Pendant l’orage

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Librairie ancienne Edouard Champion (pp. 5-70).


RENTRÉE



9 octobre 1914.


Mon retour à Paris, d’où j’étais parti fin juin fort innocemment, n’est un événement que pour moi, mais c’en est un tout de même, car j’en avais longtemps désespéré. Jusqu’à ces derniers jours, les trains étaient si rares et si mal commodes sur les lignes transversales, qu’il n’y fallait pas songer pour un homme à qui sont interdites la marche et les longues stations dans les courants d’air. Un vieux poète bohème, souvent sans gîte, disait un jour de lui-même : « J’étais prisonnier dans la rue. » Pour moi, j’étais prisonnier dans la campagne. Petit mal, cause tout au plus d’ennui et d’énervement, si on le compare au destin infiniment dur de tant d’autres ! Ah ! que je les ai vécus et que je les vis encore, ces maux écrasants ! Ces hordes n’ont pas piétiné que les populations qui se trouvaient sous leur chemin, elles ont marché sur le cœur même de la France et l’angoisse a été ressentie partout à la fois. Comme elle pesait hier, cette angoisse unanime, sur les effusions du retour ! Les gens montaient vite dans une voiture et allaient se réfugier sous la lampe familiale, pour penser au lendemain et préparer leur vie d’hiver. Rien d’égoïste pourtant dans cette préoccupation. En traversant le plateau de Versailles, les yeux, les oreilles, le cœur surtout, toute la sensibilité de toutes ces vies se portait plus loin, au delà des horizons, vers ceux qui combattent pour ceux qui sont demeurés.



SOUVENIR



10 octobre 1914.


Le dernier article que j’écrivis pour La France, le 2 août, était intitulé Le Tocsin. C’est par ce son d’alarme que nous avions appris, la veille, vers cinq heures, la mobilisation générale. Que de fois depuis je l’ai entendu dans mes nuits, et que de fois sans doute je l’entendrai encore ! Nous ne savions pas alors, dans ce coin de la France, que c’était aussi un signal de guerre, mais nous en avions le pressentiment et dès lors commença pour nous l’ère de l’angoisse. Deux heures plus tard, les paysans affluaient à la gare, partaient, quelques-uns en uniforme, parce qu’ils étaient en congé. C’est une soirée que je n’oublierai jamais. Les jours suivants, à l’angoisse se mêla je ne sais quel obscur sentiment de confiance, né de l’admiration pour l’ordre et la régularité qui se montraient partout. Plus tard, un jour de marché, j’entendis un paysan dire avec une énergie que je ne soupçonnais pas : « Nous sommes sept dans ma famille qui partons tous. Nous n’emporterons ni or ni argent, car si nous tombons sur le champ de bataille, nous ne voulons pas qu’une parcelle de la fortune de la France aille entre leurs mains ! » Dès lors, j’eus davantage encore de confiance. Ce paysan avait fait le sacrifice de sa vie, mais non celui de sa fortune et celui du succès final. Il fit un assez long discours, fiévreux et haché, pendant lequel il buvait force tasses de cidre, puis il monta dans sa carriole et disparut. Il avait fait jusqu’au bout son devoir de laboureur qui, ayant semé, puis récolté, vient vendre les produits de son travail. Son devoir de soldat allait commencer, et, comme il avait été sans doute un âpre paysan, il allait devenir un âpre combattant.



ANVERS



13 octobre 1914.


J’ai encore connu Anvers dans toute la richesse de sa vie flamande. On y parlait peu français et, allemand, pas du tout. Il paraît que cela avait beaucoup changé ces dernières années et que le germanisme en avait fait, avant la conquête brutale, la conquête commerciale. C’était un chagrin pour les vieux flamands qui voyaient se modifier sous leurs yeux le caractère original de la vieille cité. J’espère qu’ils ne l’auront pas trop endommagée et qu’au jour prochain de l’évacuation, elle se retrouvera elle-même, pleinement rendue à ses forces naturelles et originales. Le seul ennemi que je trouvai à Anvers, ce fut la pluie, d’une violence et d’une qualité que seul pourrait peindre un Verhaeren. Dans les mauvais jours, l’air lui-même semble se métamorphoser en eau. Le ciel et l’Escaut ne font qu’un. On a la sensation d’être seul dans la foule ruisselante. Malgré cela, ou peut-être grâce à cet excès, je ressentais je ne sais quel charme étrange à vivre parmi ce peuple dont rien ne décourageait l’activité. D’ailleurs, même à Anvers, la pluie n’est qu’un accident, quoique fréquent, et je me souviens aussi de ces avenues ensoleillées, des magnifiques promenades qui conduisent à son musée, à ses Quentin Metzis. Quelle douceur mettent ces chefs-d’œuvre dans le souvenir et comme en un tel moment elle se fait plus pénétrante. Ah ! jours que je ne reverrai pas, jours d’allègres voyages, maintenant séparés de ceux qui me restent à vivre par une brume de sang, soirs de pluie, de vent et de falots, matinées dans le brouillard jaune de l’Escaut, vous aviez un goût de printemps…



COMMUNION



15 octobre 1914.


C’est un très beau mot que celui de cette dame qui disait l’autre jour, à propos des « Taube » : « C’est un danger qui ne me déplaît pas. Il nous rapproche des combattants. Il nous anoblit. » Voilà un sentiment très digne et que plus d’un cœur partagera, mais il faut bien dire que ce péril, bien que suspendu sur nos têtes, n’est pas de ceux dont il soit permis de frémir. Il est bien moindre, à tout prendre, que celui que faisaient encore courir aux Parisiens, il n’y a pas plus de trois mois, les automobiles, et aux automobilistes, le goût inconsidéré de la vitesse. Risquer sa vie, risquer son intégrité corporelle, ce qui est pire, n’y sommes-nous pas de longtemps habitués ? Quand on avait traversé quelques avenues fréquentées, quand on avait fait une course à pied à travers Paris, n’avait-on point bravé dix fois la mort ? Mais c’était sans y penser. Tous les dangers ne sont pas imaginaires, mais c’est l’imagination qui les rend redoutables. À la guerre même, et dans l’effroyable guerre moderne, il est moindre que ne se le représente notre sensibilité. Quand on a les nerfs solides (les miens sont malheureusement très fragiles), on arrive très vite à en dominer l’impression. La meilleure preuve, ce sont ces lettres de bonne humeur et de sang-froid qui nous arrivent du front, griffonnées entre deux volées de mitraille. Quoi qu’invente l’homme pour se faire peur, il n’arrive pas à subjuguer la volonté des braves. Unissons-nous à ceux-là par la pensée et nous serons braves aussi contre la pensée déprimante.



FANTÔME



22 octobre 1914.


