Philosophie de l’Anarchie/L’anarchie dans la famille

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P.-V. Stock (p. 50-63).


L’ANARCHIE DANS LA FAMILLE
L’UNION ET L’AMOUR LIBRES


« Malheureux ! vous prêchez le mépris de la famille », disent à tout propos aux révolutionnaires les moralistes bourgeois. — Et la famille n’existe pas.

Qu’est-ce que cette famille où l’homme, la femme et l’enfant, travaillant comme des mercenaires dans une fabrique pour ne pas mourir de faim, se font mutuellement concurrence ? où tous trois, séparés pendant dix ou douze heures de la journée par leur tâche de forçat, se retrouvent la nuit, fourbus, écœurés, n’ayant à la bouche, au lieu de paroles d’amour, que des imprécations qui retombent sur le compagnon de chaîne ?

Qu’est-ce que cette famille où la mère ne peut surveiller sa fille qu’un fils de bourgeois raccrochera dans la rue pour l’abandonner après l’avoir engrossée ? Cette famille où l’enfant, né d’un hasard, ne connaîtra jamais son père ? où la mère, tremblante d’être surprise par ses parents ou ses patrons, ne songera qu’à se débarrasser furtivement de sa progéniture ?

Qu’est-ce que cette famille où tous, vieux et jeunes, mâles et femelles, atrophiés, dépravés, blasés, par la misère, couchant dans la même pièce, sur le même grabat, se disputent avec une avidité jalouse une horrible pâtée ?

Qu’est-ce que cette famille de riches bourgeois, guindés, cérémonieux entre eux et courant : Monsieur les impures, madame les fêtes ; le fils rêvant actrices, la fille rêvant gommeux ou officiers, — dépravant de leurs ardeurs étouffées les camarades de lycée ou les compagnes de couvent ?

Qu’est-ce que cette famille, ribambelle de cousins, cousines, neveux, nièces, oncles, tantes, qui vous importunent, vous espionnent et attendent avec impatience le moment où vous trépasserez pour se partager vos dépouilles [1] ?


La famille est morte et, quand on reproche aux anarchistes de vouloir la supprimer, on fait preuve d’une singulière ignorance. Il ne s’agit pas de diviser des individus déjà moralement séparés mais, au contraire, d’étendre à tous le lien de solidarité d’amour.

Ce cercle familial qui n’existe plus, que la société actuelle, fondée sur l’intérêt d’un contre tous, a brisé, reformez-le en l’élargissant, brisez la chaîne, vous aurez l’union, voilà ce que prêchent les anarchistes.

C’est ce qu’a exprimé l’un d’eux [2] dans ce couplet qui est à la fois un Credo et un chant d’amour :

Autrement qu’aux civilisés,
Il faut à nos sens apaisés
Les caresses et les baisers
Des vieux, des bébés et des mères.
Tous les vieillards sont nos parents.
Tous les petits sont nos enfants
Et, qu’ils soient jaunes, noirs ou blancs,
Partout les hommes sont nos frères.

Jamais la fraternité, sur laquelle ont tant rabâché les tartufes de la philanthropie, n’a été glorifiée à la fois plus simplement et avec plus d’élan. Ces vers resteront comme l’hymne de la famille humaine.

Est-ce à dire que l’affection puisse devenir uniforme, égale pour tous ? Nous ne le croyons pas.

Dans toute société, si harmonique soit-elle, il y a toujours des individus qui inspirent, à leurs compagnons plus de sympathie que d’autres. Il est évident que les différences de caractères, de goûts, d’aptitudes créeront des liens non plus fictifs et conventionnels mais moraux, autrement puissants que la parenté.

D’autre part, il semble certain que si l’homme peut arriver à aimer comme siens les enfants qu’il n’a pas créés, la femme aura toujours une préférence pour ceux formés de sa chair et de son sang. Réciproquement, ceux-ci témoigneront à leur mère plus d’affection qu’aux autres femmes.

L’amour de la progéniture, — les phrénologistes l’ont constaté, — est plus développé chez les femelles de tous les animaux l’animal humain compris ; c’est une conséquence de leur structure interne et externe. La présence d’organes absents chez l’homme, adaptés à des fonctions spéciales : la matrice qui abrite le germe, les seins qui nourrissent, détermine évidemment sur la matière cérébrale des impressions et, partant, des sentiments et des idées distinctes. En général, l’amour du père est plus intellectuel, celui de la mère plus sensitif.

Le nouvel ordre social, en supprimant les causes de conflits, développera les sentiments affectifs comprimés dans notre société égoïste ; loin de diminuer l’amour maternel, il lui donnera plus de douceur et de charme.

