100%.svg

Paris-Éros. Première série, Les maquerelles inédites/15

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
(alias Auguste Dumont)
Le Courrier Littéraire de la Presse (p. 173-184).
◄  XIV.
XVI.  ►

XV


Le rêve de Modeste Moulaballe. — Aventures conjugales d’un couvercle et d’une marmite.


Le rêve de Modeste Moulaballe, troisième fille de Mlle Moulaballe, dite la Tour Saint-Jacques, était d’être entretenue comme ses deux sœurs et ses cousines, les demoiselles Manchabalais de la rue des Fourneaux. Elle était sortie du Conservatoire avec un exeat de conduite et de mœurs qui ne laissait aucun doute sur son habileté et ses moyens comme concertiste érotique.

Un commerçant de la rue du Sentier l’avait mise dans ses meubles et pendant quinze jours avait libéralement pourvu à son entretien. Mais, las de voir se présenter chez elle à toutes heures du jour et de la nuit, une enfilée de frères, beaux-frères, oncles et cousins, il prit le sage parti de clore son compte de dépenses somptuaires, en lui laissant cinq cents francs qu’il porta à profits et pertes.

Un prince valaque lui succéda ; la belle crut que c’était arrivé.

Le noble étranger lui emprunta les cinq cents francs et ne reparut plus.

Trois mois après, le propriétaire de la délaissée lui fit vendre ses meubles.

Modeste réfléchit et se dit que la vie n’était pas toujours drôle, et qu’il valait mieux tenir que courir.

Convaincue de la sagesse du proverbe, elle combina les moyens de s’assurer d’un imbécile, qui lui fournirait le pain quotidien et la protection maritale.

Elle trouva le mâle rêvé en M. Adolphe Louchard, propriétaire, employé au Ministère de l’Instruction publique à ses moments perdus, qui, l’ayant rencontrée aux Tuileries, la trinqueballa dans les fourrés du bois de Boulogne et lui paya à dîner à la Cascade.

Neuf mois après, ne voyant pas pointer l’écharpe de M. le maire, elle porta à M. Adolphe Louchard, occupé à son bureau à passer ses manches de lustrine, un poupon né de la semaine, qu’elle avait emprunté à une voisine.

Ce fut le coup de foudre. L’employé de l’administration, confus, troublé, lui dit :

— Cache vite ça, je le reconnais. Nous nous arrangerons ce soir à la Truie qui file.

L’affaire fut en effet arrangée.

La nuit que Modeste Moulaballe devint par répétition Mme Louchard, elle apprit à son mari que l’enfant, dont il avait payé les mois de nourrice pendant un trimestre, était mort depuis trois jours.

Si Louchard avait su !… Mais il était trop tard.

Six semaines après, le ménage était un enfer, les époux, atteints d’avaries graves, se jetaient les gros mots à la tête avec les assiettes, les verres et les fourchettes.

— C’est toi, putain, charogne, coureuse, qui m’a f… ça !

— C’est toi, maquereau, sale bête !…

Six mois après, nouvelle avarie qui troubla la douce sécurité de Modeste.

— Je n’ai vraiment pas de chance, se dit-elle.

Louchard s’était défié, en se précautionnant de capotes à la marque du Royaume-Uni, et bien lui en avait pris.

— C’est ton ministre… J’avais cru bien faire, geigna l’épouse. Mais c’est rien, chéri ; nous exigerons une compensation.

— Certainement… ; il nous la doit… Et une bonne encore !

Sur ces paroles, Adolphe s’était assis, les coudes sur la table, réfléchissant à la compensation qu’il pourrait bien exiger.

— Chef de bureau, rêva-t-il à haute voix. Non, ce n’est pas suffisant. Chef de division… et encore, cela ne me rendra pas mon honneur.

— Laisse-moi faire, mon petit Dodolphe ; je suis plus adroite que toi pour ces choses-là, fit Modeste en se rapprochant de lui.

— Certainement que tu l’es… Mais s’il allait encore te la faire !

— Sois sans crainte, je mettrai le pantalon, tu sais, le pantalon que tu m’as fait faire.

— Ne manque pas surtout : mieux vaut tard que jamais… Si pour plus de sûreté, tu mettais le cadenas… tu sais, le cadenas que je t’ai rapporté avec la ceinture…

Modeste éclata d’un fou rire.

— Oh !… ah !… oh !… ah !… Je crois que je suis enceinte, vagit-elle.

— Ce serait du propre… Modeste, pas de ces farces-là, hein !… Attends, je vais aller le trouver, moi, cette fripouille, cette canaille de ministre. S’il ne s’exécute pas, je lui brûle la gueule… On ne me la fait pas à moi !

Louchard était monté, il gesticulait, frappait des poings sur la table, répétant :

— Crapule ! salaud !

— Si c’est avec des mots comme cela que tu comptes te faire nommer à quelque chose, tu peux te fouiller, lui dit sa femme en se tenant les côtes pour respirer.

