Pensées de toutes les couleurs/S’ILS N’ÉTAIENT PAS MORTS/Gambetta

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 209-210).


GAMBETTA

(1838-1882)



Il aurait soixante-treize ans…

La barbe et les cheveux si noirs sont aujourd’hui tout blancs ; le ventre, toujours important, est maintenant considérable ; l’œil — (le singulier s’impose ici) — ne jette plus les mêmes flammes ; bref, le Léon — pardon ! le lion — est devenu vieux. Mais la voix a conservé sa puissance charmeresse… et son accent carabiné. Le geste est toujours ample, autoritaire, et, à l’occasion, le poing s’abattrait avec la même vigueur qu’autrefois sur la tribune, pour enfoncer les arguments dans la tête des auditeurs. Ainsi faisait jadis Maître Gambetta, à l’aurore de sa gloire, quand, lors du procès Baudin, il écrasait, en plaidant, sa toque d’avocat sur la barre du tribunal…

Mais de pareilles manifestations ne sont plus de mise aujourd’hui. Il sait que pour combattre les « ilotes ivres », mieux vaut douceur que violence. Les années ont fait du fougueux orateur un habile diplomate, et sa finesse génoise ne le dessert point. Chef écouté de l’opposition républicaine modérée, très modérée, si modérée qu’on la traite souvent de réactionnaire. Gambetta fait aujourd’hui de la politique en amateur philosophe plus qu’en lutteur passionné. Il est devenu une sorte de grand politique consultant. Si tout le monde ne l’aime pas, tout le monde le vénère. On n’a pas oublié qu’en 1870, il fut l’âme d’une résistance folle peut-être, mais combien glorieuse !

Ce soir, Déroulède l’a entraîné à dîner chez madame Adam avec laquelle il était en froid depuis quelque temps. Et, aujourd’hui, voilà ces trois amis — qui ont passé leur temps à se brouiller et à se réconcilier — bien d’accord pour… toute une soirée.