Peer Gynt (trad. Prozor)/Acte 2

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Traduction par Maurice Prozor.
Perrin (p. 46-87).
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ACTE II

(Un étroit sentier de montagne. Heure très matinale.)

(Peer Gynt marche rapidement, l’air maussade. Ingrid, à demi vêtue de son costume de mariée, cherche à le retenir.)


PEER GYNT

Laisse-moi ! Va-t’en !


INGRID (pleurant)

Après ce qui s’est passé ? Où irais-je ?


PEER GYNT

Où tu voudras ! Ça m’est égal.


INGRID (se tordant les mains)

Ah ! mon Dieu ! le traître ! le traître !


PEER GYNT

À quoi bon nous dire des sottises ? Chacun est libre d’aller son chemin.


INGRID

Non, non ! Nous sommes liés par un crime !


PEER GYNT

Le diable soit de tous les souvenirs ! Le diable

soit de toutes les femmes…, excepté une !

INGRID

Qui ?


PEER GYNT

Pas toi.


INGRID

Qui donc, dis ?


PEER GYNT

Va-t’en ! Va d’où tu es venue ! Vite ! Retourne chez ton père !


INGRID

Peer ! mon chéri !


PEER GYNT

Tais-toi !


INGRID

Tu ne penses pas ce que tu dis.


PEER GYNT

Je le pense et le veux.


INGRID

Séduire d’abord et repousser ensuite !


PEER GYNT

Qu’est-ce que tu m’offres, voyons ?


INGRID
L’enclos d’Hægstad et d’autres biens encore.

PEER GYNT

Portes-tu un livre de cantiques dans un mouchoir et une tresse d’or à la nuque ? Marches-tu les yeux baissés sur ta jupe blanche en tenant un coin du tablier de ta mère ? Réponds !


INGRID

Non, mais… !


PEER GYNT

As-tu fait ta communion au printemps dernier ?


INGRID

Non, mais, Peer… !


PEER GYNT

As-tu le regard timide ? Peux-tu dire non quand je t’implore ?


INGRID

Jésus ! Je crois qu’il perd l’esprit !


PEER GYNT

Est-ce une fête que de te voir ? Réponds !


INGRID

Non, mais…


PEER GYNT

Alors, que me fait tout le reste ? (Il veut s’éloigner.)


INGRID (lui barrant le passage)
Sais-tu que c’est infâme de me trahir ainsi ?

PEER GYNT

Eh bien ! après ?


INGRID

Si tu me prends, c’est la fortune pour toi, et les honneurs.


PEER GYNT

Impossible !


INGRID (fondant en larmes)

Ah ! tu m’as séduite… !


PEER GYNT

Tu n’as pas résisté.


INGRID

J’étais malheureuse…


PEER GYNT

Moi, j’étais gris.


INGRID (avec un geste de menace)

Ah ! mais tu me le paieras !


PEER GYNT

Tout ce que tu voudras. Je ne regretterai pas le marché.


INGRID
C’est ton dernier mot ?

PEER GYNT

Inébranlable comme un roc !


INGRID

C’est bien. Nous verrons qui pleurera le dernier ! (Elle descend la côte.)


PEER GYNT (reste un instant immobile, puis s’écrie)

Le diable soit de tous les souvenirs ! Le diable soit de toutes les femmes !


INGRID (tournant la tête vers lui, avec sarcasme)

Excepté une !


PEER GYNT

Oui, excepté une ! (Ils s’éloignent chacun de son côté.)



(Un lac de montagne aux bords humides et marécageux. Un orage approche.)

(Aase regarde de tous côtés et pousse des appels anxieux. Solveig est avec elle, la suivant avec peine. Derrière elles, à quelque distance, les parents de Solveig et Helga.)


AASE (gesticulant et s’arrachant les cheveux)

Tout est contre moi ! tout m’accable ! Le ciel et l’eau, et tous ces fjaells maudits ! Le ciel envoie du brouillard pour l’égarer ! L’eau traîtresse se dissimule pour le perdre ! Les fjaells le menacent de leurs avalanches. Et les hommes ! Les hommes le poursuivent ! Ils veulent le tuer ! Oh ! Dieu ! si cela leur réussissait pourtant ? Le petit monstre, qui s’est laissé tenter par le diable ! (Se tournant vers Solveig.) Oui, est-ce seulement concevable ? Lui qui ne savait que mentir et inventer des contes, — lui qui n’était fort qu’en paroles et n’a jamais rien fait qui vaille, lui ! Vraiment on ne sait si l’on doit rire ou pleurer ! — Ah ! nous avons été unis dans l’heur et le malheur. Car il te faut savoir que mon homme ne faisait que boire et vagabonder à travers la commune. En folies, en sottises, il a dissipé tout notre avoir. Et pendant ce temps je gardais le logis avec mon petit Peer. Tout ce que nous pouvions, c’était de ne pas y songer. Car, pour résister vraiment, le courage m’a toujours manqué. Je n’ai jamais pu regarder le sort en face : C’est trop horrible. Et puis, on est bien aise de secouer son chagrin et d’éloigner ses pensées. Tout est bon pour cela : l’un se sert de l’eau-de-vie, l’autre du mensonge. Ah ! oui ! c’est ainsi que nous avions recours aux contes, aux histoires de princes, de trolls et de bêtes. Et aussi de mariées enlevées. Mais qui aurait pu prévoir que toutes ces inventions du diable lui feraient tourner la tête ? (Reprise par l’angoisse.) Ah ! Qu’était-ce que ce cri ? Bien sûr, une nixe ou un vampire ! Peer ! Peer ! — Là, là, sur cette hauteur ! — (Elle court sur une petite élévation et regarde par-dessus l’eau. Les parents de Solveig la rejoignent.)


