Pensées, essais et maximes (Joubert)/Titre XXIII

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Librairie Ve le Normant (p. 86-150).
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TITRE XXIII.

DES QUALITÉS DE L’ÉCRIVAIN
ET DES COMPOSITIONS LITTÉRAIRES.


I.

Dans les qualités littéraires, les unes tiennent aux organes, d’autres à l’âme, quelques-unes à la culture, quelques autres à la nature. La verve, par exemple, nous est donnée, et le bon goût s’acquiert. L’intelligence vient de l’âme, et le métier de l’habitude. Mais ce qui vient de l’âme est plus beau, et ce qui nous est naturel plus divin.

II.

La verve a plus de mouvement, le goût un mouvement plus ordonné. Il y a dans la première plus de vie, et plus d’âme dans le second. L’une s’élance en sautant ; l’autre procède avec mesure. L’une est plus brillante ; l’autre plus harmonieux. La verve est une passion, une impulsion, un besoin : elle cherche à se contenter.

Le goût est un sentiment : il voudrait plaire à tout le monde.

Naturellement l’âme se chante à elle-même tout ce qu’il y a de beau, ou tout ce qui semble tel. Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles mesurées, mais avec des expressions et des images où il y a un certain sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur qui ont une certaine harmonie l’une avec l’autre, et chacune en soi. Quand il arrive à l’âme de procéder ainsi, on sent que les fibres se montent et se mettent toutes d’accord. Elles résonnent d’elles-mêmes et malgré l’auteur, dont tout le travail consiste alors à s’écouter, à remonter la corde qu’il entend se relâcher, et à détendre celle qui rend des sons trop hauts, comme sont contraints de le faire ceux qui ont l’oreille délicate, quand ils jouent de quelque harpe. Ceux qui ont produit quelque pièce de ce genre m’entendront bien, et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d’abord, ou devenir à chaque ouvrage, un instrument organisé.

En poésie, en éloquence, en musique, en peinture, en sculpture, en raisonnement même, rien n’est beau que ce qui sort de l’âme ou des entrailles. Les entrailles, après l’âme, c’est ce qu’il y a en nous de plus intime.

Ce sont les enchantements de l’esprit et non les bonnes intentions qui produisent les beaux ouvrages. Celui qui, en toutes choses, appellerait un chat un chat, serait un homme franc et pourrait être un homme honnête, mais non pas un bon écrivain ; car, pour bien écrire, le mot propre et suffisant ne suffit réellement pas. Il ne suffit pas d’être clair et d’être entendu ; il faut plaire, il faut séduire, et mettre des illusions dans tous les yeux ; j’entends de ces illusions qui éclairent, et non de celles qui trompent, en dénaturant les objets. Or, pour plaire et pour charmer, ce n’est pas assez qu’il y ait de la vérité : il faut encore qu’il y ait de l’homme ; il faut que la pensée et l’émotion propres de celui qui parle se fassent sentir. C’est l’humaine chaleur et presque l’humaine substance qui prête à tout cet agrément qui nous enchante.

L’enthousiasme est toujours calme, toujours lent, et reste intime. L’explosion n’est point l’enthousiasme, et n’est pas causée par lui : elle vient d’un état plus violent. Il ne faut pas non plus confondre l’enthousiasme avec la verve : elle remue, et il émeut ; elle est, après lui, ce qu’il y a de meilleur pour l’inspiration.

Boileau, Horace, Aristophane, eurent de la verve ; La Fontaine, Ménandre et Virgile, le plus doux et le plus exquis enthousiasme qui fut jamais. J-B Rousseau eut plus de verve que Chaulieu, et Chaulieu plus d’enthousiasme que Rousseau. Quant à Racine, ce n’est pas là ce qui le distingue : il eut la raison et le goût éminemment. Dans ses ouvrages, tout est de choix, et rien n’est de nécessité.

C’est là ce qui constitue son excellence.

Il faut de l’enthousiasme dans la voix, pour être une grande cantatrice ; dans la couleur, pour être un grand peintre ; dans les sons, pour être un grand musicien, et dans les mots, pour être un grand écrivain ; mais il faut que cet enthousiasme soit caché et presque insensible : c’est lui qui fait ce qu’on appelle le charme.

Il y a deux sortes de génie : l’un qui pénètre d’un coup d’œil ce qui tient à la vie humaine ; l’autre, ce qui tient aux choses divines, aux âmes. On n’a guère le premier pleinement et parfaitement, sans avoir aussi quelques parties du second ; mais on peut avoir le second sans le premier. C’est que les choses humaines dépendent des choses divines, et y touchent de toutes parts, sans qu’il y ait réciprocité. Le ciel pourrait subsister sans la terre, non la terre sans le ciel.

Buffon dit que le génie n’est que l’aptitude à la patience. L’aptitude à une longue et infatigable attention est en effet le génie de l’observation ; mais il en est un autre, celui de l’invention, qui est l’aptitude à une vive, prompte et perpétuelle pénétration.

Il y a une sorte de génie qui semble tenir à la terre : c’est la force ; une autre qui tient de la terre et du ciel : c’est l’élévation ; une autre, enfin, qui tient de Dieu : c’est la lumière et la sagesse, ou la lumière de l’esprit.

Toute lumière vient d’en haut.

Sans emportement, ou plutôt sans ravissement d’esprit, point de génie.

Tout grand talent vient d’un contrepoids mal établi, où le vital est le plus faible et l’organique le plus fort ; sorte de désordre animal, mais force et santé d’esprit ; dérangement conforme à l’ordre moral, car il provient uniquement de ce qu’entre nos deux principes l’excellent a prédominé. Cette prédominance cependant a ses mesures et ne doit pas aller jusqu’à l’excès. Sans quelque proportion, il y aurait ruine ; ce ne serait plus seulement l’équilibre qui se romprait, mais la balance. L’esprit dominant la matière, la raison domptant les passions et le goût maîtrisant la verve, sont les caractères du beau.

La sagesse est le commencement du beau.

Il faut avant tout, pour qu’une personne, une chose, une production soient belles, que l’espèce ou le genre en soit beau. Sans cette condition, il n’y aura point là de beauté intérieure et qui puisse toucher l’âme ; car rien n’est touchant, rien n’est pénétrant que ce qui vient de Dieu, de l’âme et du dedans.

La facilité pour le beau est le bonheur et non le partage commun des grands génies. Ce n’est qu’une habitude de simples et belles tournures à laquelle l’esprit s’est trouvé propre de bonne heure, et qui dépend des siècles où l’on a vécu, des premiers maîtres, des premières affections, de la fortune, de l’éducation, bien plus que de la nature ; car, à génie égal, l’un peut l’avoir et l’autre ne l’avoir pas. Ainsi Homère, Euripide, Ménandre l’avaient plus qu’Hésiode et que Sophocle ; Cicéron plus que Démosthène ; Tite-Live beaucoup plus que Tacite ; l’Arioste que le Tasse ; Quinault même que Racine ; et Eschyle, le Dante, La Bruyère moins que Fénelon et que J-J Rousseau.

