Pensées de toutes les couleurs/S’ILS N’ÉTAIENT PAS MORTS/George Sand

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Calmann-Lévy, éditeurs (p. 207-208).


GEORGE SAND

(1804-1876)



Elle aurait cent sept ans…

Dans son corps déformé, impotent, une seule chose persiste qui la rappelle encore : ses yeux, ses grands yeux à fleur de tête, ses yeux à la fois endormis et ardents. La coiffure est restée toujours la même ; mais les ondulations qui encadrent le visage bistré sont maintenant blanches comme du givre.

Le cœur est aussi chaud, aussi enthousiaste qu’autrefois, et la mémoire presque aussi fraîche. Elle n’écrit plus guère, ayant la vue très fatiguée, mais elle se fait faire la lecture. Sans vouloir être méchante — elle ne le fut jamais ! — elle prétend que dans nombre de romans contemporains elle trouve plus d’un passage qui lui fait penser à ses propres romans.

Elle habite Nohant toute l’année. Elle y conserve ses habitudes, veillant une grande partie de la nuit. Son écriture est encore belle, bien qu’un peu abîmée à cause de ses doigts épaissis par la goutte. Elle est plus silencieuse que jamais. Elle ne sort que pour faire quelques pas péniblement, au soleil. Dans le pays, on aime et on vénère la vieille dame de Nohant, qui semble une figure invraisemblable et mystérieuse venue de très loin, dans le passé…

Quant à Musset, elle n’y pense que quand on lui lit quelque passage sur Venise. Alors, elle ferme les yeux, et bas, très bas, elle murmure :


— Quel gamin !