Débarrassés des préjugés et des liens conventionnels, les êtres évolueront selon l’impulsion de leur organisme. On ne sera plus obligé à chaque instant de se bronzer, de se cuirasser le cœur.

L’union entre les sexes ne sera plus l’ignoble marchandage actuel : jeunes filles livrées à des vieillards impuissants, jeunes hommes convolant avec vieilles coquettes enrichies, un titre épousant un coffre-fort. Des tyrans au cœur glacé, aux sens éteints n’auront plus le droit ni le pouvoir d’immoler leurs enfants à leurs préjugés stupides ou à leur avarice.

Que si les défenseurs du matrimoniat actuel allèguent les erreurs de la jeunesse et le besoin qu’elle a d’être guidée par l’expérience des parents, il est facile de leur répondre que l’union anarchiste n’étant pas indissoluble, dès que la vie commune deviendra insupportable aux époux, ils reprendront leur liberté : ce sera l’amour libre autant que l’union libre [3]. Il serait curieux que les mêmes bourgeois qui ont institué le divorce comme correctif du mariage, — à l’usage surtout des riches, car les formalités qu’il nécessite sont trop coûteuses pour les pauvres, — fussent pris d’une pudeur hypocrite à l’idée de cette facilité de rupture. En réalité, c’est justement cette grande liberté qui fera que les unions pourront se rompre moins souvent ou avec moins de scandale que de nos jours ; ne voyons-nous pas, en effet, que dans les ménages appelés illégitimes, — sans doute parce que l’amour et le libre choix y ont seuls présidé ! — la crainte d’être quitté est le plus souvent un stimulant à la tendresse et aux prévenances.

« Mais la légalisation du mariage, l’église ou, tout au moins, la mairie qu’en ferez-vous ? » clament les pudibonds moralistes, trop portés à oublier sur le retour leurs entrechats de Bullier et leur mépris d’antan pour cette chose qu’ils traitaient eux-mêmes de bourgeoise, le mariage.

Eh bien, est-ce cela, le surplis du curé ou l’écharpe du maire qui constitue l’union de deux êtres ? Qu’un homme et une femme soient jetés sur une île déserte, attendront-ils, qu’elle qu’ait pu être l’austérité de leur éducation, qu’un maire problématique tombe du ciel pour leur permettre de s’unir ?

La comparution devant un étranger qui prononce votre enchaînement n’est qu’une formalité accessoire, variant selon les peuples, selon les temps et les lieux, instituée pour garantir un contrat d’intérêts. Dans une société communiste, où il n’y aura pas de privilégiés, il sera tout naturel de renoncer à l’indécente intrusion d’un tiers dans un acte que l’homme et la femme seraient portés par eux-mêmes à entourer d’un doux mystère. À une époque où le sentiment se confondait avec la foi, on pouvait admettre l’intervention du prêtre appelant sur les deux époux la bénédiction du ciel ; aujourd’hui que l’État, — cette église laïque, — a chassé l’église chrétienne, c’est l’article 212 du code civil qui préside aux palpitations du cœur, au trouble du marié, aux rougeurs de la jeune vierge. Au fond, rien n’est plus contraire à la pudeur que cette déclaration d’un acte physiologique à accomplir faite à un indifférent qui vous immatricule sur un gros livre.

L’union libre implique l’égalité de l’homme et de la femme ; l’union légale, au contraire, ne délivre la jeune fille, même majeure, de la tutelle de sa famille que pour la soumettre au despotisme de son mari. Malheur à celle dont la bonne foi aura été surprise, qui aura épousé un brutal ou un débauché ; la loi est formelle : « La femme doit suivre son mari partout où il résidera. » Ruinée, maltraitée, elle ne pourra quitter le domicile conjugal tant que la Justice (!), après beaucoup de lenteurs et beaucoup de frais, ne lui aura pas octroyé le divorce ou la séparation.

Comme conséquence, la femme, annihilée par la loi, livrée par un code d’un autre âge au bon plaisir du mari, cherche à lutter contre la force par la ruse ; elle devient astucieuse, revêche, souvent perfide. Dans cet état d’antagonisme ouvert ou latent, elle se dépouille de tout ce qui fait le charme de son sexe.