AASE
On ne voit rien !

LE PÈRE (doucement)

Tant pis pour lui.


AASE (pleurant)

Oui, oui. Il est perdu.


LE PÈRE (hochant doucement la tête)

Perdu. C’est bien le mot.


AASE

Non, ne dites pas cela. Il est si malin. Il n’y en a pas de plus fort que lui.


LE PÈRE

Mauvaise femme que tu es.


AASE

Oui, c’est vrai, je ne vaux rien. Mais mon gars, lui, est un trésor.


LE PÈRE (toujours du même ton voilé et avec la même douceur dans le regard)

Il a le cœur endurci et l’âme vouée à l’enfer.


AASE (avec angoisse)

Non, non, ce n’est pas possible. Le Seigneur n’est pas si dur que ça !


LE PÈRE
Crois-tu qu’il soit capable de contrition ?

AASE (vivement)

Ça, je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il peut traverser les airs à dos de bouquetin.


LA MÈRE

Jésus ! Êtes-vous folle ?


LE PÈRE

Que dites-vous là, mère ?


AASE

Il n’y a rien qu’il ne puisse faire. Vous allez voir, si seulement Dieu lui prête vie.


LE PÈRE

Souhaitez-lui plutôt la potence.


AASE (poussant un cri)

Ah ! Seigneur Jésus !


LE PÈRE

Sous la main du bourreau, son cœur fléchira peut-être jusqu’au repentir.


AASE (tout étourdie)

Ah ! vous me faites défaillir. Il faut que nous le retrouvions !


LE PÈRE
Oui, pour sauver son âme.

AASE

Et son corps ! S’il s’est embourbé, nous le retirerons de la tourbe. Si le Vieux de la montagne l’a pris, nous grimperons pour le lui enlever.


LE PÈRE

Hem ! Voici un petit sentier.


AASE

Que Dieu vous bénisse de m’aider ainsi.


LE PÈRE

C’est le devoir du chrétien.


AASE

Ce sont donc des païens, tous ces autres. Pas un d’eux n’a voulu m’accompagner.


LE PÈRE

Ils le connaissent trop bien.


AASE

Il est trop fin pour eux ! (Se tordant les mains.) Et dire, dire que je ne le retrouverai peut-être pas vivant !


LE PÈRE

Voici des traces de pas.


AASE
C’est par ici qu’il faut aller.

LE PÈRE

Nous ferons faire des recherches autour de notre cabane. (Il va en avant avec sa femme.)


SOLVEIG (à Aase)

Parlez-moi encore de lui.


AASE (s’essuyant les yeux)

De mon fils ?


SOLVEIG

Oui. Dites-moi tout.


AASE (souriant et se rengorgeant fièrement)

Tout ? Il y aurait trop à dire. Tu perdrais patience.


SOLVEIG

Vous serez plus tôt fatiguée de parler que moi d’écouter.



(Hauteurs vues au pied des fjaells. Au loin, des sommets neigeux. Les ombres s’allongent. Le jour décline.)


PEER GYNT (accourant à toutes jambes et s’arrêtant sur la colline)

Toute la commune est après moi ! Ils sont armés de bâtons et de fusils. En avant, on entend brailler le père de la mariée ! Eh bien ! on en parle, maintenant, de Peer Gynt ! C’est une autre affaire que de se colleter avec un forgeron ! Ça s’appelle vivre, au moins ! On se sent comme un ours de la tête aux pieds. (Il bondit et lance le poing à droite et à gauche.) Braver, lutter, nager contre le courant ! Frapper ! Abattre ! Déraciner des arbres ! C’est ça qui s’appelle vivre ! Ça vous trempe l’âme et vous gonfle le cœur ! Au diable contes et fadaises !

(On voit trois filles courir sur la colline. Elles crient et chantent.)


LA PREMIÈRE

Trond !


LA SECONDE

Trond !Koré !


LA TROISIÈME

Trond ! Koré !Bord !


LES TROIS

Trond ! Koré ! Bord !Holà, lutin !
Couche avec moi jusqu’au matin !


PEER GYNT

Après qui courez-vous, fillettes ?


LES TROIS FILLES

Pour des trolls nos couches sont prêtes.


LA PREMIÈRE

Pour Trond le fort.


LA SECONDE

Pour Trond le fort.Koré le doux.


LA TROISIÈME
Ils doivent coucher avec nous.

LA PREMIÈRE

Force est douceur.


LA SECONDE

Force est douceur.Douceur est force.


LA TROISIÈME

Sans gars, c’est des trolls qu’on amorce.


PEER GYNT

Où sont vos gars ?