— Laisse-moi, je sais ce que je lui dirai.

— Eh bien ! que lui diras-tu ?

— Je lui dirai… je lui dirai…

L’employé réfléchit un moment, puis brusquement :

— Je lui dirai qu’il n’est qu’un sacré cochon.

— Il te fichera à la porte en disant que tu es un maître chanteur.

— C’est vrai, je m’emballe… C’est que j’ai du sang dans les veines, moi… En tout cas, c’est toi qui as commencé, arrange cela toi-même… Mais pas de concession : chef de division ou rien.

— Sois tranquille, j’obtiendrai peut-être mieux.

— Quoi encore ?

— Mais de la galette, imbécile !

— C’est ça ! Demande-lui cent mille francs ; le coup vaut bien ça.

Louchard partit pour son bureau, rasséréné.

Mais il ne vit rien venir, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni les autres surlendemains.

Chaque jour, il demandait à sa femme :

— As-tu vu le ministre ?

Et celle-ci de lui répondre :

— Patience, ça pousse.

Madame se fichait pas mal du ministre, elle avait bien autre chose en tête.

Chaque jour, elle s’absentait de cinq heures à minuit, quelquefois deux heures, et si Louchard grognait, elle lui disait impatientée :

— Si tu crois que c’est si facile que cela de raccrocher ton ministre ! Fais tes affaires toi-même ; je m’en bats l’œil.

L’employé ne dit plus mot, mais une idée se creusa dans sa cervelle : une idée d’imbécile.

Un jour, son chef de bureau l’ayant envoyé porter au cabinet du ministre une pièce pressante, il répliqua au merci du grand chef :

— Ce n’est pas tout.

— Quès aco ? demanda le ministre qui était de Marseille.

— Vous avez fichu la v… à ma femme.

L’enfant de la Cannebière, au lieu de rire de l’aventure, se fâcha tout rouge. Il sauta au cou de son subordonné et, l’ayant secoué comme un prunier, il lui lâcha son pied au derrière.

C’est qu’on a le sang chaud à Marseille, troumdelaire !

Louchard beugla que le ministre venait de l’atteindre pour la deuxième fois dans son honneur.

— Sor…r…r…tez ! lui intima d’un geste superbe le bouillant homme d’État, en lui montrant la porte. Vous aur…r…rez de mes nouvelles.

Le soir, au moment de sortir de son bureau, Dodolphe apprit qu’il était révoqué.

Il rentra très tard au domicile conjugal. Il ne savait comment s’y prendre pour communiquer la fâcheuse nouvelle à sa femme, qu’il trouva absente du logis.

Ce ne fut que le lendemain qu’il lui apprit sa révocation, au moment de se mettre à table pour prendre le café.

— C’est bien fait, tu n’as que ce que tu mérites. Il fallait me laisser, répondit Modeste, énervée. Une si belle affaire manquée par ta faute. Tiens ! tu n’es qu’un idiot, un gratteur de papier, un propre à rien.

— Je sais bien que je ne suis pas de ta force, mais je ne voyais rien venir.

— Tu n’as donc pas vu, imbécile, qu’on n’attendait que la mort de ton chef de division pour te coller à sa place ?

— Mais le chef de division se porte comme un chêne ; il a à peine trente-cinq ans.

— Qu’est-ce que cela prouve ? Mon père, le colonel Moulaballe, se portait aussi comme un chêne, cela ne l’a pas empêché d’être tué au Tonkin.

— Tiens ! ton père était colonel ? Je croyais qu’il était concierge.

— Je sais ce que je dis. Ce n’est pas pour des prunes que j’ai été élevée à la maison de la Légion d’honneur.

— Tu m’épates. Tu sors de cette maison ?

— Un peu, mon neveu. Si tu en doutes, tu n’as qu’à me regarder. Je ne suis pas une gourde de couvent, moi.

— N’empêche que tu m’as fichu dans de vilains draps, avec ton ministre.

— Auras-tu bientôt fini de me raser avec ton ministre ? Je me f… de ton ministre, je l’emm… ! C’est un muffle, ton ministre, je m’en fiche et m’en contrefiche. Un propre à rien qui ne sait que signer son nom.

— J’aurais préféré qu’il te signât autrement qu’il ne l’a fait.

— Qu’est-ce que tu radotes encore là ? Il n’a rien signé du tout.

— Alors pourquoi m’avoir dit…

— Moi ? Je ne t’ai rien dit.

— Comment ! tu ne m’as rien dit… et ta dernière v… ?

— Monsieur Louchard, vous m’insultez, vous insultez la mère de notre pauvre Théodore qui est bien heureux de ne pas avoir connu sa canaille de père… Si on peut dire !

Et Modeste, sanglotant, s’écria :

— Ah ! maman, maman, ma pauvre maman, que t’ai-je fait pour m’avoir livrée à un pareil monstre !

— Mais je ne l’ai jamais connue ta mère, c’est toi qui es venue te fourrer dans mes jambes, se récria Dodolphe ahuri.