Il y a entre ma vie présente et le passé un rideau de brouillard que d’un geste je m’efforce parfois de dissiper un instant. Mais il est si épais que je parviens rarement à y creuser une étroite meurtrière par où je puisse, l’espace d’un éclair, apercevoir les choses d’autrefois. Je pourrais dire tout simplement, abandonnant une image trop difficile à bien préciser, que le passé, qu’hier encore je touchais, avec lequel je vivais sans effort, le rappelant vers moi d’un signe aussitôt obéi, que ce passé sans lequel le présent n’a plus d’assise et chancelle, n’existe plus, et, chose extraordinaire, n’a jamais existé. Alors, comment est-ce que je vis puisque le présent dépend du passé, comme un fils dépend de son père ? Mais c’est bien simple, je ne vis pas, je ne suis qu’un fantôme qui flotte dans l’air, sans consistance, sans formes précises, à l’état d’essai ou de résidu de vie. Ses efforts pour se relier aux choses et en prendre connaissance sont rarement heureux. Quand il croit s’être accroché à quelque souvenir, à quelque témoin d’hier, non encore pulvérisé, cette épave tout à coup échappe à ses doigts de fantôme et, fantôme elle-même, fond dans l’air épais, se répand en vapeur, en quelque chose de mou et de fluide, qui s’en va. Parfois ce pauvre être désemparé arrive à saisir un livre dans sa bibliothèque, un livre jadis aimé dont il se propose un grand plaisir, mais à mesure qu’il lit les pages de jadis, ce plaisir rancit, comme un parfum qui peu à peu tourne à l’aigre. Et les êtres qu’il rencontre lui disent, d’une voix d’au-delà : « Nous sommes tous ainsi, tous nous avons pareille aventure, nous flottons et nous flotterons, fantômes, éternellement. » C’est un cauchemar, assurément, un cauchemar. Je me réveillerai, car il faut que je me réveille.



ÉTAT D’ESPRIT



26 octobre 1914.


J’ai reçu des nouvelles du front ; lequel, on ne me le dit pas. Le timbre de la poste est mystérieux. Il porte seulement ces mots peu explicites : Trésor et Postes, 20 octobre. Attaché comme cycliste à un état-major, ce jeune soldat a sans doute eu des facilités de communication car, d’où qu’elle vienne, sa lettre n’a mis qu’un temps presque normal à me parvenir. La dernière fois que je l’avais vu, il faisait avec impatience son temps de service, méditant surtout sur les activités dans lesquelles il allait s’engager ; la brusque et violente guerre n’a pas beaucoup modifié son état d’esprit. Comme tous les jeunes gens, il songe à l’avenir plutôt qu’au présent qui n’est pour lui qu’un dur moment à passer. Il s’agirait de longues grandes manœuvres qu’il ne serait pas plus calme et plus confiant. N’ayant d’autre responsabilité que soi-même et s’étant une fois pour toutes confié au hasard, qui l’a jusqu’ici protégé, il exécute, quels qu’ils soient, les ordres commandés et s’en trouve bien. C’est que l’absence de responsabilité, dans des circonstances difficiles, est un grand soulagement. L’obéissance est le dernier bonheur de ceux qui ont remis leur volonté entre les mains de leurs chefs. Comme cela simplifie la vie, comme cela la rend facile ! Agir et n’avoir pas le poids de ses actes, mettre toute son intelligence dans l’accomplissement d’un ordre dont on n’a à discuter ni les termes, ni l’esprit ! À mesure que l’on monte dans la hiérarchie militaire ou la hiérarchie sociale, on se trouve plus ou moins astreint à l’initiative. Alors, adieu la paix. Je ne serais pas étonné que ce jeune soldat dise plus tard, en songeant à ces rudes moments : « Ce fut le temps le plus heureux de ma vie ! »



IDÉES TURQUES



27 octobre 1914.


C’est une manière de parler : il ne peut s’agir d’idées, mais seulement de reflets, de lueurs d’idées. Comme tous les peuples en décadence, en effet, les Turcs mêlent à beaucoup de présomption, une invincible tendance à imiter ce qui semble avoir réussi aux autres peuples avec lesquels ils sont plus ou moins en contact. Ils parlent même d’indépendance, ils parlent de liberté, ils parlent de nationalisme. Pour commencer, ils vont rendre la justice turque aux Européens qui vivent dans leur empire. Ce sera joli. Les puissances les avaient jugés incapables d’organiser vraisemblablement un service des postes. Les lettres contiennent quelquefois de l’argent. C’est bien tentant pour un Turc. On les avait soustraits à la tentation. Cependant, profitant de la folie européenne, ils ont secoué le joug postal et fermé les bureaux étrangers. Alors a commencé, de même que le règne de la justice turque, le règne de la poste turque. Il est facile de vendre des timbres et d’en encaisser le montant, mais il est ennuyeux de faire parvenir à destination les correspondances. Aussi bien, quel besoin est-il de distribuer lettres et journaux ? Les journaux surtout sont innombrables. Quel embarras ! Il serait si simple de les confisquer au passage. La besogne serait faite. Ainsi fut-il décidé pour commencer. On verra ensuite. Donc, on accepte les journaux à la poste turque, mais on les confisque du même coup. Ne sont-ils pas pleins de bavardages et de nouvelles généralement désagréables pour l’autorité ? La poste turque fonctionne.



A L’ACADÉMIE

28 octobre 1914.

On a prêté à l’Académie le projet d’accueillir par acclamations M. Maeterlinck. L’acclamation est peu académique et on regrettera qu’il ait fallu les tragiques circonstances actuelles pour que l’Académie reconnaisse qu’un écrivain belge, après tant de beaux livres, soit digne de prendre place à côté de plusieurs écrivains français qui font moins d’honneur à la France que M. Maeterlinck n’en fait à la Belgique. Puis il y a la question de la naturalisation. Il est dur, en ce moment-ci, pour un Belge, de cesser d’être Belge, même pour devenir Français. Je voudrais autre chose. Je voudrais que M. Maeterlinck posât sa candidature, fît les visites d’usage, fut soumis à un scrutin et que personne n’eût l’air de s’apercevoir qu’il y a là je ne sais quelle entorse aux règlements. Il deviendrait Français puisqu’il serait membre de l’Académie française et il resterait Belge, car c’est un honneur qu’on ne saurait songer à lui enlever. Et M. Emile Verhaeren entrerait par la même porte à la prochaine vacance. Le regret serait de ne pas pouvoir les faire entrer fraternellement tous les deux le même jour. Dans le milieu littéraire français où ils conquirent d’abord la gloire, avant d’être adoptés par le grand public, on ne met pas en effet l’un d’eux au premier rang. Le grand poète n’y cède pas la place au grand prosateur, essayiste et dramaturge. Tous les deux sont parmi les plus beaux représentants de la littérature française.



L’AUXILIAIRE

30 octobre 1914.

C’était, avant la guerre, une position militaire sans éclat, mais de tout repos. L’auxiliaire, quel que fût son âge, était celui dont on n’a pas besoin. On le laissait donc vaquer paisiblement à ses affaires et, pourvu qu’il se présentât à certaines revues annuelles et même plus espacées, on se tenait pour satisfait. Cependant l’heure est venue où on a eu besoin de tout le monde et l’auxiliaire a été utilisé à toutes sortes de besognes, fort peu en rapport, la plupart du temps, avec ses occupations civiles. J’en connaissais un qui était professeur dans un lycée de province, myope, peut-être, mais robuste et de belle apparence. Mobilisé dès le premier jour, on le désigna pour l’emploi de fossoyeur et, depuis, mélancolique et sans gloire, à la suite des armées françaises, il creuse des tombes. J’allais dire que c’est une destinée shakespearienne, parce que je pensais à la scène d’Hamlet et du fossoyeur. C’est plutôt du Scarron ou du Lucien. C’est bien du Lucien, que la besogne qui est échue à un autre soldat auxiliaire, connu dans les lettres. Il fut soudainement mué en brûleur de café. Il fit ce que l’on voit faire dans les petites rues de Paris aux garçons épiciers : il tourne la manivelle parmi une odorante fumée. Cela dut lui paraître bien drôle les premiers jours. Je suis sûr qu’il pensait à Philippe de Macédoine devenu savetier aux enfers. Puis il languit à ce métier improvisé, devint malade, faillit mourir. Pauvre auxiliaire ! Un fusil, peut-être, lui eût mieux convenu.

