Pensées et Impressions/L’Amant

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Texte établi par Jules Bertaut, E. Sansot et Cie (Petite Collection “Scripta brevia”) (p. 37-49).




L’AMANT



Aimer, c’est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d’aussi près que possible, un objet aimable et qui nous aime.

Dans l’amour-goût et peut-être dans les cinq premières minutes de l’amour-passion, une femme, en prenant un amant, tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme que de la manière dont elle le voit elle-même.

L’amour-sensation est comme la gloire à l’armée : il n’y a qu’un moment pour le saisir.

Qu’est-ce que la beauté ? C’est une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir.

Du moment qu’il aime, l’homme le plus sage ne voit aucun objet tel qu’il est.

La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu’on aime avec la rapidité de l’éclair. C’est ainsi que l’amour du beau et l’amour se donnent mutuellement la vie.

Rappelons-nous que la beauté est l’expression du caractère, ou, autrement dit, des habitudes morales, et qu’elle est par conséquent exempte de toute passion. Or c’est de la passion qu’il nous faut.

L’air brillant de la beauté déplaît presque dans ce qu’on aime ; on n’a que faire de la voir belle, on la voudrait tendre et languissante.

Peut-être que les hommes qui ne sont pas susceptibles d’éprouver l’amour-passion sont ceux qui sentent le plus vivement l’effet de la beauté ; c’est du moins l’impression la plus forte qu’ils puissent recevoir des femmes.

Si l’on est sûr de l’amour d’une femme, on examine si elle est plus ou moins belle ; si l’on doute de son cœur, on n’a pas le temps de songer à sa figure.

Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.

Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu’il aime ; cependant l’attention peut encore être distraite, car l’âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait.

Les âmes très tendres ont besoin de la facilité chez une femme pour encourager la cristallisation.

Le moment le plus déchirant de l’amour jeune encore est celui où il s’aperçoit qu’il a fait un faux raisonnement et qu’il faut détruire tout un pan de cristallisation. On entre en doute de la cristallisation elle-même.

Dans le cas d’amour empêché par victoire trop prompte, j’ai vu la cristallisation chez les caractères tendres chercher à se former après. Elle dit en riant : « Non, je ne t’aime pas. »

L’amour est comme la fièvre, il naît et s’éteint sans que la volonté y ait la moindre part.

Une marque que l’amour vient de naître, c’est que tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous les autres besoins de l’homme cessent à l’instant de l’affecter.

Les femmes extrêmement belles étonnent moins le second jour. C’est un grand malheur, cela décourage la cristallisation. Leur mérite étant visible à tous et formant décoration, elles doivent compter plus de sots dans la liste de leurs amants, des princes, des millionnaires, etc.

L’amour aime, à la première vue, une physionomie qui indique à la fois dans un homme quelque chose à respecter et à plaindre.

Rien ne facilite les coups de foudre comme les louanges données d’avance et par des femmes à la personne qui doit en être l’objet.

L’amour est le miracle de la civilisation. Et la pudeur prête à l’amour le secours de l’imagination, c’est lui donner la vie.

Le plus grand bonheur que puisse donner l’amour, c’est le premier serrement de main d’une femme qu’on aime.

Ne pas aimer, quand on a reçu du ciel une âme faite pour l’amour, c’est se priver soi et autrui d’un grand bonheur.

Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente, aisée, sans terreurs, un simple objet de comparaison, le prix qu’on donnerait pour bien des choses.

Les gens heureux en amour ont l’air profondément attentif, ce qui, pour un Français, veut dire profondément triste.

Les plaisirs de l’amour sont toujours en proportion de la crainte.

Rien n’ennuie l’amour-goût comme l’amour-passion dans son partner.

L’amour-goût s’enflamme et l’amour-passion se refroidit par les confidences.

Rien d’intéressant comme la passion, c’est que tout y est imprévu et que l’argent y est victime. Rien de plat comme l’amour-goût, où tout est calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie.

L’amour de tête a plus d’esprit sans doute que l’amour vrai, mais il n’a que des instants d’enthousiasme ; il se connaît trop, il se juge sans cesse ; loin d’égarer la pensée, il n’est bâti qu’à force de pensées.