Voltaire lui-même ne l’avait pas du tout.

Le beau est plus utile à l’art ; mais le sublime est plus utile aux mœurs, parce qu’il élève les esprits.

Il y a deux manières d’être sublime : par les idées, ou par les sentiments. Dans le second état, on a des paroles de feu qui pénètrent, qui entraînent. Dans le premier, on n’a que des paroles de lumière, qui échauffent peu, mais qui ravissent.

L’eau qui tombe du ciel est plus féconde.

Souvent on ne peut éviter de passer par le subtil, pour s’élever et arriver au sublime, comme, pour monter aux cieux, il faut passer par les nuées. Si donc on se sert du subtil comme d’un moyen pour atteindre à de hautes réalités, on doit l’admettre ; mais si on voulait s’y arrêter, il faudrait l’interdire ; c’est-à-dire, qu’il faut l’admettre comme chemin, et l’interdire comme but.

Le sublime est la cime du grand.

L’énergie gâte la plume des jeunes gens, comme le haut chant gâte leur voix. Apprendre à ménager sa force, sa voix, son talent, son esprit, c’est là l’utilité de l’art, et le seul moyen d’exceller.

La force n’est pas l’énergie ; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent.

Où il n’y a point de délicatesse, il n’y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat n’annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l’on a des nerfs, de la bile, du sang et de la fierté.

Les livres, les pensées et le style modérés font sur l’esprit le bon effet qu’un visage calme fait sur nos yeux et nos humeurs.

Une imagination ornée et sage est le seul mérite qui puisse faire valoir un livre.

Les paroles, les ouvrages, la poésie où il y a plus de repos, mais un repos qui émeut, sont plus beaux que ceux où il y a plus de mouvement. Le mouvement donné par l’immobile

est le plus parfait et le plus délicieux ; il est semblable à celui que Dieu imprime au monde ; en sorte que l’écrivain qui l’opère, exerce une action qui a quelque chose de divin.

Tout ce qui est brillant et qui passe devant les yeux, sans donner le temps de le regarder, éblouit. Il faut que l’ombre succède à l’éclair pour le rendre supportable.

On trouve dans certains livres des lumières artificielles, assez semblables à celles des tableaux, et qui se font par la même sorte de mécanisme, en amoncelant les obscurités dans certaines parties, et en les délayant dans d’autres. Il naît de là une certaine magie de clair-obscur, qui n’éclaire rien, mais qui paraît donner quelque clarté à la page où elle se trouve.

La splendeur est un éclat paisible, intime, uniforme dans tous les points ; le brillant, un éclat qui ne règne pas dans toute la masse, ne la pénètre pas, et ne se rencontre que dans les parties.

Il est bon, il est beau que les pensées rayonnent ; mais il ne faut pas qu’elles étincellent, si ce n’est fort rarement. Qu’elles reluisent est le meilleur. Nos idées, comme nos peintures, se composent d’ombres et de clartés, d’obscurités et de lumières.

Il y a des pensées lumineuses par elles-mêmes ; il en est d’autres qui ne brillent que par le lieu qu’elles occupent : on ne saurait les déplacer, sans les éteindre.

Quelques écrivains se créent des nuits artificielles, pour donner un air de profondeur à leur superficie, et plus d’éclat à leurs faibles clartés.

La véritable profondeur vient des idées concentrées.

Soyez profond en termes clairs, et non pas en termes obscurs. Les choses difficiles deviendront à leur tour aisées ; mais il faut porter du charme dans ce qu’on approfondit, et faire entrer, dans ces cavernes sombres, où l’on n’a pénétré que depuis peu, la pure et ancienne clarté des siècles moins instruits, mais plus lumineux que le nôtre.

Il est permis de s’écarter de la simplicité, lorsque cela est absolument nécessaire pour l’agrément, et que la simplicité seule ne serait pas belle.

L’affectation tient surtout aux mots ; la prétention, à la vanité de l’écrivain. Par l’une, l’auteur semble dire : je veux être clair, ou je veux être exact, et il ne déplaît pas ; il semble dire par l’autre : je veux briller, et on le siffle. Règle générale : toutes les fois que l’écrivain ne songe qu’à son lecteur, on lui pardonne ; s’il ne songe qu’à lui, on le punit.

L’affectation de l’excellent est la pire, sans contredit ; mais l’excellent est le meilleur.

On reproche de la recherche à certains auteurs. Pour moi, je recherche beaucoup dans les livres l’expression juste, l’expression simple, l’expression la plus convenable au sujet mis en question, à la pensée qu’on a, au sentiment dont on est animé, à ce qui précède, à ce qui suit, à la place qui attend le mot. On parle de naturel ! Mais il y a le naturel vulgaire, il y a le naturel exquis. L’expression naturelle n’est pas toujours la plus usitée, mais celle qui est conforme à l’essence. L’habitude n’est pas nature, et le meilleur n’est pas tout ce qui se présente le premier, mais ce qui doit rester toujours.

La manière est à la méthode ce que l’hypocrisie est à la vertu ; mais c’est une hypocrisie de bonne foi ; celui qui l’a en est la dupe.

On appelle maniéré, en littérature, ce qu’on ne peut pas lire, sans l’imaginer aussitôt accompagné de quelque gesticulation menue, de quelque mouvement peu franc, peu partagé par la totalité de l’homme. Le précieux ou l’afféterie fait imaginer le pincement. Le ridicule donne une idée de contorsion. On ne peut lire certains auteurs sans leur attribuer un certain air de tête facile à contrefaire. Il y a quelquefois dans Montesquieu, par exemple, une sorte de pincement. C’est comme ce froncement des sourcils que fait la pénétration, pour ne laisser rien échapper.

Il est des agréments efféminés. On entend dans beaucoup de discours des voix de femmes plutôt que des voix d’hommes. Celle de la sagesse tient le milieu, comme une voix céleste qui n’est d’aucun sexe. Telle est celle de Fénelon et de Platon.

Le naturel ! Il faut que l’art le mette en œuvre, qu’il file et lisse cette soie.

Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu’on n’en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.

La facilité est opposée au sublime. Voyez Cicéron : rien ne lui manque, que l’obstacle et le saut.

L’élégance et le soin sont nécessaires l’un à l’autre, et plaisent l’un par l’autre. Quand le soin a produit l’élégance, il devient, par cet agrément, facilité. L’aisance est importante dans l’ouvrage, mais non pas dans l’ouvrier, si ce n’est pour son plaisir propre. Pour celui du lecteur, il suffit que la peine l’ait produite.