LA GUERRE ET L’ART

4 novembre 1914.

Voici la première manifestation artistique collective au sujet de la guerre : « La grande guerre, par les artistes », album périodique de huit planches sous une couverture. Il faut féliciter de cette initiative les maisons Berger-Levraut et George Crès, qui essaient de rendre ainsi à la librairie un peu de son activité. J’ai lieu de croire qu’une tentative analogue se prépare dans une direction toute littéraire et philosophique. L’intérêt en ce moment-ci est moins de faire des choses absolument réussies que de faire quelque chose, de prouver au public et à soi-même qu’on est, dans des genres divergents, toujours capable d’effort et de bonne volonté. Il y a d’ailleurs beaucoup plus que de la bonne volonté dans la première livraison de cet album, qui séduira non pas seulement le passant et le curieux, mais aussi l’amateur. Il n’est pas mort, l’amateur. Il collectionne toujours, et cela est bon signe. Mais qu’il sache que l’on a particulièrement pensé à lui et qu’on lui a fait des tirages de luxe, comme d’habitude. Il faut reprendre ses habitudes dans toutes les circonstances où cela est possible. Hier, par ce beau dimanche, il y avait sans doute beaucoup de monde dans les cimetières, il y en avait aussi beaucoup sur les quais de la rive gauche. On bouquinait, comme d’habitude. Les solitaires, les isolés, par goût ou par nécessité, sont très nombreux à Paris. Que feraient-ils des longues soirées s’ils n’avaient pas la lecture ? Joignez à cela quelques images et les tristes heures passent moins lourdes.



LE GOUMIER VAINQUEUR

8 novembre 1914.

C’est une image donnée par un journal. À travers les rues de Furnes aux maisons découpées comme pour y étager des pots de fleurs, des cavaliers algériens conduisent un convoi de prisonniers allemands qu’ils ont probablement capturés eux-mêmes, et c’est vraiment une bien jolie réponse à la manière méprisante dont l’empereur allemand parla de ces braves gens. Mais peut-être commence-t-il à revenir sur leur compte et à trouver qu’il n’est point nécessaire, pour faire un bon soldat, de se nourrir habituellement de choucroute, de bière et de musique allemande. Seul, peut-être, M. Romain Rolland est humilié, dans son patriotisme international, de voir la civilisation allemande mise à mal par des gaillards un peu colorés de ton, plus colorés, en vérité, que son style plâtreux. Mais comment va-t-il concilier son respect de la culture germanique avec l’alliance des Germains et des Turcs ? Est-ce que nous allons voir Jean-Christophe renier sa patrie d’adoption qui s’est souillée avec le Bachi-Bouzouck ? Il le devrait pour être logique avec ses dernières idées sur l’échelle de la dignité humaine. Au reste, cela m’est parfaitement égal, ne m’étant jamais beaucoup intéressé à la logique des musicographes. Au fait, je ne mésestime nullement M. Romain Rolland, dont le nom ne m’est venu à l’idée qu’à propos d’un petit tableau militaire fort suggestif. Si même il écrivait plus proprement, je lui ferais même une place parmi les écrivains recommandables. Mais qu’il médite sur le goumier menant en laisse un vaincu germain, qui sait ? peut-être Jean-Christophe lui-même.



RÊVE

9 novembre 1914.

L’autre jour j’ai passé la nuit près d’une batterie qui ne cessait de tirer et qui me rendait la vie bien désagréable. Je dois dire à ma louange que je n’avais pas peur, mais j’étais agacé avec parfois cette angoisse que cela ne finirait jamais, que la vie s’écoulerait désormais ainsi, qu’il en fallait prendre son parti. C’était la nuit, puisque j’étais couché dans mon lit, qui s’était souvent trouvé établi parmi le bruit des obus, et c’était le jour, puisqu’on y voyait parfaitement, qu’on distinguait même les flots de la mer au delà des dunes basses. Je devais évidemment ce mauvais rêve à une lecture trop attentive d’un épisode de la bataille et aussi à un certain mouvement de fièvre qui m’emportait au pays des vilaines chimères. Malgré l’activité, le bruit et le danger, c’était morne, parce que c’était sans espoir. On était là d’une façon définitive. On y vivrait désormais et surtout on y mourrait, mais la vie était si ennuyeuse que la mort était comptée pour peu de chose. J’en étais là de mes sensations de rêve péniblement rassemblées quand j’ai vu un jeune officier venu du front, qui me donna des impressions tout à fait réelles, mais pas absolument contradictoires à celles que j’avais rêvées. On a bien la sensation, là-bas, d’être établis dans la bataille, comme dans un état nouveau auquel on se fait, mais dont on ne prévoit pas la fin. Pourtant ? Oui, la fin viendra tout de même. Ce sera une nouvelle phase du rêve.



L’ÉTAT DE GUERRE



10 novembre 1914.

Les événements actuels sont fort durs, non seulement pour les nations directement en guerre, mais pour l’Europe entière et on peut dire pour le monde civilisé tout entier. Ceux qui ne souffrent pas très cruellement ont une sensation de malaise. Ils comprennent qu’il se passe quelque chose d’anormal, que les rouages sociaux sont faussés. Ils se disent que leur situation va peut-être devenir précaire. Les bombes que l’on échange sur les bords de l’Yser pourraient bien tomber un de ces jours jusque dans la caisse d’un épicier de Chicago et déjà je croirais volontiers qu’on y a éprouvé des commotions fâcheuses. N’en soyons pas surpris, l’état de guerre au sein même de la civilisation retentit jusqu’en ses parties les plus éloignées. Rien de plus naturel. On explique cela par la complexité du monde moderne et l’enchevêtrement inextricable des intérêts. Je trouve que le mot moderne est trop dans l’explication proposée. Il en fut toujours de même sans doute. Une commotion dans les centres vitaux a toujours retenti jusqu’aux extrémités de l’organisme. Seulement autrefois, on n’y faisait pas attention. On n’était pas habitué à la paix. C’est elle qui semblait anormale, qui semblait une surprise ménagée aux hommes par les Dieux. La plupart des grandes civilisations de l’antiquité se sont développées parmi de furieux états de guerre. Que l’on pense aux petites et glorieuses républiques grecques. Elles ne connurent la paix que pour connaître la décadence. Les batailles et les sièges furent constants en Italie jusqu’au xvie siècle. Dans la tragédie humaine, la paix ne fut peut-être jamais qu’un entr’acte.



« BULLETIN DES ÉCRIVAINS »
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11 novembre 1914.

