Pensées et Impressions/L’Égotiste

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Jules Bertaut, E. Sansot et Cie (Petite Collection “Scripta brevia”) (p. 15-25).



L’ÉGOTISTE



Qu’ai-je été ? Que suis-je ? En vérité je serais bien embarrassé de le dire.

J’aimerais mieux être un Arabe du cinquième siècle qu’un français du dix-neuvième.

Il faut sentir et non savoir.

Je crois que la rêverie a été ce que j’ai préféré à tout, même à passer pour homme d’esprit.


Un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des amants, où la conversation est gaie, anecdotique et où l’on prend du punch léger à minuit et demi est l’endroit du monde où je me trouve le mieux.

L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires ou plutôt la seule.

Il faut être très défiant, le commun des hommes le mérite, mais bien se garder de laisser apercevoir sa méfiance.

J’aime le peuple, je déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants que de vivre avec le peuple.

Le ciel m’a donné le talent de me faire bien venir des paysans.

La conversation du vrai bourgeois sur les hommes et la vie, qui n’est qu’une collection de détails laids, me jette dans un spleen profond quand je suis forcé par quelque convenance de l’entendre un peu longtemps.

Le bonheur pour moi, c’est de ne commander à personne et de n’être pas commandé.

Il n’y a que deux moyens d’échapper à l’ennui quand on n’agit pas, ou un homme d’esprit dont la conversation vous amuse, ou un livre qui plaise.

Le sourire, lorsqu’on sent qu’on est supérieur à ce qu’on vous croit.

Je sens que dans les choses de la vie où je sens ma force, je suis disposé à ne point prendre de parti d’avance. Je suis sûr que dans la circonstance je ferai ce qu’il y aura de mieux. Je suis d’avis que c’est là le caractère de la force, parce que, dans les choses où je suis faible, je n’ai jamais assez de résolutions d’avance… Je suis donc d’avis que le caractère de la force est de se f… de tout et d’aller en avant.

Le grand mal de la vie, pour moi, c’est l’ennui.

Le bonheur est d’aimer bien plus que d’être aimé.

Il faut jouir de soi-même dans la solitude, et, à l’égard de ses amis, ne dévoiler ses pensées qu’à mesure de l’esprit qu’on leur trouve, autrement on court le danger de leur paraître supérieur ; de ce moment, on est perdu.

On ne se met à son aise qu’avec ceux qui se hasardent avec nous, qui donnent prise sur eux.

En nous ôtant les périls de tous les jours, les bons gendarmes nous ôtent la moitié de notre valeur réelle. Dès que l’homme échappe au dur empire des besoins, dès qu’une erreur n’est plus punie de mort, il perd la faculté de raisonner juste et surtout celle de vouloir.

Il y a longtemps qu’on ne fait plus de gestes, et qu’il n’y a plus de naturel dans la bonne compagnie.

J’aime les beaux paysages : ils font quelquefois sur mon âme le même effet qu’un archet bien manié sur un violon sonore, ils créent des sensations folles, ils augmentent ma joie et rendent le malheur plus supportable.

Malheureuse vanité qui fait qu’en voulant plaire, je plais moins !

J’aime de passion les Espagnols ; c’est le seul peuple aujourd’hui qui ose faire ce qui lui plaît, sans songer aux spectateurs.

Les convenances faisant des progrès terribles en Europe et les habitudes sociales devenant de plus en plus insociables, il faut que, sous prétexte de prendre des eaux, il s’établisse dans tous les coins de l’Europe des lieux de franchise où, pendant deux mois, l’on puisse rire de tout sans se déshonorer.

Parmi les agréments de la vie, ceux-là seulement dont on jouissait à vingt-cinq ans sont en possession de plaire toujours.

C’est une fatalité : le mangue de physionomie semble s’attacher à tout ce qui est moderne ; tout nous précipite, comme à l’envi, dans le genre ennuyeux.

Dans les autres, nous ne pouvons estimer que nous-mêmes.

J’aime mieux un ennemi qu’un ennuyeux.

Quelle belle chose que les Mémoires d’un homme non-dupe et qui a entrevu les choses ! C’est, je crois, le seul genre d’ouvrages que l’on lira en 1850.

Mes bêtes d’aversion, ce sont le vulgaire et l’affecté.

Quand je suis arrêté par des voleurs ou qu’on me tire des coups de fusil, je rue sens une grande colère contre le gouvernement et le curé de l’endroit. Quant au voleur, il me plaît s’il est énergique, car il m’amuse.

L’esprit doit être de cinq ou six degrés au-dessus des idées qui forment l’intelligence d’un public. S’il est de huit degrés au-dessus, il fait mal à la tête à ce public.

Le bonheur ne serait-il point de faire semblant de faire par passion ce que l’on fait par intérêt ?

Je conviens des désavantages de la France : il me semble que je défendrais avec colère ma patrie attaquée par l’étranger ; mais, du reste, j’aime mieux l’homme d’esprit de Grenade ou de Kœnisberg que l’homme d’esprit de Paris. Celui-ci, je le sais toujours un peu par cœur. L’imprévu, le divin imprévu peut se trouver chez l’autre.

Comme j’ai passé quinze ans à Paris, ce qui m’est le plus indifférent au monde, c’est une jolie femme française. Et souvent mon aversion pour l’affecté et le vulgaire m’entraînent au-delà de l’indifférence.

La première qualité, pour moi, dans tout ce qui est noir sur blanc, est de pouvoir dire avec Boileau :

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien.

Pour connaître l’homme, il suffit de l’étudier soi-même ; pour connaître les hommes, il faut les pratiquer. Je connais très peu les hommes, mes études ont été sur l’homme.

La perfection de la civilisation serait de combiner tous les plaisirs délicats du xixe siècle avec la présence plus fréquente du danger.

On m’estime, mais on ne m’aime pas.

Je ne suis irrité que par deux choses : le manque de liberté et le papisme que je crois la source de tous les crimes.

Je juge de la moralité politique d’un homme par son plus ou moins de haine pour l’instruction.

Quelle duperie de parler de ce qu’on aime ! Que peut-on gagner ? Le plaisir d’être ému soi-même un instant par le reflet de l’émotion des autres. Mais un sot, piqué de vous voir parler tout seul, peut inventer un mot plaisant qui vient salir vos souvenirs. De là peut-être cette pudeur de la vraie passion que les âmes communes oublient d’imiter quand elles jouent la passion.

Le sabre tue l’esprit.

Suivant moi, la liberté détruit en moins de cent ans le sentiment des arts.

Aujourd’hui rien n’est plus malheureux pour une religion ou pour un système que d’être protégé par le gendarme.

Voulez-vous avoir de l’esprit (apprenez tous les esprits appris, pratiquez-les pour avoir le droit de les mépriser) travaillez votre caractère et dites, dans chaque occasion, ce que vous penserez.

J’aime beaucoup les recueils de pensées morales, même médiocres ; elles me font faire une espèce d’examen de conscience.

J’ai horreur de ce qui est sale, or le peuple est toujours sale à mes yeux. Il n’y a qu’une exception pour Rome, mais là la saleté est cachée par la beauté.

Je soutenais hier un grand principe qui a généralement scandalisé, je puis m’en vanter : c’est que, dès qu’on connaît quelqu’un pour ennuyeux, il faut se brouiller avec lui ; que par ce moyen, au bout de dix ans, on se trouverait la société la plus agréable possible.

Rien ne me semble bête au monde comme la gravité.