Quand on a fait un ouvrage, il reste une chose bien difficile à faire encore, c’est de mettre à la surface un vernis de facilité, un air de plaisir qui cachent et épargnent au lecteur toute la peine que l’auteur a prise.

Quand un ouvrage sent la lime, c’est qu’il n’est pas assez poli ; s’il sent l’huile, c’est qu’on a trop peu veillé.

Il ne faut qu’un moment à la sagacité pour tout apercevoir, il faut des années à l’exactitude pour tout exprimer. La perfection se compose de minuties. Le ridicule n’est pas de les employer, mais de les mettre hors de leur place.

Le génie commence les beaux ouvrages, mais le travail seul les achève.

L’oisiveté est nécessaire aux esprits, aussi bien que le travail. On se ruine l’esprit à trop écrire ; on se rouille à n’écrire pas.

L’ignorance, qui, en morale, atténue la faute, est, elle-même, en littérature, une faute capitale.

Les études oubliées et négligées ne sont pas toujours les pires ; quelquefois même elles sont les meilleures.

On ne sait bien quoi que ce soit, que longtemps après l’avoir appris. Il est impossible de devenir très-instruit, si on ne lit que ce qui plaît.

Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains, que celui-ci : n’écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir ; l’émotion se propage aisément de l’écrivain au lecteur.

Dans les travaux littéraires, la fatigue avertit l’homme de l’impuissance du moment.

Les jeunes écrivains donnent à leur esprit beaucoup d’exercice, et peu d’aliments.

La conscience des auteurs tombés ou malades calomnie leur talent ; ils sentent alors leur faiblesse, mais ils ne sentent plus leur force.

Rendre agréable ce qui ne l’avait pas encore été, est une espèce de création. Les lieux-communs ont un intérêt éternel.

C’est l’étoffe uniforme que, toujours et partout, l’esprit humain a besoin de mettre en œuvre, quand il veut plaire. Les circonstances y jettent leur variété. Il n’y a pas de musique plus agréable que les variations des airs connus.

Le mot de Léandre : « ne me noyez qu’à « mon retour », est, au fond, le même que celui d’Ajax : « fais-nous périr à la clarté du jour. » mais, par les circonstances, le mot d’Ajax est héroïque, et celui de Léandre n’est que galant.

Les circonstances forment une espèce de lieu qui moule sur soi, et rapetisse ou agrandit ce qui se passe ou ce qui se dit au milieu d’elles.

Il faut que l’ouvrier ait la main hors de son ouvrage, c’est-à-dire, qu’il n’ait pas besoin de l’appuyer par ses explications, ses notes, ses préfaces, et que la pensée soit subsistante hors de l’esprit, c’est-à-dire, hors des systèmes ou des intentions de l’auteur. Vouloir se passer de ce qui est nécessaire, ou employer ce qui est inutile : sources de maux dans la composition.

Il est bon d’écrire ses vues, ses aperçus, ses idées, mais non pas ses jugements. L’homme qui écrit toujours ses jugements, place partout devant ses yeux des calpe et des abila. il en fait des nec plus ultrà, et ne va pas plus loin.

Il ne faut jamais pousser hors de soi toute sa pensée, excepté celle dont il est bon de se débarrasser. Exhalez la colère tout entière, mais non pas l’amitié ; l’injure, et non pas la louange. N’éteignez pas l’esprit ; ne le videz pas non plus. Retenez toujours une portion de ce qu’il a produit, et laissez un peu de son miel à cette abeille, afin qu’elle s’en nourrisse.

Celui qui fait tout ce qu’il peut, s’expose au danger de montrer ses bornes. Il ne faut porter à ces extrémités ni son talent, ni sa force, ni sa dépense.

Il faut éviter, dans toutes les opérations littéraires, ce qui sépare l’esprit de l’âme.

L’habitude du raisonnement abstrait a ce terrible inconvénient.

Pour produire une pensée, il ne faut que de la chaleur et du mouvement, je veux dire une conviction et un jugement. Mais une idée est le résultat, l’esprit, la pure essence d’une infinité de pensées. Pour la mettre au jour, il faut une notion exacte et claire, et des paroles transparentes. Or, on ne saurait y parvenir, sans laisser longtemps fumer sa tête, afin que l’esprit soit plus net ; sans donner à son premier aperçu le temps de quitter sa lie, enfin sans polir ses mots, comme les verres se polissent.

Les beaux sentiments et les belles idées que nous voulons étaler avec succès dans nos écrits, doivent nous être très-familiers, afin qu’on sente dans leur expression la facilité et le charme de l’habitude.

Il y a pour le connaisseur des pensées remarquables partout, même dans la conversation des sots et dans les écrits les plus médiocres.

Ces pensées sont en circulation comme les pièces d’or dont tout le monde fait usage et dont presque personne ne remarque l’éclat, la valeur intrinsèque et la beauté. On peut cependant en faire des joyaux ; mais l’art est de savoir les mettre en œuvre.

Les pensées qui nous viennent valent mieux que celles que nous trouvons. Elles naissent sous nos pas, pendant le chemin de la vie, comme ces sources qu’en pressant la terre le pied fait jaillir, sans qu’on y songe.

On devrait ne croire ce qu’on sent qu’après un long repos de l’âme, et s’exprimer, non pas comme on sent, mais comme on se souvient. Ce n’est pas tant la ressemblance que l’essence de nos pensées, leur suc, leur extrait, leur vertu, qui doivent entrer dans nos discours.

Il ne faut décrire les objets que pour décrire les sentiments qu’ils nous font éprouver, car la parole doit à la fois représenter la chose et l’auteur, le sujet et la pensée. Tout ce que nous disons doit être teint de nous, de notre âme. Cette opération est longue, mais elle immortalise tout.

Il faut qu’un ouvrage de l’art ait l’air, non pas d’une réalité, mais d’une idée. Nos idées, en effet, sont toujours et plus nobles, et plus belles, et plus propres à toucher l’âme, que les objets qu’elles représentent, quand, d’ailleurs, elles les représentent bien.

Loin d’employer la réalité, c’est toujours avec des clartés qu’on doit représenter les ombres, et avec des beautés qu’il faut figurer les défauts.

L’esprit conçoit avec douleur ; mais il enfante avec délices.

Trois choses sont nécessaires pour faire un bon livre : le talent, l’art et le métier, c’est-à-dire, la nature, l’industrie et l’habitude.

Un ouvrage gai peut être l’œuvre de plusieurs, et non un ouvrage grave, parce que la gravité a besoin d’uniformité et d’harmonie, tandis que la gaîté se compose de saillies et de discordances.