C’est une très bonne idée qu’ont eue trois écrivains qu’il faut nommer, René Bizet, Fernand Divoire, Gaston Picard, de publier sous ce titre « Bulletin des Écrivains, 1914-1915 », une gazette des hauts faits, des morts glorieuses, des blessures, des destinées des écrivains jetés dans la mêlée, arrachés soudain à leurs travaux, à leurs rêves, à leurs pacifiques espoirs. Mais pacifiques ou ardents, les uns et les autres, selon leur âge ou leur santé, sont partis, vont partir, par un geste quelconque tentent de se rendre utiles à la patrie menacée. Mourir pour la patrie, j’ai cru longtemps que ce n’était là qu’une romance guerrière, mais voilà que je ne sais que trop que c’est la plus poignante et la plus noble des réalités. Prés de vingt jeunes gens appartenant aux lettres sont morts au champ de bataille, plus de trente ont été blessés, et les deux listes vont s’accroissant tous les jours ; d’autres ont dû sortir tout perclus des affreuses tranchées. Un poète anglais me demandait l’autre jour

des nouvelles de son confrère Charles Vildrac : ce fin et charmant poète a été blessé ; blessés Robert Veyssié, Alfred Drouin. Mais n’y eut-il pas des oublis ou m’a-t-on donné de faux renseignements ? Je croyais qu’il fallait déplorer aussi la mort du poète Gojon. Ce bulletin précisera les nouvelles. Il est précieux et saisissant. On y voit l’œuvre de mort dans toute son horreur aveugle et comment nous sommes à une heure où les plus jeunes sont les moins sûrs du lendemain. On se demande même, si cette fauchaison continue, s’il y aura un lendemain pour la jeune littérature. Il y a toujours des lendemains, mais jeunes et vieux en garderont pour longtemps un trouble singulier et douloureux.

DES LETTRES

11 novembre 1914.


C’est une des choses qui m’intéressent le plus dans les tristes journaux d’aujourd’hui, que ces lettres trouvées sur des ennemis, ces carnets où le soldat teuton a consigné ses observations, d’abord ses espérances, plus récemment ses ennuis et ses doléances d’une campagne interminable. Elles étaient fréquentes, il y a encore quelques semaines. Elles se font plus rares. On dirait que ce n’est plus la même armée que nous avons en face de nous et que la seconde ou la troisième n’a même plus le cou- rage de noter ses mauvaises aventures. Un soldat qui n’a plus la certitude de la victoire n’a pas grand courage à conter ou des espérances trop incertaines ou des mécomptes trop certains. Ces impressions que j’ai tirées de lectures fragmentaires ne sont peut-être pas très exactes. On n’a en effet publié ces lettres trouvées, ces feuilles de route, qu’à regret, dirait-on, et sans méthode, comme des épisodes insignifiants, alors qu’on aurait pu y trouver la véritable psychologie de l’envahisseur. Tout

de même, il s’y révèle une grande naïveté. Ces soldats, arrachés soudain aux professions les plus diverses, semblent tout d’abord continuer la campagne d’il y a quarante-quatre ans. Leur formation intellectuelle n’a pas eu d’autre fondement que cette histoire trop réelle, mais amplifiée jusqu’à la légende. Aussi sont-ils très à l’aise avec eux-mêmes tant qu’elle semble recommencer. Quand elle bifurque, c’est le désarroi ou le silence. L’esprit allemand est d’une lenteur extraordinaire. Ils mirent très longtemps, en 1870, à croire à leur victoire. En 1914. leur résistance à la mauvaise fortune sera tenace. N’ayons de ce côté aucune illusion. Il faudra les piler pour qu’ils se jugent vaincus.

UN SCULPTEUR

14 novembre 1914.

Je ne sais pas exactement quel était l’âge du sculpteur José de Charmoy. Peut-être eût-il dû être au feu et, avec son caractère chevaleresque, il eût accepté ce devoir avec joie mais depuis de longs mois il ne quittait plus sa chambre et guère son lit. L’automne avait rongé ses dernières forces. Il s’est éteint hier au milieu des grandioses rêves d’art qui le hantaient sans cesse. Charmoy, alors inconnu, s’était brusquement révélé, il y a quelques années, par le si original monument de Baudelaire qui se voit au cimetière Montparnasse, où un ricanement de bronze plane comme le destin sur le néant charnel du poète des Fleurs du Mal. Il était célèbre. Il aurait pu exploiter fructueusement son génie, mais sa nature le préservait des petitesses et des habiletés. Il se voua à une œuvre plus haute encore, qui devait symboliser la puissance, la sérénité, la douleur magnifiée, la maîtrise de soi qui font le génie de Beethoven. Cette œuvre qui fut il y a deux ans la gloire du Salon d’automne, étonna par sa sévérité et par sa grandeur. On n’était plus accoutumé à de telles œuvres qui ne tirent leur beauté que de l’expression même de la pensée. Il fut très difficile de lui assigner une place publique et je ne sais pas si le débat a été tranché. Qu’en adviendra-t-il ? Elle est. Je ne suis pas inquiet, on la redécouvrira un jour. Charmoy ne pouvait pas se reposer, encore qu’il eût besoin de repos, encore plus que de gloire, et il est mort comme il achevait le Tombeau du Poète, une belle chose encore. Tombeaux Tombeaux ! Charmoy avait la hantise des tombeaux, et voici le sien qui s’ouvre à l’heure des morts prématurées.

PSYCHOLOGIE

15 novembre 1914.

Les Allemands ont été d’excellents théoriciens de la psychologie, mais ils ont quelque mal à saisir les faits particuliers et à les mettre d’accord avec leurs principes. C’est que, si la psychologie est une science, elle est aussi un art de nuances, de finesses, de pénétration, surtout de bon sens. Il y a un mois et demi à deux mois, un avion allemand fit une excursion sur Rouen et y sema, non pas des bombes, mais des petits papiers d’une teneur fort curieuse. On y mettait les Français et particulièrement les Rouennais en garde contre « la perfidie des Anglais » Historiquement, la ville était bien choisie pour un avertissement de ce genre. Les Anglais, Rouen, Jeanne d’Arc, il semble y avoir une profonde antinomie entre ces termes. Rien de plus juste, mais le sentiment historique n’est pas invariable, les événements actuels l’ont bien prouvé. Les Allemands en sont toujours au bûcher de Rouen. Naïveté ! Cela n’a aucun rapport avec le présent. Un historien jugerait toujours défavorablement la conduite des Anglais au xve siècle, mais quelle influence cela pourrait-il avoir sur ses sentiments pour les Anglais de l’an 1914 ? Aucune, d’aucun genre, cela est trop évident pour qu’il soit besoin d’insister. Cela n’empêche pas les Allemands de persévérer et de mettre en garde les Français d’aujourd’hui contre leurs alliés. Richard Dehmel, poète allemand qui connaissait bien Paris, qui y avait des amis même, et qui, à cette heure, gît, paraît-il, dans une tranchée en face des nôtres, a repris ce thème dans sa lettre aux écrivains français. Quel manque de perspicacité ! Je n’aurais pas cru cela de lui. C’est à se demander si ce message était bien authentique. Perfide Albion ! Nous connaissons cet air, nous l’avons chanté les premiers, mais comme, maintenant, il nous fait rire

LA GUERRE ET L’ÉDUCATION

18 novembre 1914.