LES TROIS FILLES (riant bruyamment)

Où sont vos gars ?Adieu ! bonjour !


LA PREMIÈRE

Le mien, qui me jurait l’amour,
A pris une veuve à dot ronde.


LA SECONDE

Et le mien, une vagabonde.


LA TROISIÈME

Le mien noya notre bâtard.
Il fut pendu deux mois plus tard.

(Les trois filles se remettent à appeler : « Trond, Koré, Bord, etc. ».)


PEER GYNT (d’un bond, se plaçant entre elles)

Trois trolls ? J’en vaux autant, les belles !


LES FILLES
Bah !

PEER GYNT

Bah !Vous m’en direz des nouvelles !


LA PREMIÈRE

Est-ce bien vrai ?


LA SECONDE

Est-ce bien vrai ? En noce, alors !


LA TROISIÈME

Viens avec nous, le fort des forts !
Nous ne voulons plus de lit vide.


LA PREMIÈRE

On verse à boire à la maison.


LA SECONDE (embrassant Peer)

Il est ardent comme un tison.


LA TROISIÈME (en faisant autant)

Le cou brûlant, la bouche humide.


PEER GYNT (dansant au milieu des filles)

Troll, j’ai trois corps, un corps par femme,
La joie aux yeux, la mort dans l’âme !


LES TROIS FILLES (font des pieds de nez du côté des sommets, criant et chantant)

Trond, Koré, Bord, bonsoir, lutin,
Danse tout seul jusqu’au matin !

(Elles entraînent en dansant Peer Gynt dans les montagnes.)



(La chaîne des Ronden. Coucher de soleil. Tout autour des cimes rayonnantes.)

PEER GYNT (arrivant, les yeux égarés)

Arrêtez, merveilleux portiques,
Palais de flamme, ardentes tours !
Ça ! ne me faites pas la nique
Et ne reculez pas toujours !
Sur la plus haute de vos pointes,
Je vois un coq[1] tendre le cou,
En agitant ses ailes peintes,
Pour s’envoler je ne sais où.
Hé ! quels sont ces troncs, ces racines,
Qui sortent du cœur des rochers,
Ces géants aux sinistres mines
Sur des pieds de hérons perchés ?
Est-ce l’arc-en-ciel qui s’étale,
Avec son éclat indécis
Qui, tantôt rouge et tantôt pâle,
M’aveugle. Au-dessus des sourcils,
Quel mal de tête épouvantable !
J’ai là comme un cercle de fer.
On dirait que la main du diable
Me l’a mis au fond de l’enfer.

(Se laissant choir par terre.)

Le bouquetin ? Quel conte bête,
Quelle histoire à dormir debout !…
La mariée ? Un coup de tête
À me faire tordre le cou…

Oui, j’ai couru quelques bordées…
Aurais-je fait le loup-garou
Avec trois filles possédées ?
Bah !… quel conte à dormir debout !

(Regardant au-dessus de lui, au loin.)

Là, vers le ciel, un aigle monte ;
Le canard, par-dessus les monts,
Vole au midi… Moi, quelle honte !
Je barbote dans nos limons…

(Se levant d’un bond)

Non, non ! suivons leurs vols superbes !
Je veux, à cet oiseau pareil,
Me tremper dans les vents acerbes
Et me baigner dans du soleil !
Par-dessus les buttes de terre,
Les montagnes et les détroits,
Au nez du prince d’Angleterre
Aller trinquer avec des rois !
Et vous, filles, dont j’eus envie,
Adieu ! je vais où l’on m’attend
Et ne reviendrai de ma vie,
Si parfois l’humeur ne m’en prend…
L’aigle s’est perdu dans la nue
Et les canards sont déjà loin…
Je vois une maison connue,
Que l’on restaure avec grand soin.
Et voici que cette ruine
A repris un aspect joyeux.
Je reconnais, — bonté divine !
Le vieux logis de mes aïeux.

Tout autour, la grille est nouvelle.
Aux fenêtres, plus de chiffons.
Bravo ! chaque vitre étincelle :
On fait la noce, on est en fonds !
Le doyen termine la fête
Par un mémorable discours ;
Puis le capitaine en goguette,
Exécutant un de ses tours,
Lance un verre contre une glace
Qui vole aussitôt en éclats.
« Mère, ne fais pas la grimace :
Ce soir on met les petit plats
Dans les grands. Jean Gynt se dépêche
De festoyer royalement
Pour notre bien, c’est une brèche,
Pour notre gloire, un ornement. »
Alors un mot vient à la bouche
Du capitaine : « Allons, gamin,
Peer, enfant d’une illustre souche,
Illustre tu seras demain ! »

(Il s’élance en avant, mais se heurte le nez contre une roche, tombe et reste étendu sur le dos.)



(Une côte boisée de grands arbres dont les feuilles sont agitées par le vent. Dans les éclaircies on voit scintiller les étoiles. Des oiseaux chantent au sommet des arbres.)

(Une femme en vert traverse le bois, Peer Gynt la suit avec des gestes amoureux.)


LA FEMME EN VERT (s’arrête et se retourne)
Est-ce bien vrai ?