On doit, en écrivant, songer que les lettrés sont là ; mais ce n’est pas à eux qu’il faut parler.

Dans la pure région de l’art, il faut éclairer son sujet avec un rayon de lumière unique et partant d’un seul point. Par la nature de notre goût, par les qualités nécessaires à un sujet vrai ou feint, pour plaire à l’imagination et pour intéresser le cœur, enfin, par la condition donnée et l’immutabilité de la nature humaine, il est peu de sujets épiques, peu de tragiques, peu de comiques, et, par nos combinaisons pour en créer de nouveaux, nous tentons souvent l’impossible.

L’utilité ou l’inutilité essentielle de nos pensées est le seul principe constant de leur gloire ou de leur oubli.

Il ne faut qu’un sujet à un livre ordinaire ; mais pour un bel ouvrage, il faut un germe qui se développe de lui-même dans l’esprit comme une plante. Il n’y a de beaux ouvrages que ceux qui ont été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés.

Pour faire un grand ouvrage, il faut avoir eu plus d’une idée gigantesque ; l’excès réduit à la juste mesure donne la grandeur dans ses proportions.

L’ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouvements.

Le beau désordre dont parle Boileau, est un désordre apparent et un ordre réel. L’esprit est conduit au but, après l’avoir désiré, et y parvient par un labyrinthe délicieux.

Il y a, dans le lucidus ordo d’Horace, quelque chose de sidéral. Notre sèche méthode est plutôt un ordo ligneus vel ferreus ; tout s’y tient par des crampons, ou s’y enchâsse par des mortaises.

Je ne vois dans la plupart des livres que leur matière amoncelée, une distribution grossière et presque de hasard, aucun jeu d’architecture, et quelques constructions seulement qu’il a fallu au maçon pour distinguer ses matériaux. Les meilleures pensées de certains écrivains ne me paraissent pas avoir occupé plus de place dans leur esprit qu’elles n’en occupent sur leur papier. Je ne vois dans leurs idées que des points lumineux au centre et de l’obscurité autour. Il n’y a rien là de retentissant, rien qui se meuve librement dans un espace plus grand que soi.

Il faut se faire de l’espace pour déployer ses ailes. Si l’incohérence est monstrueuse, une cohésion trop stricte détruit toute majesté dans les beaux ouvrages. Je voudrais que les pensées se succédassent, dans un livre, comme les astres dans le ciel, avec ordre, avec harmonie, mais à l’aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre, et non pourtant sans se suivre, s’accorder et s’assortir. Je voudrais, enfin, qu’elles roulassent, sans se tenir, en sorte qu’elles pussent subsister indépendantes, comme des perles défilées.

Une pensée n’est parfaite que lorsqu’elle est disponible, c’est-à-dire lorsqu’on peut la détacher et la placer à volonté.

Ce sont les pensées seules et prises isolément qui caractérisent un écrivain. On a raison de les nommer des traits et de les citer ; elles montrent la tête et le visage, pour ainsi dire ; le reste ne fait voir que les mains.

Rien ne se groupe, ne se drape et ne se dessine dans l’esprit de certains écrivains.

Leurs livres offrent une surface plane, sur laquelle roulent des mots.

Faire d’avance un plan exact et détaillé, c’est ôter à son esprit tous les plaisirs de la rencontre et de la nouveauté dans l’exécution ; c’est se rendre cette exécution insipide, et par conséquent impossible, dans les ouvrages qui dépendent de l’enthousiasme et de l’imagination. Il n’en est pas de même dans les œuvres dont l’achèvement dépend de l’œil ou de la main. Les formes et les couleurs qui naissent à chaque instant, sous le ciseau du sculpteur ou le pinceau du peintre, leur offrent une foule de ces rencontres indispensables au génie pour lui faire trouver du plaisir dans le travail. Mais il ne faut à l’orateur, au poëte, au philosophe qu’un plan entrevu et non pas arrêté ; il leur suffit de connaître par avance le commencement, le milieu et la fin de leur ouvrage, de choisir leur diapazon, leur repos et leur but.

L’ouverture, l’exorde, le prélude, servent à l’orateur, au poëte, au musicien, à disposer leur propre esprit, et aux auditeurs à préparer leur attention. Il doit y régner je ne sais quelle lenteur, participant du silence qui précède et du bruit qui va suivre. L’artiste y doit faire montre de ses ressources, afin de donner des gages de sa capacité, mais avec la modestie et la réserve d’un homme dont les sens s’éveillent, pour ainsi dire, et n’entrent en jeu que l’un après l’autre. Ce n’est que lorsque l’esprit a pris son vol, et l’attention sa stabilité, que l’opération commence et que le sujet se déploie.

Les épisodes rendent, par l’entrelacement, la trame plus solide et la fable plus vraisemblable.

La seconde fable, en se mêlant à la première, accoutume l’esprit à y trouver plus de réalité, et semble, par une plus longue durée, lui donner plus d’existence.

Il y a des citations dont il faut faire usage, pour donner au discours plus de force, pour y ajouter des tons plus tranchants, en un mot, pour en fortifier les pleins. Il en est d’autres qui sont bonnes pour y jeter de l’étendue, de l’espace, et, pour ainsi dire, du ciel, par des teintes plus délayées. Telles sont celles de Platon.

En composant, on ne sait bien ce qu’on voulait dire que lorsqu’on l’a dit. Le mot, en effet, est ce qui achève l’idée et lui donne l’existence. C’est par lui qu’elle vient au jour, in lucem prodit.

il faut que la fin d’un ouvrage fasse toujours souvenir du commencement. 

Que le dernier mot soit le dernier ; c’est comme une dernière main qui met la nuance à la couleur : on n’y peut rien ajouter. Mais aussi que de précautions à prendre pour ne pas dire le dernier mot le premier ! Ce qui fait qu’on cherche longtemps, quand on compose ou qu’on crée, c’est qu’on ne cherche pas où il faut, et qu’on cherche où il ne faut pas. Heureusement, en s’égarant ainsi, on fait plus d’une découverte ; on a des rencontres heureuses, et l’on est souvent dédommagé de ce qu’on cherche sans le trouver, par ce qu’on trouve sans le chercher.

De même que nous avons dans les mains des lignes qui sont des puissances, comme le levier, de même il y en a dans la rhétorique, dans la poétique, et jusque dans les opérations de l’esprit seul avec lui-même. Souvent, après s’être donné une idée inutile, il se la souffre et la manie, pour en faire venir une autre. C’est ainsi que, dans les écrits et dans les arts, certaines phrases et certaines couleurs ne sont là que pour en faire mieux apercevoir d’autres. Seules, elles ne seraient rien ; mais elles deviennent puissances par leur effet, et cet effet n’est pas dû à leur nature ou à leur valeur propre, mais à la place qu’elles occupent, à l’application qu’on en fait. Leur voisinage en fait le prix, leur isolement le néant.