Du temps de Napoléon, l’Europe vivait dans la guerre perpétuelle. Ici ou là, le canon tonnait. Il est vrai que c’était, vue de France, la guerre hors frontières, mais on pensait cependant aux risques et toute l’éducation avait pour but de donner aux jeunes gens les moyens de surmonter la possible mauvaise fortune. Les Goncourt rapportent dans leur Journal ce que disait à son fils un homme de ces temps : « Il faut que tu saches le latin, on peut se faire comprendre partout quand on sait le latin. Il faut que tu saches le violon, parce que si tu es prisonnier de guerre dans un village, tu pourras faire danser les paysans et cela te rapportera quelques sous ; et si tu es prisonnier dans une ville, on pensera de toi que tu es un homme distingué, appartenant à une bonne famille et cela t’ouvrira les sociétés et te fera faire de bonnes connaissances. Et puis il faut que tu dormes sur l’affût d’un canon comme sur un lit. » Il aurait pu ajouter quelques recommandations non moins utiles sur la faim, la soif, l’ennui, les privations de tout ordre qu’il faut s’habituer à supporter. Qui sait si demain le terrassement, le creusement des tranchées ne deviendra pas une des choses enseignées, et non pas théoriquement, à la jeunesse, et qui sait si on ne l’habituera pas, les ayant creusées, à savoir y vivre, y dormir, à s’y adapter comme un animal à sa tanière ? La surface de la terre tendant, en état de guerre, à devenir inhabitable, il faudra acquérir, de même que certains grands fourmiliers, l’art de disparaître instantanément sous terre et d’y

cheminer, conquête qui ira de pair avec celle de l’air.
LE ROI DES BULGARES

20 novembre 1914.

Le personnage que Voltaire appelle ainsi dans Candide n’est autre que Frédéric II. Les Bulgares n’existant pas comme nation à cette époque, il n’y eut aucune méprise et chacun reconnut le roi de Prusse. Voltaire le connaissait bien, ainsi que les mœurs de son armée, et voici ce qu’il en dit, au chapitre III de l’inimitable roman. Candide, ayant assisté à une terrible bataille entre les armées du roi des Bulgares et celle du roi des Abares, bataille où « les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer », sort de la cachette d’où il surveillait philosophiquement « cette boucherie héroïque » et se dirige vers la frontière hollandaise.« II passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village abare que les Bulgares avaient brûlé selon les lois du droit public. Ici, des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes là, des filles éventrées, après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs d’autres, à demi-brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre, à côté de bras et de jambes coupés ». Ne dirait-on pas l’aspect d’un village belge, après que les Allemands y eurent passé ? Voltaire a bien vu que ces actes barbares étaient considérés par les Prussiens d’alors comme des manifestations du droit public. Je sais bien qu’il y a beaucoup d’ironie là-dedans et qu’il raille bien plutôt qu’il ne stigmatise les excès de la guerre, mais que les exemples qu’il en donne aient été empruntés aux mœurs des armées du « roi des Bulgares », c’est probablement que ces mœurs étaient déjà des modèles de cette barbarie.

LA CROIX-ROUGE

21 novembre 1914.

L’armée n’est heureusement à l’œuvre que sur une petite, quoique importante encore, partie du territoire, mais il est une institution, souvent militaire, souvent purement civile, que l’on voit travailler jusque dans les moindres bourgades de France, c’est la Croix-Rouge. Les hommes tuent et se font tuer, les femmes soignent les blessés. À chacun sa besogne. Pour être moins périlleuse, la seconde n’est pas moins noble. C’est le moyen qui leur est donné de participer à la tâche souveraine elles en pourraient être fières, si d’autres sentiments ne les pressaient en ce moment. La croix-Rouge ! Que serait, aujourd’hui, une telle guerre, si la Croix-Rouge n’existait pas ? Et pourtant, elle a eu un commencement. La bataille de Solférino s’est encore déroulée, a entassé des monceaux de pauvres blessés sans que la charité privée ait eu l’idée de venir à leur secours. Alors, je pense au Génevois Dunant, à cet homme de bien auquel tant de malheureux soldats doivent l’existence, les soins, le réconfort, les secours qui permettent à la vie de lutter contre la mort. Henri Dunant était un voyageur et un historien. Je ne sais pas comment il fut appelé à s’occuper de cette question poignante, la relève des blessés sur le champ de bataille, mais il donna à l’œuvre qu’il entreprenait sa forme définitive et une forme si flexible qu’elle a pu s’adapter à toutes les circonstances, grouper toutes les bonnes volontés et toutes les charités. Il lui donna tout, sauf peut-être son nom, dont je ne connais pas l’origine. Certes, il y a toujours eu des médecins et des brancardiers militaires, mais eux-mêmes reconnaissent que sans la Croix-Rouge ils seraient insuffisants. Honorons donc ce brave Dunant et donnons-lui un souvenir et un élan d’admiration, à cette heure où s’affirme plus que jamais la beauté et la grandeur de son œuvre d’humanité.

LE VILLAGE BELGE

22 novembre 1914-

Il est situé à Paris, car c’est en France, maintenant, qu’il faut chercher la Belgique, le Gouvernement au Havre et à Dunkerque, les habitants un peu partout. L’ancien séminaire de Saint-Sulpice ne servait à rien, on avait projeté d’y transférer le musée du Luxembourg, mais ce projet, comme tant d’autres, somnolait. Ce fut heureux, si quelque chose d’heureux peut arriver en ces temps-ci, car ce vaste bâtiment s’est trouvé à point pour recueillir un groupe important de pauvres réfugiés belges, plus d’un millier. C’est un village, c’est aussi une hôtellerie. Les uns y sont installés à demeure, les autres y passent, qui n’ont trouvé que des travaux temporaires, dans leur exil momentané et toujours plein d’espoir. Beaucoup de femmes et d’enfants, beaucoup de familles. On les a réunies dans des galeries phalanstériennes, dans de petites chambres. Ici ou là, les hôtes sont pourvus de tout. L’œuvre qui veille sur eux veut qu’ils soient confortablement nourris, chaudement vêtus, et même, car il n’y a pas de cheminées dans l’ancien asile ascétique, des poêles, puisque le froid est venu, ronflent dans les couloirs. Le village a même un médecin qui le visite tous les jours et se dévoue là, comme il s’est dévoué ailleurs, le docteur Lasne-Desvareilles. C’est lui qui m’a révélé cette œuvre qui, ennemie de la réclame (elle en a besoin, cependant), a été fondée, dés les premiers événements cruels du mois d’août, par un groupe de commerçants, d’habitants du quartier, au premier rang desquels il faut nommer M. Pellier, l’officier de paix du VIe. Cela fait que ses gardiens de la paix sont devenus les bons gendarmes du village, en même temps que ses dévoués protecteurs. Allez voir cela, vous serez bien venus si vous êtes des curieux sympathiques, mais

mieux encore si vous n’y venez pas les mains vides.
LE NEUTRE

23 novembre 1914.

