Pendant l’orage/Les Zeppelins

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Librairie ancienne Édouard Champion (p. 95-96).

LES ZEPPELINS



23 janvier 1915.


J’avais, comme tous mes contemporains de civilisation plus ou moins humanitaire, la conception d’une guerre décente, où le soldat ne visait que le soldat, où l’habitant n’était menacé que de réquisitions, où les bombardements des villes ouvertes n’étaient pas à craindre, une guerre en somme où les civils ne risquaient rien, ou peu de chose en comparaison des combattants. Mais tout en me sentant révolté contre la manière allemande brutale et cruelle, je suis obligé de reconnaître qu’elle ne contredit pas l’histoire ni les bas instincts de l’humanité déchaînée. C’était sans doute un honneur pour l’humanité d’avoir réussi au cours des siècles à limiter les horreurs de la guerre et à faire que les guerres modernes ne ressemblaient plus que de noms aux guerres anciennes. J’ai toujours sous les yeux le spectacle que me donna le récit du sac de Rome par l’armée du connétable de Bourbon selon un chroniqueur du nom de Buonaparte. Il faut avoir lu cela pour savoir ce que fait d’une ville une soldatesque victorieuse, libre de se livrer pendant plusieurs jours à tous ses instincts. C’était la récompense qu’un général donnait à son armée et c’était peut-être pour jouir de cette licence, bien plus que pour une solde problématique, que tant d’hommes s’enrôlaient et risquaient leur vie. L’histoire à la main, les Allemands auraient pu faire bien pis qu’ils n’ont fait. Ils n’ont été que de bien médiocres imitateurs. Ils voudraient, dit-on, innover quelque peu au moyen de leurs Zeppelins. En sont-ils capables ? Nous verrons bien.