PEER GYNT (passant son doigt sur sa gorge)

Aussi vrai que je m’appelle Peer. Aussi vrai que tu es belle. Veux-tu être à moi ? Tu verras comme je suis gentil et délicat. Pas de laine à dévider, pas de toile à tisser. Rien à faire. Et manger toute la journée. Jamais tu ne seras tirée par les cheveux.


LA FEMME EN VERT

Et jamais battue ?


PEER GYNT

À quoi penses-tu ? Un fils de roi a-t-il jamais frappé une femme ? Ce n’est pas l’usage.


LA FEMME EN VERT

Tu es fils de roi ?


PEER GYNT

Oui.


LA FEMME EN VERT

Et moi, je suis fille du Roi de Dovre[2].


PEER GYNT

Vraiment ? Tiens, tiens ! Ça se trouve bien.


LA FEMME EN VERT
Mon père a son château dans les Ronden.

PEER GYNT

Ma mère en a un bien plus grand.


LA FEMME EN VERT

Connais-tu mon père, le roi Brose ?


PEER GYNT

Connais-tu ma mère, la reine Aase ?


LA FEMME EN VERT

Quand mon père est fâché, toute la montagne en tremble.


PEER GYNT

Quand ma mère gronde, ça fait tomber des avalanches.


LA FEMME EN VERT

Il n’y a pas d’arc que mon père ne puisse tendre.


PEER GYNT

Et pas de cheval que ma mère ne puisse monter.


LA FEMME EN VERT

As-tu d’autres habits que ces haillons ?


PEER GYNT

Si tu voyais mon costume de fête…


LA FEMME EN VERT

Moi, je suis tous les jours dans l’or et dans la

soie.

PEER GYNT

Tiens ! j’aurais plutôt dit de l’herbe et des étoupes.


LA FEMME EN VERT

C’est ce qui te trompe. Sache que, chez nous, toute chose a une double apparence. Si tu viens dans le château de mon père, il se peut qu’au premier abord tu te croies dans un simple amas de pierres.


PEER GYNT

C’est tout comme chez nous. Notre or te paraîtra paille et fange, et aux fenêtres, en place de vitres, tu n’apercevras que de viles guenilles.


LA FEMME EN VERT (se jetant à son cou)

Peer ! je le vois, nous sommes faits l’un pour l’autre !


PEER GYNT

Nous nous convenons comme une paire de bottes.


LA FEMME EN VERT (appelant)

Holà ! mon coursier de noces ! holà !

(Un gigantesque pourceau accourt, scellé d’un vieux sac, avec un bout de corde pour bride. Peer Gynt saute sur son dos et assoit la femme en vert devant lui.)


PEER GYNT
Haïe donc ! mon coursier ! Au château des Ronden !

LA FEMME EN VERT (tendrement)

Et tout à l’heure, j’étais si triste ! On ne sait jamais ce qui peut arriver !


PEER GYNT (fouettant le pourceau qui l’emporte)

Fier en selle ! c’est la marque des gens de race.



(Au château du Vieux de Dovre. La salle du Trône. Grande assemblée de trolls, de gnomes et de nixes. Le Vieux de Dovre est assis sur son trône, sa couronne sur la tête, son sceptre à la main. Des deux côtés du trône ses enfants et sa famille. Peer Gynt se tient debout devant lui. Grande agitation dans la salle.)


LES TROLLS

À mort ! Un chrétien a séduit la fille de notre roi, du Vieux de Dovre !


UN PETIT TROLL

Pourrai-je lui couper le doigt ?


UN AUTRE PETIT TROLL

Et moi lui tirer les cheveux ?


UNE FILLE DE TROLL

Et moi, leur mordre la cuisse ! Tra ! la ! la ! la !


UNE SORCIÈRE (tenant une cuiller à pot)

Faut-il le préparer au sel et au poivre ?


AUTRE SORCIÈRE (tenant à la main un couteau de cuisine)

Le rôtir à la broche ou le faire bouillir dans une

marmite ?

LE VIEUX DE DOVRE

Silence ! Du sang-froid ! (Faisant approcher sa famille et ses confidents.) Pas de grands mots ! Depuis quelque temps nous déclinons. Nous ne savons plus bien où nous en sommes et ne devons pas repousser l’alliance des humains. D’ailleurs, il n’y a presque rien à redire à ce garçon. Il me semble bien bâti. C’est vrai qu’il n’a qu’une tête, mais ma fille n’en possède pas davantage. Les trolls à trois têtes ont presque disparu, et ceux mêmes à deux se font de plus en plus rares, sans parler de la qualité des têtes. (À Peer Gynt.) Ainsi tu demandes la main de ma fille ?


PEER GYNT

Avec ton royaume pour dot.


LE VIEUX DE DOVRE

Tu en auras la moitié de mon vivant et le reste après ma mort.


PEER GYNT

Cela me suffit.


LE VIEUX DE DOVRE

Patience, mon garçon ! — Nous avons d’abord quelques conditions à t’imposer. Si tu manques à l’une d’elles, le pacte est rompu, et nous garderons ta peau. La première, c’est que tu ne remettes plus jamais les pieds hors des limites des Ronden. Tu craindras la lumière du jour et tous les actes qu’elle éclaire


PEER GYNT

Qu’importe, si je suis roi !