Aux yeux d’un belligérant, jamais un entre ne remplira son devoir de neutre. Ce devoir est en effet bien difficile, non seulement à remplir, mais à concevoir. Le neutre est celui qui ne serait ni pour, ni contre, qui verrait, avec la même indifférence, la victoire ou la défaite de l’un des partis, qui serait, en un mot, aussi dépouillé de sympathie que d’antipathie. On peut rêver cela, quand il s’agit d’une guerre sans importance entre deux peuplades obscures ou même entre deux peuples secondaires, mais quand il s’agit d’un résultat qui pèsera sur l’Europe entière, sur le monde entier, est-ce possible ? Si la balance pèse à droite ou à gauche, les intérêts du neutre seront lésés ou favorisés. Comment lui demander une impassibilité, qui serait vraiment stoïque ? Tout ce que peut faire le neutre qui veut le paraître, qui ne veut encourir de reproches ni d’un côté ni de l’autre, est d’observer les règles du droit international, qui sont assez limitées et assez précises, et de les observer mécaniquement, pour ainsi dire, sinon en esprit, du moins à la lettre et avec crainte. Mais qui saura ce qui se passe dans son cœur ? Qui pourra sonder ses vœux secrets ? Le neutre, d’une impassibilité rigoureuse, serait une sorte de monstre inhumain, quasiment inconcevable. Il ne faut pas évidemment aller jusqu’à dire : « Celui qui n’est pas pour moi est contre moi. » On ne peut pas se déclarer neutre et prendre parti. Il ne faut pas choisir et c’est ce qui rend la qualité de neutre si délicate. Le plus habile se conduira avec le plus d’égoïsme. Il pensera à soi d’abord, mais sans se faire d’illusions, car cet égoïsme même sera mal interprété. En somme, il est si difficile d’être un vrai neutre, qu’il vaut peut-être mieux

être belligérant.
LEUR MISSION

2 décembre 1914.

Il ne faut pas confondre Hugo de Claparède, professeur de droit à Genève, avec Edouard Claparède, le directeur des Archives de psychologie, dont je ne connais pas les sympathies, mais dont je doute qu’elles puissent, en tout cas, s’exprimer d’une façon aussi maladroite. Donc Hugo de Claparède se fit emboîter et rabrouer, l’autre jour, à Genève, par son auditoire, pour avoir parlé de la « mission des armées allemandes ». Qu’y a-t-il donc dans la cervelle de ce protestant hargneux ? N’a-t-il pas encore pardonné à l’ancienne France d’avoir forcé jadis ses ancêtres à émigrer à Genève ? Sa rancune lui aurait-elle crevé, sur le cœur, au moment même où tout lui commandait au moins la réserve, sinon le silence ? Et puis, quelle maladresse de s’en aller parler, à Genève, pays neutre et qui aurait pu être envahi, de la mission des armées allemandes qui ont traité comme l’on sait la Belgique ! Si M. Hugo de Claparède réprouve toute solidarité de son pays avec la $0- France, n’aurait-il pas pu tout au moins montrer quelque sympathie pour la malheureuse Belgique ? Belle mission, en vérité, que celle de ravager et de détruire un petit pays innocent qui ne fit que son devoir, qui était d’essayer de défendre, même par les armes, sa neutralité consacrée par les traités ! Certes, la conduite des Allemands dans le nord de la France a été également sauvage, mais c’est un grand pays qui peut et qui sait se défendre efficacement. La Belgique ne le pouvait pas. L’agression contre ce pays a été odieuse ; elle demeurera impardonnable. Travestir cela en mission, quelle mentalité ! Et c’est de Genève que cela nous vient, d’une ville neutre de civilisation française ! Méprisons ce professeur, comme le méprisent

ses élèves.
GUERRES D’AUTREFOIS

5 décembre 1914.

Je lis dans un manuel historique : « 1692. Aux Pays-Bas, Louis XIV prend Namur. » Et dans les mêmes années on trouve aussi les noms de Mons, de Charleroi, de Bruxelles, de Dixmude, et d’autres villes associées à la guerre actuelle de la façon la plus triste. Une bataille, au xviie siècle, devait avoir quelque chose de majestueux il nous en reste la vision dans les tableaux de Van der Meulen, encore qu’il ait peut-être mis un peu trop d’ordre dans ses parades guerrières. Mais un siège, si l’on s’en rapporte aux correspondants de guerre du temps (c’était Racine, c’était Boileau) pouvait avoir un air de fête, qui nous paraîtra bien singulier. Les gens de ce temps-là étaient évidemment très civilisés ils passaient avec une extrême rapidité de l’état de guerre à l’état de galanterie, ou plutôt mêlaient intimement ces deux états. C’est au point qu’on ne s’y reconnaît plus. On prit Namur. Est-ce un siège, est-ce un ballet ? Mme de Maintenon préside. Elle se multiplie. Les forts se sont rendus, la ville est prise, le roi fait porter des rafraîchissements dans la tente des officiers et des soldats. Les dames vont visiter ces braves et assister à leur collation. Mais ce n’est pas tout. Mme de Maintenon veut traiter elle-même les officiers. Elle les invite et leur fait donner rendez-vous à une abbaye voisine. Les religieuses sont cloîtrées. La règle, pour cette fois, sera lettre morte. « Les officiers, les seigneurs s’installèrent au réfectoire, et par un traitement inouï de politesse, les dames servirent elles-mêmes à toutes les tables. » N’allons pas plus loin. Restons-en sur le raffinement

inouï de politesse et comparons les deux époques.
LE TRICOT D’HONNEUR

6 décembre 1914.

Le général Joffre a reçu un tricot d’honneur, qui est aussi un tricot d’amour, un tricot où toutes les femmes de sa petite patrie, Rivesaltes, ont collaboré, des grand’ mères aux petites filles, un tricot où auraient bien voulu mettre la main aussi les autres femmes de France. De tous les honneurs, de tous les mouvements de reconnaissance qui sont allés vers lui depuis le commencement de la guerre, c’est peut-être à ce témoignage de sa ville natale qu’il aura été le plus sensible, car ce rude soldat est aussi, j’en suis certain, un homme sensible. Son souci d’épargner la vie de ses troupes, si opposé au gaspillage féroce de vies humaines que pratique l’ennemi, en est une des preuves. Ce n’est pas seulement la raison qui lui conseille cela, c’est la sensibilité. Il pense à l’avenir de la France, il pense à tant de belles jeunesses sacrifiées à la patrie, il pense aussi à ces femmes qui ont pensé à lui et qui lui devront la joie de revoir ceux qui sont partis. C’est pour cela qu’il n’est pas seulement admiré, mais aimé et vénéré. C’est pour cela que l’idée des femmes de Rivesaltes, si jolie et si touchante, a semblé aussi si raisonnable et si juste. Et puis, à courir par ces temps, de bataille en bataille, par ces temps et par tous les temps, on n’est pas sans risquer un peu de sa santé ; le tricot le mettra à l’abri des mauvais froids. Et quand même il le ferait ranger dans une valise, tout simplement, il lui tiendrait encore chaud, ne fût-ce qu’au

cœur.
ALSACE-LORRAINE

8 décembre 1914.