Il vient dans la tête beaucoup de phrases inutiles, mais l’esprit en broie ses couleurs.

Il faut dire ce qu’on pense, pour être content de soi et de ce qu’on dit ; mais pour être éloquent, fécond, varié, abondant, pour être orateur, en un mot, il est peut-être nécessaire de n’avoir à dire que ce qu’on pense à demi, vaguement, depuis peu, à l’instant même. La chaleur des pensées, en effet, vient de leur nouveauté, et leur surabondance, des indécisions mêmes de l’esprit. Le sage, c’est-à-dire, celui qui ne met au grand jour que ce qu’il a mûri, le sage peut être éloquent comme un oracle ; mais il ne sera jamais disert comme Cicéron. Pour faire aisément de beaux discours, il faut opérer sur soi-même comme on veut opérer sur son auditeur, c’est-à-dire, se persuader, à proportion qu’on parle, de la vérité de ce qu’on dit.

Il y a deux sortes d’éloquence : l’une tend à communiquer nos enthousiasmes, et l’autre nos passions. Dans la première, tout vise au repos et à la lumière ; tout dans la seconde, au contraire, tend à l’ardeur et au mouvement.

Toute éloquence doit venir d’émotion, et toute émotion donne naturellement de l’éloquence.

L’orateur est occupé de son sujet, et le déclamateur de son rôle ; l’un agit, l’autre feint ; le premier est une personne exposant de grandes idées, et le second un personnage débitant de grands mots.

On ne persuade aux hommes que ce qu’ils veulent. Il ne s’agit donc, pour les dissuader, que de leur faire croire que ce qu’ils veulent, en effet, n’est pas ce qu’ils pensent vouloir.

Beaucoup de choses sont des motifs, et ne sont pas des raisons ; je veux dire que beaucoup de choses déterminent la volonté, et lui impriment son mouvement, qui ne déterminent pas l’intelligence et n’y portent point de clarté.

L’orateur doit employer et les motifs et les raisons, car il tend plus à déterminer qu’à instruire ; mais le but où il se propose d’arriver et d’amener les autres, doit être le plus sage et le plus juste, aux yeux de sa propre raison et de sa propre intelligence. Il faut que son mobile unique soit l’équité, ou la légitimité de sa cause préalablement démontrée à sa conscience.

Il y a un grand charme à voir des faits à travers des mots, parce qu’on les voit alors à travers une pensée.

Tout n’est pas grave et important dans l’histoire des peuples, et souvent on y rencontre avec plaisir des minuties qu’on se plaît à y regarder, et qui n’y sont point inutiles, soit parce qu’elles détendent et amusent l’attention, soit parce qu’elles entrent facilement dans l’esprit, et, s’attachant à la mémoire, y fixent les faits principaux, dont elles sont des dépendances. Quelques détails, après les masses, introduisent la variété. Les petits faits sont des traits excellents pour le signalement.

Ils doivent leur existence aux mœurs du temps, à l’humeur d’un personnage, à ses goûts, à ses habitudes, à ses manies. C’est un fonds qui les a produits, un terrain où on les a vus.

Les grands événements naissent des choses et de l’enchaînement des causes ; mais les petits naissent de l’homme, productions spontanées dont la semence est dans le sol, et qui en décèlent la qualité.

La couleur qu’on nomme historique est d’autant meilleure qu’elle sert en quelque sorte de vêtement. Employez-la donc dans les figures nues ; mais, dans les figures vêtues, peignez soigneusement la chair. Il faut que la nudité porte toujours son voile avec elle, et que jamais le vêtement ne cache toute la nudité. Il faut, enfin, dans les œuvres de l’art, que le feint et le vrai jouent perpétuellement ensemble.

Les récits coupés et rapides, en entraînant le lecteur, le cahotent.

La description d’une bataille devrait être une leçon de morale. Il faudrait n’en parler avec quelques détails, que pour montrer l’empire que le sang-froid, les précautions, la prévoyance, ont sur la fortune, ou l’empire que la fortune a quelquefois sur tout le reste, afin que les audacieux soient prudents, et que les heureux soient modestes. Mais, au lieu de leçons de morale, on ne trouve guère, dans l’histoire, que des leçons de politique et d’art militaire.

Il ne faut mêler aux récits historiques que des réflexions telles que l’intelligence d’un lecteur judicieux ne suffirait pas pour les lui suggérer.

L’histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d’être malléables.

Il faut que l’auteur comique et le tragique se maintiennent méditatifs, celui-ci pour être égal à son ouvrage, et celui-là pour être supérieur au sien.

Le comique naît du sérieux du personnage ; le pathétique, de la patience ou du repos de celui qui souffre. Il n’y a donc point de comique sans gravité, ni de pathétique sans modération. Celui qui fait rire doit oublier qu’il est risible, et celui qui pleure, ignorer ou retenir ses larmes.

Le plaisir propre de la comédie est dans le rire, et celui de la tragédie dans les larmes.

Mais il faut, pour l’honneur du poëte, que le rire qu’il excite soit agréable, et que les larmes soient belles. Il faut, en d’autres termes, que la tragédie et la comédie nous fassent rire et pleurer décemment. Ce qui force le rire et ce qui arrache les larmes n’est pas louable.

Le vrai comique excite, non pas seulement de la gaîté, mais de la joie. C’est qu’il y a, dans le vrai comique, beaucoup de lumière et d’espace ; les caractères y sont montrés dans un jour vrai et tout entiers ; l’attention en fait le tour.

La comédie ne corrige que les travers et les manières, et souvent elle les corrige aux dépens des mœurs.

La comédie doit s’abstenir de montrer ce qui est odieux.

Les théâtres doivent divertir noblement, mais ils ne doivent que divertir. Vouloir en faire une école de morale, c’est corrompre à la fois la morale et l’art. Une morale héroïque et poétique peut y avoir son utilité sans doute ; mais la morale usuelle, quand on l’enseigne sur ces tréteaux, en contracte je ne sais quoi de comique ou de tragique, qui n’en fait plus qu’un verbiage de comédien.

Pour être dramatiquement beau, l’homme flétri par le malheur doit l’être par un long malheur : tel Oedipe. Il faut qu’on découvre dans ses traits la destinée qui l’attend, comme on prévoit le sacrifice jusque dans l’arrangement des fleurs dont la victime est couronnée.

Niobé doit conserver la trace, et, pour ainsi dire, la beauté de sa prospérité passée.