LE VIEUX DE DOVRE

Maintenant je vais mettre ton intelligence à l’épreuve. (Il se lève de son trône.)


LE PREMIER TROLL DE COUR (à Peer Gynt)

Nous allons essayer tes dents de sagesse. Si elles parviennent à casser la noisette que tendra le vieux de Dovre, c’est bien.


LE VIEUX DE DOVRE

Qu’est-ce qui distingue un homme d’un troll ?


PEER GYNT

Rien que je sache. Les grands trolls veulent rôtir et les petits trolls griffer. Les hommes en feraient autant s’ils osaient.


LE VIEUX DE DOVRE

C’est juste. Il y a encore d’autres ressemblances. Cependant le jour n’est pas la nuit, et un homme, malgré tout, n’est pas un troll. Je vais te dire en quoi ils diffèrent : là-bas, à la lumière du jour on dit : « Homme ! sois toi-même ! » Ici, sous ces voûtes, on dit : « Troll ! suffis-toi à toi-même. ».


LE PREMIER TROLL (à Peer Gynt)

Saisis-tu la profondeur de ce mot ?


PEER GYNT

Il me paraît plutôt obscur.


LE VIEUX DE DOVRE

« Se suffire », mon fils, c’est là un mot fort et tranchant qui doit devenir ta devise.


PEER GYNT (se grattant la tête)

Hem !


LE VIEUX DE DOVRE

Il le faut, si tu veux commander.


PEER GYNT

Après tout je m’en moque, ça m’est égal.


LE VIEUX DE DOVRE

En outre, il faut savoir estimer à sa valeur notre manière de vivre, simple et régulière. (Il fait un signe. Deux trolls à têtes de porcs coiffés de bonnets de nuit, apportent à manger et à boire.) C’est la vache qui fournit les gâteaux, et le bœuf l’hydromel. Peu importe le goût. L’important, comprends-le bien, c’est que tout cela soit un produit de l’endroit.


PEER GYNT (repoussant nourriture et boisson)

La peste soit de votre boisson domestique ! Je

ne m’y habituerai jamais.

LE VIEUX DE DOVRE

Si tu bois, tu auras la coupe, qui est d’or. Et posséder cette coupe, c’est gagner le cœur de ma fille.


PEER GYNT (réfléchissant)

Il est écrit : tu vaincras ta nature. Bah ! à la longue la boisson me semblera moins aigre. Allons… ! (Il boit.)


LE VIEUX DE DOVRE

C’est bien dit. Mais quoi, tu craches ?


PEER GYNT

J’espère m’y habituer tôt ou tard.


LE VIEUX DE DOVRE

Maintenant il faut ôter tes habits de chrétien. Car, je te le répète à l’honneur de Dovre, tout ici est de fabrique locale. Rien ne nous vient de la vallée, sauf la cocarde de soie qu’on porte au bout de la queue.


PEER GYNT (furieux)

Je n’ai pas de queue, moi !


LE VIEUX DE DOVRE

Qu’à cela ne tienne, on t’en donnera une. Allons,

troll, attachez-lui une queue de gala.

PEER GYNT

Ah non ! ma foi ! Vous voulez vous moquer de moi !


LE VIEUX DE DOVRE

On ne fait pas sa cour à ma fille le cul nu.


PEER GYNT

Changer un homme en bête !


LE VIEUX DE DOVRE

Nullement, mon fils. Mais je veux faire de toi un prétendant convenable. On t’ornera d’une rosette orange, ce qui, chez nous, est la plus haute distinction.


PEER GYNT (réfléchissant)

Eh ! l’homme n’est que poussière après tout… Et puis, ne faut-il pas se conformer aux coutumes du pays ? C’est bien ! attachez !


LE VIEUX DE DOVRE

Tu es accommodant, mon garçon.


LE TROLL DE COUR

Maintenant essaie ! Nous verrons si tu portes la queue avec grâce !


PEER GYNT (revêche)

Qu’allez-vous encore me demander. Faudra-t-il

que j’abjure ma foi de chrétien ?

LE VIEUX DE DOVRE

Du tout. Garde-la, si tu veux. La foi a libre entrée chez nous et ne paie pas de taxes, C’est à l’écorce et aux vêtements qu’on reconnaît le troll. Pour peu que tu nous ressembles d’habits et de façons, tu peux croire ce que tu veux.


PEER GYNT

Je vois que, malgré toutes tes conditions, tu es bien plus raisonnable qu’on aurait pu le craindre.


LE VIEUX DE DOVRE

Mon fils, nous autres trolls, nous valons mieux que notre réputation. Encore un point qui nous distingue des hommes. Mais nous en avons fini avec la partie sérieuse de cette séance. Il faut maintenant réjouir nos yeux et nos oreilles. En avant, vierge à la harpe ! fais-nous entendre tes accords ! En avant, vierge de la danse ! apparais sous nos voûtes de Dovre ! (Musique et danse.)


LE PREMIER TROLL

Eh bien ! que t’en semble ?


PEER GYNT

Ce qu’il m’en semble ? Hem…


LE VIEUX DE DOVRE
Parle sans crainte. Que vois-tu devant toi ?