Nos armées ont repris sérieusement pied en Alsace, mais, soit directement, soit comme conséquence de l’ensemble des opérations, il semble bien maintenant que cette province et sa voisine redeviendront françaises. Ce serait pour nous le seul résultat de la campagne, qu’il serait encore considérable. C’est donc le moment de revenir un peu sur les espoirs de reconquête, qui au cours de ces quarante dernières années, avaient fini par sembler tellement chimériques que l’on en parlait le moins possible. Le feu sacré était toutefois entretenu par Déroulède, qui mourut l’an passé non seulement en y pensant toujours, mais en en parlant toujours. Même, à un moment, sa Ligue des Patriotes avait pu paraître dangereuse pour la paix. Elle était surtout exaspérante pour ceux qui avaient pris leur parti d’un état de choses de fait qu’ils ne voyaient pas la possibilité de changer à notre profit. Je fus de ceux-là, et j’ai à me reprocher un article où je malmenais, non l’idée de patrie, certes, mais le groupement bruyant qui s’en servait mal à propos et, me semblait-il, indiscrètement. C’était une erreur, et je m’aperçois maintenant que cette « Ligue indiscrète » n’a pas été sans influence sur le magnifique mouvement de patriotisme qui a fait se lever jusqu’aux socialistes et pacifistes français, jusqu’aux anarchistes français, dans un mouvement de défense qui portera ses fruits. Les idées sont modelées par les événements, qui sont nos maîtres. Celles qui sont possibles dans l’état de paix naturelle deviennent inconvenantes dans l’état de cataclysme. Il est des hommes trop concrets auxquels il faut, plus qu’à d’autres, la leçon de ces événements maîtres. Ils sont

parmi les meilleurs, parce qu’ils sont les plus sincères.
VIEILLES CHOSES

11 décembre 1914.

Il y a une grande mélancolie à feuilleter les publications et les revues de tout genre qui parurent au moment où la guerre éclatait, quelques-unes même après l’ouverture des hostilités. Elles nous semblent vieilles d’un demi-siècle, c’est-à-dire deux fois vieilles, car les choses de l’esprit rajeunissent en s’éloignant vers l’ancienneté. Quoi ? C’est de cela que nous nous occupions quand la bataille allait s’engager autour de nos destinées ? Quelles futilités ! Et cependant, ces questions abolies, comme on les regrette et comme on voudrait que le moment fût revenu de nous y intéresser encore ! Comme elles nous semblent heureuses, les époques où nous discutions sérieusement de l’avenir du cubisme ou des mérites respectifs du vers libre et du vers régulier ! Il fut un moment, au mois d’août, où je crus fermement que tout cela était fini, à tout jamais, qu’il ne serait plus jamais question ni d’art, ni de poésie, ni de littérature, ni de science même, mais je crois bien que j’exagérais. L’esprit tend naturellement vers les habitudes qui maintiennent son activité. On se rappelle la légende du siège de Paris, d’un fervent ou d’un distrait qui bouquinait sur les quais, au bruit des obus. J’ai vu l’autre jour quelque chose, non de pareil, mais d’analogue, un monsieur converti par un ami au culte des livres rares commencer une collection de premières éditions à l’heure où des écrivains désespèrent encore d’achever jamais l’œuvre qu’ils ont commencée, puis abandonnée. C’était un sage. Le jour viendra, en effet, il vient déjà, on sent son approche, où les petites passions de la curiosité vont égoïstement reprendre et envahir à nouveau

la vie.
LA CONFIANCE

13 décembre 1914.

Il y a longtemps que je l’ai dit pour la première fois : la vie est un acte de confiance. Il faut, pour vivre, avoir confiance dans sa santé, dans sa fortune, dans son travail, dans sa femme, dans ses amis. Quand une de ces sources de confiance est atteinte, la vie est endommagée ; quand toutes ont fléchi, la vie est impossible. Confiance n’est pas certitude. Il n’y a pas de certitude pour les activités qui se développent dans l’avenir, il y en a à peine pour les actes présents, mais la confiance est précisément le sentiment qui joue le rôle que la certitude assume dans la région intellectuelle. Ce n’est qu’un sentiment. Comme tel, il est purement subjectif, attaché à un individu ou à un groupe. Il est conservateur de cet être, ou de ce groupe d’êtres. Il n’est pas créateur, quoique sans lui la création soit impossible. Il ne détermine pas les résultats, mais sans lui les résultats ne pourraient être déterminés. C’est un des chapitres les plus curieux de la psychologie mêlée de l’intelligence et des sentiments et celui où on démontre le mieux la dépendance de ces deux activités. Un peuple qui n’aurait pas confiance en lui-même ne pourrait vaincre. Il n’est donc pas inutile de constater la confiance des combattants, puisqu’elle montre qu’ils sont dans les seules conditions où l’on peut, comme le répète chaque jour le général Bonnal dans le titre de ses articles, atteindre au succès final. Du point du vue de la raison toute nue, la confiance n’aurait pas grande valeur, puisqu’on peut toujours la ranger dans le chapitre des illusions, mais l’homme ne se sert jamais de sa raison pure qui n’est qu’une conception philosophique, et même le langage a devancé l’objection des abstracteurs en unissant les deux termes dans une locution confiance raisonnée. Derrière ce bouclier, la confiance est peut-être

une force invincible.
NOUVELLES LITTÉRAIRES

14 décembre 1914.

Elles nous viennent maintenant des tranchées, des dépôts, des hôpitaux, des camps de prisonniers. Qui est mort, qui est blessé, qui est malade ? Le Bulletin des Écrivains, n° 2, répond à ces questions pour le mois qui vient de s’écouler. Il n’a pas été très meurtrier pour les lettres, d’où on peut en inférer qu’il a été le même pour l’ensemble des armées, malgré la fréquence des combats et la progression des lignes, mais il n’y a pas mal de blessés, quelques prisonniers et encore des disparus. Avec ces trois catégories, on ferait un excellent sommaire de revue ou de journal littéraire, on alimenterait une librairie. Que faut-il entendre par « disparus » ? On reporte toujours à cette liste le charmant du Fresnois. Hélas ! Quel espoir laisse-t-il encore ? Il est disparu depuis les premiers combats en Belgique. Serait-il blessé grièvement et prisonnier en Allemagne ? Triste perspective et c’est la meilleure. Il en est de même du jeune romancier Alain-Fournier. Cependant, son ordonnance aurait pu revenir sur le lieu du combat où il était tombé et reconnaître le corps. Il est donc peu permis, à moins d’une erreur inexplicable, d’avoir des doutes sérieux. Par prudence, les rédacteurs l’ont mis parmi les disparus. Ce serait une perte très sensible pour les lettres. En somme ce bulletin continue d’être un document très triste et très glorieux, quoique la gloire qui échoit à quelques-uns soit une gloire définitive et sans le lendemain qu’ils avaient rêvé. Mais les lendemains sont bien incertains et peut-être vaut-il mieux mourir en pleine force et en pleine jeunesse que d’en courir les risques. Il y a longtemps que les Anciens, si sages, avaient mis au premier rang des amis des dieux ceux qui meurent jeunes. Ce qui nous paraît une injustice du sort est peut-être un privilège. N’importe Il est douloureux pour ceux qui le

contemplent.
LA VIE DANGEREUSE

13 décembre 1914.

