici à peu, savoir si cette matière est de nature à préserver sérieusement les fils électriques novembre 1866).
  41. 565 francs en moyenne par kilomètre.