PEER GYNT

Je vois quelque chose d’horrible : une vache pinçant des cordes de boyau, une truie gigotant à côté d’elle.


LES TROLLS

Sus à lui ! mangeons-le !


LE VIEUX DE DOVRE

Halte ! souvenez-vous qu’il voit tout cela avec des sens d’homme !


FILLES DE TROLLS

Houhou ! Il faut lui arracher les yeux et les oreilles !


LA FEMME EN VERT (pleurant)

Beeh ! voilà ce qu’on dit de notre danse et de notre jeu, ma sœur !


PEER GYNT

Tiens ! c’était donc toi ? Allons, allons, en si joyeuse compagnie, il est bien permis de plaisanter un brin.


LA FEMME EN VERT

Jurez-moi que ce n’était qu’une plaisanterie.


PEER GYNT

Que le diable m’emporte si votre danse et votre

jeu n’étaient pas admirables !

LE VIEUX DE DOVRE

Ah ! cette nature humaine ! Comme elle est résistante ! Nous avons beau la frapper d’estoc et de taille, cela ne fait jamais que des blessures passagères. Ainsi mon gendre se montrait souple comme un gant. Il n’a refusé ni de se laisser dépouiller de son tricot de chrétien, ni de boire de notre hydromel, ni de se laisser attacher une queue ; enfin il exécutait si docilement tout ce que nous lui demandions qu’on pouvait bien croire le vieil Adam banni de lui à tout jamais. Eh bien, non ! le voici revenu. Allons, mon fils, il te faudra subir une opération sérieuse pour te débarrasser de cette maudite nature humaine.


PEER GYNT

Quelle opération ?


LE VIEUX DE DOVRE

Je te grifferai un peu l’œil gauche. Tu loucheras, c’est vrai, mais tout ce que tu verras te semblera beau et réjouissant. Puis je t’enlèverai l’œil droit.


PEER GYNT

Es-tu saoûl, dis donc !


LE VIEUX DE DOVRE (posant sur la table quelques instruments tranchants)

Tu vois mes outils ? Je suis bon vitrier, je te ferai un grand œil de bœuf, ou plutôt un œil de taureau. Tu verras comme la mariée te paraîtra belle ! Et jamais plus tu n’apercevras de truies dansantes ni de vaches jouant de la harpe.


PEER GYNT

Mais tout cela est pure folie !


LE PREMIER TROLL

Tais-toi et laisse parler le vieux de Dovre ! C’est toi qui es fou et lui qui est sage.


LE VIEUX DE DOVRE

Penses-y bien ! Que de peines et d’ennuis tu pourrais t’épargner ! Souviens-toi que les yeux sont la source impure d’où découle l’amer flot des larmes.


PEER GYNT

C’est vrai. Les livres de piété disent même : « Si ton œil te scandalise, arrache-le. » Eh bien, écoute ! Dis-moi combien il faut de temps pour qu’un œil ainsi traité redevienne un œil humain ?


LE VIEUX DE DOVRE

Il ne le redeviendra jamais, mon fils.


PEER GYNT

Vraiment ? En ce cas, je vais te dire bonsoir et

merci.

LE VIEUX DE DOVRE

Où comptes-tu aller ?


PEER GYNT

Je compte aller mon chemin tout bonnement.


LE VIEUX DE DOVRE

Halte-là ! Il est facile d’entrer chez le Vieux de Dovre, mais impossible d’en sortir.


PEER GYNT

Voudrais-tu me faire violence ?


LE VIEUX DE DOVRE

Écoute-moi, prince Peer, et sois raisonnable ! Tu as un vrai talent de sorcier, n’est-ce pas ? On te prendrait déjà pour un troll, ou peu s’en faut. Et tu veux le devenir… ?


PEER GYNT

Pardieu, oui, je le veux ! Pour épouser une princesse et gagner un beau royaume, je serais disposé à faire quelques sacrifices. Mais tout a des bornes. Je me suis laissé attacher une queue, c’est vrai, mais je suis toujours libre de la détacher ; je me suis débarrassé de ma culotte qui, d’ailleurs, était vieille et usée, mais je puis la reprendre, si bon me semble. Et il m’est sans doute loisible d’envoyer promener de même toutes vos modes de Dovre. Je puis jurer, si l’on veut, qu’une vache est une fille, car un serment, après tout, se digère assez facilement. Mais aliéner à jamais ma liberté, renoncer à mourir un jour en bon chrétien, me condamner à rester troll toute ma vie, ne jamais pouvoir reculer, cela ne te semble rien, à toi. Eh bien ! moi, je n’y consentirai pour rien au monde !


LE VIEUX DE DOVRE

Ah ! ça ! tu vas me fâcher à la fin ! Et alors je ne plaisante plus. Comment, blanc-bec, tu commences par séduire ma fille…


PEER GYNT

Ça, c’est un mensonge !


LE VIEUX DE DOVRE

Tu dois l’épouser.


PEER GYNT

Prétendrais-tu que… ?


LE VIEUX DE DOVRE

Quoi ! Tu oserais nier qu’elle eût été pour toi un objet de désirs et de convoitises ?


PEER GYNT (sifflottant)

Eh bien, après ? On n’a jamais pendu personne

pour si peu.