A l’égard d’un rival, il n’y a pas de milieu : il faut ou plaisanter avec lui de la manière la plus dégagée qu’il se pourra, ou lui faire peur.

Plus il entre de plaisir physique dans la base d’un amour, dans ce qui autrefois détermina l’intimité, plus il est sujet à l’inconstance et surtout à l’infidélité.

L’amour de deux personnes qui s’aiment n’est presque jamais le même.

Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c’est se donner à défaire à coups de poignard une cristallisation sans cesse renaissante.

Chez les femmes, la jalousie doit être un mal encore plus abominable, s’il se peut, que chez les hommes. C’est tout ce que le cœur humain peut supporter de rage impuissante et de mépris de soi-même sans se briser.

La différence de l’infidélité dans les deux sexes est si réelle qu’une femme passionnée peut pardonner une infidélité, ce qui est impossible à un homme.

La cristallisation ne peut pas être excitée par des hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont les plus différents.

J’ai vu un homme découvrir que son rival était aimé, et celui-ci ne pas le voir à cause de sa passion.

Souvent nous applaudissons de nous voir sacrifier un rival, et nous ne sommes que les instruments d’un effet qu’on veut produire dans le cœur de ce même rival.

Le naturel parfait et l’intimité ne peuvent avoir lieu que dans l’amour-passion, car dans tous les autres l’on sent la possibilité d’un rival favorisé.

Il ne peut pas y avoir d’ingratitude en amour ; le plaisir actuel paye toujours et au-delà les sacrifices les plus grands en apparence.

Il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une femme qui vous a fait beaucoup de mal, qui a été votre cruelle ennemie pendant longtemps et qui est prête à l’être encore. Bonheur des officiers français en Espagne, 1812.

Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu’il est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu’il aime et lui pendre la main.

A Paris, le véritable amour ne descend guère plus bas que le cinquième étage, d’où quelquefois il se jette par la fenêtre.

Il y avait trop peu de sûreté dans l’antiquité pour qu’on eût le loisir d’avoir un amour-passion.

Le mari d’une jeune femme qui est adorée par son amant qu’elle traite mal et auquel elle permet à peine de lui baiser la main, n’a tout au plus que le plaisir physique le plus grossier, là où le premier trouverait les délices et les transports du bonheur le plus vif qui existe sur cette terre.

Le premier amour d’un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement un amour ambitieux… C’est au déclin de la vie qu’on en revient tristement à aimer le simple et l’innocent, désespérant du sublime. Entre les deux se place l’amour véritable qui ne pense à rien qu’à soi-même.

En amour, quand on divise de l’argent, on augmente l’amour ; quand on en donne, on tue l’amour.

Les femmes françaises n’ayant jamais vu le bonheur des passions vraies sont peu difficiles sur le bonheur intérieur de leur ménage et le tous les jours de la vie.

L’image du premier amour est la plus généralement touchante ; pourquoi ? C’est qu’il est presque le même dans tous les pays, dans tous les caractères. Donc ce premier amour n’est pas le plus passionné.

L’amour est la seule passion qui se paye d’une monnaie qu’elle fabrique elle-même.

Qu’est-ce que la galanterie ? C’est le mensonge perpétuel de ce qu’on ne peut faire que rarement.

Opinion publique en 1822. Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze ans, c’est la jeune personne qui est déshonorée.

Quand on vient de voir la femme qu’on aime, la vue de toute autre femme gâte la vue, fait physiquement mal aux yeux ; j’en vois le pourquoi.

Etrange effet du mariage tel que Ta fait le xixe siècle ! L’ennui de la vie matrimoniale fait périr l’amour sûrement, quand l’amour a précédé le mariage. Et cependant, disait un philosophe, il amène bientôt chez les jeunes gens assez riches pour ne pas travailler, l’ennui profond de toutes les jouissances tranquilles. Et ce n’est que les âmes sèches, parmi les femmes, qu’il ne prédispose pas à l’amour.

Quand l’amour existe vraiment dans le mariage, c’est un incendie qui s’éteint, et qui s’éteint d’autant plus lentement qu’il était plus allumé.

La beauté est une promesse de bonheur.