Avec la fièvre des sens, le délire du cœur et la faiblesse de l’esprit ; avec les orages du temps et les grands fléaux de la vie, la faim, la soif, le déshonneur, les maladies et la mort, on fera tant qu’on voudra des romans qui feront pleurer ; mais l’âme dit : « vous me faites « mal. » « j’ai faim, j’ai froid, donnez. » il y a là matière à une bonne œuvre, mais non à un bon ouvrage. Il ne suffit pas pour écrire d’attirer l’attention et de la retenir ; il faut encore la satisfaire.

Le talent a-t-il donc besoin de passions ? Oui, de beaucoup de passions réprimées.

lasciva est nobis pagina, vita proba ; ce n’est pas là une excuse. pagina lasciva importe ; vita proba importe moins.

Il n’est pas nécessaire qu’il y ait de l’amour dans un livre, pour nous charmer ; mais il est nécessaire qu’il y ait beaucoup de tendresse.

tu seras toujours contente de toi : voilà la récompense que les arts d’imitation doivent montrer à la vertu. Ce serait lui faire une promesse imprudente et menteuse que de lui dire : toujours tu seras contente du sort. hélas ! Il faut, pour plaire aux peuples corrompus, leur peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes, à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires, sont avides d’excès, dans leur implacable faim. C’est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à l’espérance du calme, à tous les grands mouvements qu’apportent de longues et périlleuses navigations, ne goûtent plus le repos de la terre, et demandent sans cesse la mer et ses écueils, l’orage et ses horreurs.

Peignez au moins, dans les passions exclusives et dominantes, le cri de la nature qu’elles tourmentent, et l’effort de l’âme qu’elles épuisent.

Il n’y a pas eu un seul siècle littéraire dont le goût dominant ne fût malade. Le succès des auteurs excellents consiste à rendre agréable à des goûts malades des ouvrages sains. Un goût sûr est celui qui sait distinguer la matière de la forme, et séparer les vices de la forme de l’excellence du fond, les vices du fond de l’excellence de la forme.

Dans toutes les sortes d’ouvrages de goût et de génie, la forme est la partie essentielle, et le fond n’est qu’un accessoire.

Les choses littéraires sont du domaine intellectuel ; en parler avec les passions de celui-ci est contraire à la convenance, aux proportions, au bon esprit et au bon sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules ; ils écrivent sur les mots comme il n’est permis d’écrire que sur les mœurs. Il faut traiter les choses de l’esprit avec l’esprit, et non avec le sang, la bile, les humeurs.

Où n’est pas l’agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument, elle n’est plus littéraire.

La critique sans bonté trouble le goût et empoisonne les saveurs.

La critique est un exercice méthodique du discernement.

La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n’en est que le métier et la dernière utilité.

Les critiques de profession ne sauraient distinguer et apprécier ni les diamants bruts, ni l’or en barres. Ils sont marchands, et ne connaissent, en littérature, que les monnaies qui ont cours. Leur critique a des balances, un trébuchet ; mais elle n’a ni creuset, ni pierre de touche. Certains critiques ressemblent assez à ces gens qui, toutes les fois qu’ils veulent rire, montrent de vilaines dents.

Le goût est la conscience littéraire de l’âme.

Le goût sert plus souvent de mesure au plaisir que de discernement de ce qui est bien.

Que de gens, en littérature, ont l’oreille juste, et chantent faux ! Le bon jugement en littérature est une faculté très-lente, et qui n’atteint que fort tard le dernier point de son accroissement.

L’homme raisonnable veut la solidité, l’homme d’esprit l’apparence, l’homme de goût la saveur. La matière suffit à l’un, la forme à l’autre ; il faut au dernier les délices et la salubrité.

En littérature, ce sont les premières saveurs qui forment ou déforment le goût.

Ceux qui sont simples, par état et par nature, aiment peu la simplicité dans les arts ; elle les étonne trop peu. De là vient que les rois et les grands ont un meilleur goût littéraire.

Dans les moments d’émotion universelle, il n’est pas un seul homme qui n’ait du goût.

Voyez, aux spectacles, combien les âmes émues ont le tact rapide et le discernement exquis ! Le mauvais goût consiste à aimer ce qui n’est pas aimable, et le faux enthousiasme, à s’enflammer pour ce qui naturellement n’enflamme point. Lorsqu’il naît, dans une nation, un individu capable de produire une grande pensée, il en naît un autre capable de la comprendre et de l’admirer.

Nous trouvons éloquent dans les livres, non-seulement tout ce qui augmente nos passions, mais aussi tout ce qui augmente nos opinions.

Les écrivains qui ont de l’influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C’est dans le fond des esprits que sont les littératures.

Ne réprouvons pas ce qui sort du bon goût, pour entrer dans le grand goût. L’esprit a parfois de grands traits, des mouvements, des coups de maître qui ne dépendent pas de lui.

Parfois se produisent de certaines beautés d’imagination ou de sentiment absolument nouvelles.

On les remarque, elles étonnent, et leur nouveauté rend indécis ; on craindrait, en les approuvant, de hasarder son jugement, de compromettre l’honneur de son opinion ; on n’ose donc les goûter, et on laisse l’épreuve se faire. Puis on est tout étonné, un jour, longtemps après qu’on les a vues pour la première fois, de se sentir charmé et subjugué par elles. C’est qu’il y a, dans les beautés littéraires, quelque chose qui vient du ciel, et qui échappe aux efforts des hommes, quand ils veulent le dépriser.

L’exception est de l’art aussi bien que la règle. L’une en défend et l’autre en étend le domaine.

Quand on se souvient d’un beau vers, d’un beau mot, d’une belle phrase, on les voit devant soi, et les yeux semblent les suivre dans l’espace. Un passage vulgaire, au contraire, ne se détache point du livre où on l’a lu, et c’est là que la mémoire le voit d’abord, quand on le cite. La mémoire n’aime que ce qui est excellent.

Le je ne sais quoi, en littérature, se moule à chaque esprit, à chaque goût ; c’est comme un mets exquis, où se trouvent réunies toutes les sortes de saveurs, et qui se change, au goût de ceux qui s’en nourrissent, en l’aliment que chacun d’eux préfère.

Ce qui étonne, étonne une fois ; mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré.

La perfection ne laisse rien à désirer dès le premier coup d’œil ; mais elle laisse toujours quelque beauté, quelque agrément, quelque mérite à découvrir.

Les livres qu’on se propose de relire dans l’âge mûr, sont assez semblables aux lieux où l’on voudrait vieillir. Recherchons les écrits qui, participant aux plus exquises qualités des choses agréables, l’odeur, la saveur, les couleurs, donnent à la fois du plaisir aux trois facultés de l’esprit qui correspondent à l’ouïe, à la vue et au goût : l’attention, l’imagination et le discernement.

Les beaux ouvrages n’enivrent pas, mais ils enchantent.