LE VIEUX DE DOVRE

Ces humains ! Toujours les mêmes ! L’âme, vous n’avez que cela à la bouche. Mais, en réalité, il n’existe rien, pour vous, que ce qui est tangible. Ah ! tu comptes le désir pour rien ! Eh bien ! tu verras tout à l’heure ce qui en est.


PEER GYNT

Va, va ! tu ne m’en feras pas accroire.


LA FEMME EN VERT

Ah ! mon chéri ! tu seras père avant l’année révolue.


PEER GYNT

Ouvrez-moi. Je veux m’en aller.


LE VIEUX DE DOVRE

On t’enverra l’enfant dans une peau de bouc.


PEER GYNT (s’essuyant le front)

Tout ça, c’est un mauvais rêve. Si je pouvais m’éveiller !


LE VIEUX DE DOVRE

Faut-il l’adresser au château royal ?


PEER GYNT
Envoie-le plutôt à l’asile !

LE VIEUX DE DOVRE

C’est bien, prince Peer. Cela te regarde. N’empêche que ce qui est fait est fait et que ton rejeton va grandir comme un vrai bâtard qu’il sera. Tu sais que les bâtards grandissent vite.


PEER GYNT

Allons, vieillard, ne sois pas bête comme un âne. Et vous, Mademoiselle, montrez-vous raisonnable ! Arrangeons-nous à l’amiable. Sachez, d’abord, que je ne suis ni riche, ni prince. De quelque côté qu’on me regarde, je vous assure que je ne vaux pas cher.

(La femme en vert s’évanouit et est emportée par des filles de trolls.)


LE VIEUX DE DOVRE (le regarde un moment avec un profond mépris et dit enfin)

Allons, mes enfants ! jetez-le contre la paroi du rocher, afin qu’il s’y écrase.


PETITS TROLLS

Père, laisse-nous d’abord jouer avec lui au loup et au mouton, au chat et à la souris, à la grenouille et au héron !


LE VIEUX DE DOVRE

Oui, mais faites vite. Je suis de mauvaise

humeur, et j’ai sommeil. Bonsoir ! (Il s’en va.)

PEER GYNT (poursuivi par les petits trolls)

Laissez-moi, graine de diables ! (Il veut fuir par la cheminée.)


LES PETITS TROLLS

Gnomes ! Nixes ! Mordez-lui les fesses !


PEER GYNT

Aïe ! (Il veut fuir par le trappon.)


LES PETITS TROLLS

Fermez toutes les issues !


LE PREMIER TROLL

S’amusent-ils, les petits !


PEER GYNT (luttant avec un petit troll qui lui mord l’oreille)

Veux-tu me lâcher, petite crotte !


LE PREMIER TROLL (le frappant sur les doigts)

Respect, manant, à un enfant royal !


PEER GYNT

Un trou de rat ! (Il y court.)


LES PETITS TROLLS

Nixe ! Nixe ! ferme le trou !


PEER GYNT

Quelle vermine ! J’aime encore mieux le vieux !


LES PETITS TROLLS
Écharpons-le ! écharpons-le !

PEER GYNT

Ah ! il n’y a là de place que pour une souris ! (Il s’éloigne en courant en zigzags.)


LES PETITS TROLLS (fourmillant autour de lui)

Fermez la grille, fermez la grille !


PEER GYNT (pleurant)

Mon Dieu ! je voudrais n’être qu’un pauvre moucheron ! (Il tombe.)


LES PETITS TROLLS

Aïe donc ! dansons sur sa tête !


PEER GYNT (enseveli sous une fourmillière de petits trolls)

Au secours, mère ! Je me meurs ! (Cloches d’église au loin.)


LES PETITS TROLLS

Les grelots ? Sauvons-nous ! C’est le troupeau de l’homme noir !

(Cris et tumulte. Les trolls fuient. L’édifice s’écroule. Tout disparaît.)



(Ténèbres épaisses. On entend Peer Gynt frapper autour de lui avec une branche d’arbre.)


PEER GYNT

Réponds-moi ! Qui es-tu ?


UNE VOIX

Moi-même.


PEER GYNT
Arrière !

LA VOIX

Fais le tour. La montagne est grande.


PEER GYNT (cherche à passer d’un autre côté, mais rencontre de la résistance)

Qui es-tu ?


LA VOIX

Moi-même. Peux-tu en dire autant ?


PEER GYNT

Je puis dire ce qui me plaît et sais manier l’épée ! Gare à toi ! Tiens, attrape ! Saül en a tué cent et Peer Gynt mille. (Il frappe de toutes ses forces.) Qui es-tu ?


LA VOIX

Moi-même.


PEER GYNT

La sotte réponse ! Ça ne signifie rien. Qui es-tu ?


LA VOIX

Le grand Courbe[3].


PEER GYNT

À la bonne heure ! Nous passons du noir au gris. Arrière, Courbe !


LA VOIX
Fais le tour, Peer ?

PEER GYNT

Je te passerai sur le corps ! (Il frappe à coups redoublés.) Abattu ! (Il veut passer, mais rencontre une nouvelle résistance.) Oh ! oh ! Encore quelqu’un ?


LA VOIX

Le Courbe, Peer Gynt ! Toujours le même. Le Courbe frappé, le Courbe tué, le Courbe vivant.