— Ah ! crapule, ce n’est pas assez d’avoir insulté la fille, voilà maintenant que tu insultes ma mère. Si mon père était ici, il te cracherait au visage, s’écria l’épouse furieuse, en se redressant.

— Mais qu’est-ce que tu me chantes là : l’enfant, la fille, la mère, le père… C’est à en devenir fou.

— C’est bien, n’en parlons plus, ils sont dans mon cœur et ils y resteront. Je ne te parlerai plus d’eux.

— Mais le ministre ?

— Mon Dieu ! que tu es bête ; tu ne comprends rien de rien… Mais il ne s’agit plus de cela. Te voilà rentier.

— Je demande à comprendre.

— Écoute, Dodolphe, parlons sérieusement. Te voilà sur le pavé…

— Propriétaire.

— Parlons-en de tes propriétés… grevées d’hypothèques jusque par-dessus les cheminées.

— À qui la faute ?… N’est-ce pas toi qui as voulu un appartement de deux mille francs, des meubles de style, des toilettes, etc. ? Tu devais donner des leçons de chant qui allaient nous rapporter des mille et des mille. Je n’ai rien vu venir.

— Eh bien, tu verras. Je vais me mettre à l’ouvrage, faire des affaires. Ce n’est pas des mille, c’est des millions qui vont abouler.

— Ah bah ! Comment t’y prendras-tu ?

— J’ai mon idée. Dans trois ans, tu seras député, peut-être ministre. C’est toi qui ficheras alors les autres à la porte. En attendant, laisse-toi vivre et ne me rase plus avec tes contes à dormir debout.

— Mais, je dois m’occuper.

— L’ouvrage ne manque pas ici. Tu feras l’appartement et la cuisine pour te distraire. Tu t’occuperas de politique.

La politique, tout est là, c’est comme le michet sérieux pour les femmes. Tu dois savoir cela, puisque tu sors du bahut.

— Naturellement… Tu as peut-être raison. La France est mal gouvernée, il faut des hommes nouveaux, opérer des réformes radicales, surtout dans le bureau que je viens de quitter.

— C’est cela ; tu as compris. Occupe-toi de réformer, moi, je m’occuperai des affaires.

— Si tu crois que cela puisse marcher ainsi.

— Quand je te le dis.

Et la garce chanta :

Enfin, un jour nouveau se lève…

Ce jour-là, on dîna au restaurant et on passa la soirée aux Folies-Bergère.

Au beau milieu de la gigolade, Modeste dit à son mari :

— Attends-moi, je vais chercher des pralines. Elle revint au moment de la fermeture.

— Tu l’as fait longue, lui dit Louchard.

— J’ai rencontré une amie qui m’a parlé d’une affaire superbe. Je vais t’en gagner de l’argent, gros loulou !

Ils remontèrent le boulevard, prendre un bock à l’Américain.

Un vieux, qui paraissait s’impatienter, fit un signe à Mme Louchard, qui planta son mari près de deux joueurs de dominos, en lui disant :

— Un moment, je vais chez le marchand de cafés d’à côté.

Elle sortit suivie du vieux.

Quand elle revint, l’Américain fermait, Louchard avait bu six bocks.

— J’ai rencontré le député Camomèche, il m’a parlé de toi, lui dit-elle.

— Que t’a-t-il dit ?

— Qu’il fallait chauffer la politique ; on a les yeux sur toi.

— J’y pensais justement. T’a-t-il parlé des automobiles ?

— Nous n’avons parlé que de cela.

— J’en fais mon affaire. Ils m’embêtent à la fin, les chauffeurs.

— Ne va pas te faire écraser.

— Pas de danger. Je ne quitte jamais le trottoir.

Cela dura vingt ans.

Madame s’occupait d’affaires, faisait bouillir la marmite.

Le mari cirait parquet et bottines, époussetait, rangeait, cuisait le fricot, lavait la vaisselle, faisait les commissions, puis allait se piquer le nez chez les mastroquets et se faire rosser dans les réunions publiques, portant toujours beau avec de grosses bagues aux doigts et une chaîne en or de deux cents grammes à son gilet.

Ils avaient l’un et l’autre un peu changé depuis le jour où Louchard avait parlé au ministre. Le mari ramenait ses cheveux, traînait la jambe, bedonnait du ventre et trognait à la couperose.

Madame avait remplacé sa chevelure luxuriante par une perruque blond d’or, sa bouche recélait un dentier complet, un millimètre d’épaisseur de céruse fardée lui emplâtrait le visage, des boules de coton simulaient des seins disparus et des hanches étiques. Avec ses toilettes printanières, cela lui refaisait une seconde jeunesse.

Quand le soir, déshabillés, débarbouillés, la perruque sur le sujet de la pendule, les dents dans un verre d’eau, le coton sur le canapé, ils se couchaient, le couvercle couvrait la marmite fêlée, c’était drôle.