Le beau parfait exerce à la fois toutes les facultés de l’homme, développées dans toute leur étendue ; il en résulte un plaisir que toute l’âme approuve.

Il résulte de tous les ouvrages bien faits une sorte de forme incorporelle, qui s’attache aisément à la mémoire.

Ce ne sont pas les opinions des auteurs, et la partie de leurs doctrines qu’on peut appeler des assertions, qui instruisent et nourrissent le plus l’esprit. Il y a, dans la lecture des grands écrivains, un suc invisible et caché ; c’est je ne sais quel fluide inassignable, un sel, un principe subtil plus nourricier que tout le reste.

Il est des poëmes et des tableaux où il n’y a pas précisément une belle poésie et une belle peinture, mais ils en donnent l’idée, et tout ce qui donne l’idée du beau charme l’esprit.

On rencontre dans l’art et dans la nature, des individus et des ouvrages qui plaisent plus qu’eux-mêmes, en quelque sorte, parce qu’ils appartiennent visiblement à un beau genre ; c’est l’espèce alors qui, belle par elle-même, embellit seule la personne ou la chose qui en est empreinte. Anacharsis, par exemple, donne l’idée d’un beau livre et ne l’est pas.

Racine et Fénelon eux-mêmes donnent de leur génie ou de leur âme une idée supérieure à ce qu’ils en laissent voir.

Il est des livres où l’on respire un air exquis. Quand on lit un ouvrage bien fait, il y a toujours dans l’esprit une netteté de plus, ne fût-ce que par l’idée ou le souvenir que l’on en garde.

Il faut, si l’on veut lire avec fruit, rendre son attention tellement ferme qu’elle voie les idées comme les yeux voient les corps.

Entre l’estime et le mépris, il y a, dans la littérature, un chemin tout bordé de succès sans gloire, qu’on obtient aussi sans mérite.

Peu de livres peuvent plaire toute la vie.

Il y en a dont on se dégoûte avec le temps, la sagesse ou le bon sens.

La vogue des livres dépend du goût des siècles.

Même ce qui est ancien est exposé aux variations de la mode. Corneille et Racine, Virgile et Lucian, Sénèque et Cicéron, Tacite et Tite-Live, Aristote et Platon, n’ont eu la palme que tour à tour. Que dis-je ? Dans la même vie, selon les âges, dans la même année, selon les saisons, et quelquefois dans le même jour, selon les heures, nous préférons un livre à l’autre, un style à un autre style, un esprit à un autre esprit.

Le talent va où est la voix de la louange ; c’est la syrène qui l’égare.

L’esprit, dans nos ouvrages, s’évapore en passant à travers les siècles : il n’y a que ce qu’ils ont de vrai suc et de solidement substantiel qui puisse subsister longtemps. C’est là ce qui fait que les premières générations les recommandent aux suivantes, et que celles-ci s’accoutument successivement à les transmettre comme à les recevoir. Le mérite passé de nos livres leur fait, jusqu’à la fin, un bien présent.

L’esprit humain a, dans tous les siècles, les mêmes forces, mais non pas la même industrie, ni d’aussi heureuses directions. Il est des siècles où règne une température qui lui est plus favorable et lui fait produire de plus beaux fruits.

Il faut entrer dans les idées des autres, si l’on veut retirer quelque profit des conversations et des livres. Quand il y a, dans un ouvrage dogmatique, des clartés qui pourront nous plaire, il importe de souffrir les obscurités préliminaires qui pourraient nous rebuter.

Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, se choisir un point de vue, quand on veut juger d’un ouvrage, même d’un ouvrage d’esprit, d’un mot, d’un livre, d’un discours.

En littérature, et dans les jugements établis sur les auteurs, il y a plus d’opinions convenues que de vérités. Que de livres, dont la réputation est faite, ne l’obtiendraient pas, si elle était à faire !
CLXXXV.

Le médiocre est l’excellent pour les médiocres.

CLXXXVI.

« Ton sort est d’admirer, et non pas de savoir. » Un pareil sort est un bonheur plus grand encore que celui de l’homme qui peut, à la fois, et savoir, et admirer. Le savoir qui ôte l’admiration est un mauvais savoir : par lui la mémoire se substitue à la vue, et tout est interverti. Un homme devenu tellement anatomiste qu’il a cessé d’être homme, ne voit, dans la plus noble et la plus touchante démarche, qu’un jeu de muscles, comme un facteur d’orgues qui n’entendrait, dans la plus belle musique, que les petits bruits du clavier.

CLXXXVII.

Naturellement, l’esprit s’abstient de juger ce qu’il ne connaît pas. C’est la vanité qui le force à prononcer, quand il voudrait se taire.

CLXXXVIII.

Les esprits faibles demandent si le conte est vrai ; les esprits sains examinent s’il est moral, s’il est naïf, s’il se fait croire. Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages pour faire plaisir à l’auteur ; mais ce qui est parfait porte avec soi la conviction de sa beauté.

On dit que les livres sont bientôt lus ; mais ils ne sont pas bientôt entendus. Le point important est de les digérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée, il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir.

L’abeille et la guêpe sucent les mêmes fleurs ; mais toutes deux ne savent pas y trouver le même miel.

Même pour le succès du moment, il ne suffit pas qu’un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet ; il faut encore les agréments propres aux lecteurs. Il faut qu’un livre rappelle son lecteur, comme on dit que le bon vin rappelle son buveur. Or, il ne peut le rappeler que par l’agrément. Un certain agrément doit se trouver même dans les écrits les plus austères.

Décomposez un poëme excellent ; désunissez-en toutes les expressions, et faites-en un amas, un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre, et, de ces parcelles éparses, dites-lui de créer, à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s’il n’ajoute rien, il est impossible qu’il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même, changez l’ordre de toutes les pensées d’un beau discours ; mettez les conséquences avant les principes, et ce qui suit avant ce qui doit le précéder ; démolissez, ruinez tant qu’il vous plaira : il y aura toujours, dans ces matériaux renversés, de quoi retenir et satisfaire les regards d’un observateur.

Il n’y a, dans la plupart des livres agréables, qu’un caquet qui n’ennuie pas.

Il est beaucoup d’écrits dont il ne reste, comme du spectacle d’un ruisseau roulant quelques eaux claires sur de petits cailloux, que le souvenir des mots qui ont fui.

Rien n’est pire au monde qu’un ouvrage médiocre qui fait semblant d’être excellent.

En quelques-uns, écrire est leur occupation, leur affaire, leur vie ; en quelques autres, leur amusement, leur distraction, leur jeu. En ceux-là, c’est magistrature, fonction, devoir, inspiration ; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. Les uns écrivent pour répandre ce qu’ils jugent meilleur à tous ; les autres pour étaler ce qu’ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres faire à propos, se proposant pour fin, les premiers la vérité, et les seconds le profit.