PEER GYNT (jetant sa branche d’arbre)

L’arme est ensorcelée, mais j’ai de bons bras !

(Il frappe à tour de bras pour passer.)


LA VOIX

Oui, compte sur tes bras, compte sur tes forces, Peer Gynt ! Hi ! hi ! ça te mènera loin !


PEER GYNT (reculant de nouveau)

Je ne suis pas plus avancé. De quelque côté que je me tourne, c’est toujours la même chose. Il est ici ! et là ! et tout autour de moi ! Je me crois sorti du cercle, et j’y suis en plein. Nomme-toi ! Fais-toi voir ! Qu’es-tu donc ?


LA VOIX

Le Courbe.


PEER GYNT (tâtonnant)

Ni mort, ni vivant. Du brouillard. De la boue. Pas de forme. On se croirait au milieu d’un tas d’ours endormis qui grognent sourdement. (Riant.) Frappe toi-même !


LA VOIX

Le Courbe est trop malin.


PEER GYNT

Allons, frappe !


LA VOIX

Le Courbe ne frappe pas.


PEER GYNT

Lutte ! je veux que tu luttes !


LA VOIX

Le grand Courbe triomphe sans lutter.


PEER GYNT

S’il y avait là ne fût-ce qu’une nixe pour me pincer, ne fût-ce qu’un petit troll, quelque chose à combattre. Mais rien ! Bon ! le voici qui ronfle ! Hé ! Courbe que tu es !


LA VOIX

Plaît-il ?


PEER GYNT

Allons ! un peu de violence !


LA VOIX
Le grand Courbe triomphe par la douceur.

PEER GYNT (se mordant les bras et les mains)

Des griffes, des dents dans la chair ! Une goutte de mon propre sang !

(On entend comme des coups d’ailes de grands oiseaux.)


CRI D’OISEAU

Il y vient, Courbe !


LA VOIX

Oui, il y vient peu à peu.


CRI D’OISEAU

Où sont mes sœurs ? Venez à moi ! Volez ! Volez !


PEER GYNT

Fille qui veux me sauver, redresse-toi, lève les yeux, et fais vite ! Le livre de cantiques ! Jette-le-lui dans l’œil !


CRI D’OISEAU

Il faiblit !


LA VOIX

Nous le tenons !


CRI D’OISEAU

À moi, mes sœurs ! à moi !


PEER GYNT

C’est acheter sa vie trop cher que de la payer

d’une heure comme celle-ci. (Il se laisse tomber.)

LES OISEAUX

Courbe, le voici par terre ! Prends-le ! Prends-le !

(Cloches et chant de cantiques au loin.)


LE COURBE (s’évanouissant dans un souffle)

Trop fort ! Il y avait des femmes derrière lui.



(Lever de soleil. Devant une hutte, sur la prairie alpestre d’Aase. La porte est fermée, le site désert et silencieux.)

(Au pied de la hutte, Peer est étendu et dort.)


PEER GYNT (se réveille et promène autour de lui des regards lourds et fatigués. Crachant)

Je donnerais beaucoup pour un hareng saur ! (Il crache de nouveau, puis aperçoit Helga qui s’avance portant un panier à provisions.) Tiens, c’est toi ; petite ? Que fais-tu ici ?


HELGA

C’est Solveig qui…


PEER GYNT (se levant d’un bond)

Où est elle ?


HELGA

Derrière la hutte.


SOLVEIG (cachée par la hutte)

Si tu t’approches, je m’enfuis.


PEER GYNT (s’arrêtant)

As-tu peur que je t’enlève ?


SOLVEIG
N’as-tu pas honte de parler ainsi ?

PEER GYNT

Sais-tu où j’ai été cette nuit ? La fille du vieux de Dovre était après moi et ne voulait pas me lâcher.


SOLVEIG

On a bien fait de sonner les cloches.


PEER GYNT

Mais Peer Gynt n’est pas si facile à prendre. Qu’en dis-tu, hein ?


HELGA (pleurant)

Oh ! la voici qui se sauve à toutes jambes ! (Courant après Solveig.) Attends-moi !


PEER GYNT (lui saisissant le bras)

Regarde un peu ce que j’ai dans cette poche ! Un bouton d’argent. Je te le donne si tu parles pour moi !


HELGA

Lâche-moi ! Laisse-moi partir !


PEER GYNT

Tiens, prends-le.


HELGA

Lâche-moi ! Je veux reprendre mon panier.


PEER GYNT
Que Dieu te récompense si tu…

HELGA

Oh ! tu me fais peur !


PEER GYNT (doucement, lâchant le bras d’Helga)

Non, non ! Demande-lui seulement de ne pas m’oublier.

  1. Tous les clochers, en Scandinavie, sont surmontés d’un coq, symbole de la vigilance. Peer Gynt n’ayant encore jamais vu d’autres flèches, sa fantaisie lui suggère naturellement cette image.
  2. Personnage légendaire. Dovre est un pâté de montagnes dans le Gudbrandsdal, en Norvège.
  3. Personnage légendaire, dont Ibsen a fait le symbole de l’hypocrisie sociale et de l’ordre qui en procède.