La raison et la dignité sont pour l’union libre ; bien mieux que le mariage légal, elle entretient l’affection et réveille l’amour. De tous temps, le sentiment humain, plus fort que les préjugés, n’a-t-il pas chéri ces types d’amoureux illégitimes transmis par l’histoire ou créés par la légende : Léandre et Héro, Abélard et Héloïse, Paul et Françoise de Rimini ? Quel honnête ménage de bourgeois excita jamais l’attendrissement qu’inspira le roman de l’abbé Prévost : Des Grieux et sa Manon Lescaut, tous deux si vicieux, si névrosés, mais ayant au cœur la flamme vivante de l’amour ? Et Faust et Marguerite ?

L’union libre répond, d’ailleurs, à la marche du progrès social. La statistique établit que, dans les grandes villes et surtout à Paris, le nombre des faux ménages et des naissances naturelles augmente de jour en jour et dans des proportions relativement bien supérieures à l’accroissement de population.

Les partisans du mariage légal accusent leurs adversaires de rechercher la satisfaction des sens au point de vouloir faire de la société un immense lupanar. Ce reproche, dicté par un reste de cet esprit chrétien de renoncement et de mortification qui faisait croire que, pour gagner le ciel, il fallait faire de ce monde un enfer, ce reproche est absolument faux : rien ne différerait plus qu’une société où régnerait l’amour libre, sincère, désintéressé, de ces repaires tolérés par l’État où des exploiteurs s’enrichissent en forçant des malheureuses à subir des caresses tarifées.

Il fut un temps où l’on enseignait que, pour plaire à Dieu, il fallait se priver de manger quand on avait faim et de boire quand on avait soif, qu’il fallait aller pieds nus, se vêtir de haillons et coucher sur la dure. Pour achever de dégrader la pauvre bête humaine, on lui prêchait la chasteté à outrance, le renoncement à la femme. Cela nous a donné le moyen-âge, l’abrutissement de l’Europe pendant onze siècles. Aujourd’hui, la lutte est entre ceux qui cherchent à continuer le passé et ceux qui veulent l’émancipation intégrale de l’individu. Émanciper l’individu, c’est augmenter sa valeur en donnant à ses aptitudes, à ses facultés, toute leur somme de développement.

C’est, au contraire, en comprimant ou en contraignant les sens qu’on arrive à les pervertir, à créer ces affections anormales, onanisme, sodomie, saphisme. Combien de victimes faites par le couvent et le cloître ? La fougue des passions est moins dangereuse que l’isolement qui finit par hanter de rêves étranges le cerveau des jeunes gens, qui les livre aux pratiques honteuses et en fait des impuissants ou des névrosés.

Le libre choix, déterminant seul les unions, régénérera moralement et physiquement l’espèce humaine abêtie par l’ignorance, atrophiée par la misère et le vice, étiolée par un industrialisme effréné. Les Taïtiens, jadis le peuple le plus librement amoureux, constituaient une race superbe ; l’arrivée de missionnaires catholiques et protestants qui bouleversèrent leur manière de vivre et voulurent régulariser leurs unions, fut une des principales causes de la décadence physique et de la dépopulation.

On peut hardiment affirmer que la suppression de tous les liens conventionnels qui permettra de faire ouvertement et sans crainte ce que la plupart font hypocritement, ne ramènera pas les orgies du Directoire, les débauches de la bourgeoisie émancipée. Certes, dans les premières années qui suivent une révolution, il règne forcément un certain désordre dans les idées et dans les mœurs, — le temps pour la génération d’essuyer les plâtres, — mais le bouillonnement se calme, les excès deviennent de plus en plus rares, l’équilibre se rétablit sur une autre base et avec d’autant plus de stabilité.




  1. Les bourgeois ont donné au mot espérance une acception épouvantable. Quand ils disent d’une jeune fille à marier qu’elle a des espérances, cela signifie que la mort de ses parents viendra bientôt l’enrichir !
  2. Le chansonnier Paul Paillette, dans les Enfants de la nature.
  3. Il ne serait même pas utile de faire cette remarque qui tombe sous le sens commun si certains timorés, cherchant une transition entre la morale bourgeoise et la morale nouvelle, n’acceptaient l’union libre qu’à la condition implicite de la rendre quoi qu’il arrive aussi indissoluble que l’union légale. Cet excès de rigorisme, qui démontre tout simplement un fonds bourgeois chez nombre de révolutionnaires, a, pendant quelque temps, produit un excès en sens inverse et on a vu d’aimables fantaisistes, doués sans doute d’un heureux tempérament, proscrire au nom d’amour libre, toute union d’un caractère continu. Cette effervescence s’est calmée depuis : en réalité, nuls autres que les deux intéressés n’ont quoi que ce soit à décider en matière de cœur et de sens (1897).