Les vrais savants, les vrais poëtes deviennent tels par le plaisir plus que par le travail.

Ce qui les précipite et les retient dans leurs études, ce n’est pas leur ambition, mais leur génie. Les savants fabriqués sont les eaux de Barèges faites à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ne valent que par l’emploi, et non par leur essence.

Les productions de certains esprits ne viennent pas de leur sol, mais de l’engrais dont il a été couvert.

Tous les hommes d’esprit valent mieux que leurs livres ; les hommes de génie et peut-être les savants valent moins, comme le rossignol vaut moins que son chant, le ver à soie moins que son industrie, et l’instinct plus que la bête.

Il y a des fantômes d’auteurs et des fantômes d’ouvrages.

évitez d’acheter un livre fermé.

La littérature que M De Bonald appelle l’expression de la société, n’est souvent que l’expression de nos études, de notre humeur, de notre personnalité ; et cette dernière est la meilleure. Il y a des livres tellement beaux que la littérature n’y est que l’expression de ceux qui les ont faits.

Il vaut cent fois mieux assortir un ouvrage à la nature de l’esprit humain qu’à ce qu’on appelle l’état de la société. Il y a quelque chose d’immuable dans l’homme ; c’est pour cela qu’il y a des règles immuables dans les arts et dans les ouvrages de l’art, des beautés qui plairont toujours, ou des arrangements qui ne plairont que peu de temps.

C’est à la mode des portraits qu’on doit les caractères de La Bruyère. Plus d’un mauvais genre a été, en littérature, l’origine d’un chef-d’œuvre.

La littérature des peuples commence par les fables et finit par les romans. Hélas ! Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs, et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs.

Quelquefois même les pensées consolent des choses, et les livres consolent des hommes.

Il y a des livres plus utiles par l’idée qu’on s’en fait que par la connaissance qu’on en prend.

Il ne suffit pas qu’un ouvrage soit bon ; il faut encore qu’il soit fait par un bon auteur, et qu’on y voie, non-seulement la beauté qui doit lui être propre, mais encore l’excellence de la main qui l’a fait. C’est toujours l’idée de l’ouvrier qui cause l’admiration. La trace du travail, l’empreinte de l’art, si tout le reste est achevé, sont un agrément de plus. Le talent doit donc traiter tous les sujets, et disposer toutes ses œuvres, de manière à pouvoir s’y montrer sans affectation : simul denique eluceant opus et artifex. il n’est rien de plus beau qu’un beau livre.

On ne trouve guère dans un livre que ce qu’on y met. Mais dans les beaux livres, l’esprit trouve une place où il peut mettre beaucoup de choses.

Il faut être capable du trop et n’en être jamais coupable ; car si le papier est patient, le lecteur ne l’est pas, et sa satiété est plus à craindre que son regret.

La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n’est pas l’abondance, mais l’excellence qui est richesse. L’économie en littérature annonce le grand écrivain.

Sans bon ordre et sans sobriété, point de sagesse ; sans sagesse, point de grandeur.

Gardez-vous de trop étendre ce qui est très-clair.

Ces explications inutiles, ces exposés trop continus n’offrent que l’uniforme blancheur d’une longue muraille et nous en causent tout l’ennui. On n’est pas architecte parce qu’on a construit un grand mur, et l’on n’a pas fait un ouvrage parce qu’on a écrit un gros livre. écrire un livre ou écrire un ouvrage sont deux choses. On fait un ouvrage avec l’art, et un livre avec de l’encre et du papier. On peut faire un ouvrage en deux pages, et ne faire qu’un livre en dix volumes in-folio.

l’étendue d’un palais se mesure d’orient en occident, ou du midi au septentrion ; mais celle d’un ouvrage, d’un livre, se toise de la terre au ciel ; en sorte qu’il peut se trouver autant d’étendue et de puissance d’esprit, dans un petit nombre de pages, dans une ode, par exemple, que dans un poëme épique tout entier.

Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit. Il y a telle pensée qui contient l’essence d’un livre tout entier ; telle phrase qui a les beautés d’un vaste ouvrage ; telle unité qui équivaut à un nombre ; enfin telle simplicité si achevée et si parfaite, qu’elle égale, en mérite et en excellence, une grande et glorieuse composition.

être aigle ou fourmi, dans le monde intellectuel, me paraît à peu près égal ; l’essentiel est d’y avoir une place marquée, un rang assigné, et d’y appartenir distinctement à une espèce régulière et innocente. Un petit talent, s’il se tient dans ses bornes et remplit bien sa tâche, peut atteindre le but comme un plus grand. Il n’y a que les livres sacrés qui obtiennent un empire étendu et durable. Tous les autres ne font qu’occuper plus ou moins sérieusement les moments perdus de quelques désœuvrés. Habituer les hommes à des plaisirs qui ne viennent ni de la chair, ni de l’argent, en leur faisant goûter les choses de l’esprit, me paraît en effet le seul fruit que leur nature ait attaché à nos productions littéraires.

Quand elles ont d’autres effets, c’est par hasard et c’est tant pis. Celles qui s’emparent de notre attention au point de nous dégoûter des autres livres sont véritablement pernicieuses.

Elles n’introduisent dans la société que des singularités et des sectes ; elles y jettent une plus grande variété de poids, de règles et de mesures ; elles y troublent la morale et la politique.

Le sage ne compose point. Entre ses idées, il en admet peu ; il choisit les plus importantes, les livre telles qu’elles sont, et ne perd point son temps aux déductions. Triptolême, quand il donna le blé aux hommes, se contenta de le semer ; il laissa à d’autres le soin de le moudre, de le bluter et de le pétrir.

Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample. Les marchands révèrent les gros livres ; mais les lecteurs aiment les petits : ils sont plus durables et vont plus loin. Virgile et Horace n’ont qu’un volume. Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et Térence n’en ont pas davantage. Ménandre, qui nous charme, est réduit à quelques feuillets. Sans Télémaque, qui connaîtrait Fénelon ? Qui connaîtrait Bossuet, sans ses oraisons funèbres et son discours sur l’histoire universelle ? Pascal, La Bruyère, Vauvenargues et La Rochefoucauld ; Boileau, Racine et La Fontaine, n’occupent que peu de place, et ils font les délices des délicats. Les très-bons écrivains écrivent peu, parce qu’il leur faut beaucoup de temps pour réduire en beauté leur abondance ou leur richesse.

Excelle, et tu vivras.

Rappelons-nous le mot cité de saint François De Sales, à propos de l’imitation : « j’ai « cherché le repos partout, et je ne l’ai trouvé « que dans un petit coin, avec un petit livre. » heureux est l’écrivain qui peut faire un beau petit livre !

TITRE XXIV