Vers la fin du mois de juillet, j’avais eu l’occasion de rassembler quelques idées sur ce que les Américains et en particulier M. Roosevelt appelaient « la vie dangereuse » et qu’ils tenaient pour un idéal. Puis d’autres soucis que littéraires me prirent comme tout le monde et j’oubliai la spéculation. Mais je puis dire qu’à l’heure présente, pas plus qu’à des moments plus heureux, cet état, qui est actuellement le nôtre, me semble assez éloigné d’un idéal sensé. Sans doute, cela exalte nécessairement certaines qualités de l’être humain, mais aux dépens de tant d’autres Il est peut-être bon de l’avoir traversé, mais qu’aurait édifié l’homme s’il avait vécu toujours dans une perpétuelle alerte ? Il n’aurait même pas atteint la période barbare, il serait encore à l’état sauvage. La vie dangereuse est un moyen de conquérir la maîtrise de soi, ce n’est pas un état dont la perpétuité soit souhaitable. Dernièrement, un poète qui était sur le front écrivait à des amis « Envoyez-moi des livres qui traitent de la guerre, qui me la fassent aimer, car, réduit à mes seules forces, je n’y puis parvenir. » Autre chose est de subir courageusement, autre chose est d’aimer. Il n’en eut pas le temps, d’ailleurs. Une balle, deux jours après, le couchait sur le champ de bataille. S’il y a des pressentiments, Alfred Drouin n’y échappa point. Comment aimer ce qui va vous détruire ? Une telle mort aurait fait un bel épisode de Servitude et Grandeur militaires, si Vigny avait vu de plus prés ce qu’il n’a conté qu’imaginativement. Mais la plupart de ceux qui vivent la vie la plus dangereuse n’en ont point conscience et c’est pourquoi ils la supportent, sans analyser leurs sentiments. Je considère comme deux fois héroïque l’homme de pensée ou de réflexion qui s’avance au milieu de la mitraille, car la vie est plus dangereuse pour

lui que pour un autre.
JUGEMENTS

17 décembre 1914.

Laissons au-dessus de la guerre, je vous en prie, quelques noms allemands. Goethe ou Beethoven appartiennent à tous les peuples par ce qu’ils ont mis d’humain dans tous les peuples. Ils n’ont ni bombardé Reims, ni signé le manifeste des intellectuels d’outre-Rhin. La guerre n’a pas changé la valeur de leur âme. J’en dirais autant de Schopenhauer et de Nietzsche dans l’ordre philosophique. Ils n’ont pas pensé en allemand, ils ont pensé en humain. C’est à coup sûr un sot que celui qui écrivait l’autre jour « le hideux Schopenhauer ». C’est aussi un ignorant, car il devrait savoir que les crocs de son pessimisme n’ont pas épargné ses compatriotes, moins encore que les autres peuples. « En prévision de ma mort, dit-il dans ses Memorabilia, je fais cette confession que je méprise la nation allemande à cause de sa bêtise infinie et que je rougis de lui appartenir ». Je crois vraiment, que s’il était notre contemporain, il ne réviserait pas son jugement, encore qu’on puisse n’y voir qu’une rude boutade et peut-être une imitation de la manière de Voltaire. Ces grands Allemands du passé nous appartiennent d’ailleurs presque autant qu’à l’Allemagne. Ils ont tous sucé le lait de la culture française, Goethe le premier. Schopenhauer doit beaucoup à Chamfort et à Voltaire. Nietzsche, qui haussait les épaules à l’idée seule de culture allemande, avait l’esprit plein de nos plus pénétrants écrivains. Pour moi, je ne les abandonne pas plus que je n’abandonnerais Shakespeare ou Léopardi. Je n’ai pas conscience, en les aimant, d’aimer la pensée allemande,

mais bien la pensée humaine.
INDUSTRIES DE GUERRE

22 décembre 1914.

Ce sont les petites industries dont je veux parler, les industries accessoires basées sur notre besoin de bien-être relatif et destinées à diminuer autant que possible l’inconfort du soldat en campagne. Je suis bien sûr que le paysan serbe, dans un climat analogue, s’est moins préoccupé que nous des nuits en plein air et que ses sœurs ou sa mère ont, moins fébrilement que les nôtres, ourdi les tricots de laine. La race est plus dure. Ce travail personnel de la laine, sa transformation en vêtements de toute forme, aura été pour les femmes de France le grand œuvre de cet hiver. Beaucoup ne savaient qu’à peine ou ne savaient plus, car on trouvait tous ses besoins et aussi toutes ses fantaisies dans le commerce. C’est donc un métier qu’elles ont dû apprendre ou dans lequel elles ont dû se perfectionner. Voilà la première des petites industries créées par la guerre. Il en est d’autres du même genre qui nécessitaient un outillage hors de la portée des particuliers. De tous côtés ont surgi d’ingénieux moyens d’assurer le couchage du soldat, en le préservant soit du froid, soit de la pluie. Les abondantes pluies de l’automne avaient fait sortir le « parapluie du soldat », qui est à la fois une couverture, un manteau et un sac de couchage. Ces inventions se sont multipliées. La chimie s’ingéniait de son côté à combiner des systèmes de réchauffage des aliments sans feu visible. Nous eûmes le « réchaud des tranchées ». Enfin la pharmacie découvrit qu’elle détenait nombre de spécialités qui semblaient avoir été imaginées pour assurer la santé de qui couche à la belle étoile. Il n’est pas jusqu’à un stylographe bien connu qui ne semble avoir été inventé qu’en

vue de la correspondance militaire. Et sous toutes ces formes apparaît notre ingéniosité.
L’HEROÏQUE BELGIQUE

22 décembre 1914.

Parmi les publications illustrées à la gloire de la Belgique, le grand album intitulé L’Héroïque Belgique est assurément le plus saisissant par son texte, dû aux meilleurs écrivains, par les nombreuses images dont il est semé. On y voit ce qu’était la Belgique avant la guerre. On y voit ce qu’ils ont fait de cette belle province européenne, que tant de personnes connaissaient, que toutes aimaient et admiraient dans son art, dans son histoire, dans la légende. La conduite des Allemands en Belgique les a déshonorés devant l’opinion du monde, elle a montré aussi la bêtise orgueilleuse et cruelle de ce peuple soudain déchaîné. C’est à pleurer d’abord, c’est aussi à n’y rien comprendre. Ils ont la prétention d’annexer la Belgique et ils commencent par la terroriser, par l’incendier, par la détruire, par massacrer les habitants, par les affamer, par les ruiner ! Au point de vue de la piraterie, c’est stupide. Le pirate qui a mis la main sur une riche cargaison, ne la jette pas au fond de la mer ce serait de la déraison. Mais on n’analyse pas un tel forfait et surtout on ne le compare à rien. J’aurais voulu, dans L’Héroïque Belgique, quelques récits de témoins nous montrant les tueurs fusillant les populations, comme à Dinant, par exemple, mais ces choses n’ont paru que peu à peu dans les journaux, et à cette heure on ne sait pas encore tout. L’intérêt de cet ouvrage est surtout de nous faire regarder du côté des Belges, du côté des héros, car la Belgique, devant les crocs du monstre, fut héroïque, c’est incontestable et, si elle a provisoirement tout perdu, elle a gagné du moins une épithète, que l’histoire ne lui contestera jamais.