Picounoc le maudit, Tome 2/Le fanal

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C. Darveau (IVp. 179-186).

XII

LE FANAL.


Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon ami, l’ex-élève, ressentirent une vive douleur de la mort tragique de Geneviève : mais ils s’efforcèrent d’en tirer — pour la cause sacrée qu’ils avaient à défendre — tout le bénéfice possible.

— Je retourne à Québec, dit à l’ex-élève, le jeune avocat, et, je ne reviendrai peut-être pas avant la cour ; marchez, voyez, agissez ! Les paroles de Geneviève ont une signification… La pauvre folle savait quelque chose, et elle a trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle, cette cheminée, je ne sais ce que cela veut dire, mais à coup sûr cela veut dire beaucoup. Cherchons… Ce fanal, ce doit être celui… Mais, non, mon Dieu ! puisqu’il s’est éclairé au moyen d’une simple allumette…

— C’est vrai ! dit l’ex-élève, saisissant au bond la pensée de Victor, mais Picounoc peut bien avoir prévu le cas… et qui sait si, dans son témoignage, il ne sera pas fait mention d’un fanal ?…

— Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, vous avez raison !… Il était neuf heures du soir, alors, il faisait noir, et une simple allumette chimique pour aller au jardin avec sa femme, cueillir des pommes… non ! non !… Il y aurait du louche en cela. Ce fanal ! cherchez-le, trouvez-le !… Mais, mon Dieu ! après vingt ans ?… Ah ! c’est folie !… Et puis si on le trouve, cela ne sera-t-il pas contre nous ?

— Monsieur Victor, cela ne sera pas contre nous, puisque Geneviève a dit de le chercher… On le cherchera, monsieur Victor, et, s’il existe encore… soyez tranquille, on n’a pas passé vingt ans pour rien dans les bois, parmi les sauvages !

Et quand Victor fut parti, l’ex élève se mit à l’œuvre. Il réussit à voir tous ceux qui, le soir du meurtre, étaient venus dans le jardin et dans la maison de Picounoc. Personne n’avait eu connaissance du fanal… seulement on se souvenait que Picounoc en avait acheté un neuf.

— Arrêtez donc ! dit tout à coup Normand, à qui Paul Hamel parlait de l’affaire, si vous n’avez pas vu François Bernier, vous n’avez pas vu tous ceux qui sont venus au jardin de Picounoc ce soir-là.

— Je ne l’ai pas vu, répondit l’ex-élève, se raccrochant à un dernier espoir.

— François Bernier, qui est un homme à cette heure, n’avait que neuf ou dix ans alors ; je me souviens qu’il était là parce qu’en courant il est venu se jeter sur moi, a tombé et s’est démis un poignet. C’est la Catoche qui l’a remmanché.

— Je le verrai, reprit l’ex-élève ; où demeure-t-il ?

— Il demeure au troisième rang de Ste. Croix maintenant.

L’ex-élève partit de suite. Le temps d’atteler un cheval et ce fut tout. François Bernier était chez lui. L’ex-élève ne se laissait pas retarder par les préambules :

— Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc, n’est-ce pas, lors du meurtre de sa femme ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, même que c’est moi qui ai ramassé le fanal.

L’ex-élève faillit jeter un cri : Le fanal ? dit-il, et il avait la gorge serrée par l’angoisse ou la fièvre.

— Oui, monsieur, et je l’ai donné à une femme, une pauvre folle qui s’appelait Geneviève…

— Et savez-vous ce qu’elle a fait de ce fanal ?

— Pour cela non, Monsieur, je n’en ai jamais plus entendu parler…

— C’est toujours autant de gagné ! murmura l’ex-élève. Il remercia Bernier, tout surpris de ce qu’un homme se dérangeât pour si peu, et revint à Lotbinière, le cœur joliment refait.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Victor assis à son bureau écrivait, et de temps en temps une larme tombait sur le papier étalé devant lui. Le pauvre jeune homme avait peur de ne pas être assez éloquent, assez habile pour sauver son père. Quelqu’un frappa et entra de suite. Ce quelqu’un accusait bien soixante ans, et portait une figure vulgaire et fatiguée… par le vice, sous un front complètement dénudé…

— En quoi puis-je vous être utile, monsieur ? demanda l’avocat.

Le rustre roula son chapeau entre ses doigts :

— Je voudrais avoir une consulte, monsieur ; on m’a dit que vous êtes bon avocat.

— Parlez ! je vous écoute.

— Je voudrais poursuivre en dommage un de mes voisins qui a dit que ma femme avait empoisonné une autre femme.

— C’est grave…

— J’en ai bien le droit, n’est-ce pas ?

— Certainement, et même c’est votre devoir, non pas de poursuivre pour avoir de l’argent, mais pour faire reconnaître l’innocence de votre femme, et faire punir un calomniateur…

— Je voudrais poursuivre pour mille piastres.

— Vous avez tort, parce que l’on croira que vous spéculez sur l’honneur de votre femme.

— Alors faites comme vous l’entendrez.

— Quel est le nom de cet homme ?

— André Barabé…

— Et le nom de votre femme et le vôtre ?…

— Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière.

Le jeune avocat bondit sur son siége. Il prétexta une douleur névralgique et fit un tour dans la pièce, en s’efforçant de se remettre de sa surprise.

— M’y voici, dit-il, je prends votre cause. Nous irons au « criminel ». Elle sera sur le rôle pour le terme prochain. Je vais intenter l’action immédiatement.

— Et vous avez bon espoir ?…

— Oh ! oui ! restez tranquille, ça va marcher…

— On m’avait dit aussi que je pouvais m’adresser à vous en toute sûreté…

— Et qui vous a dit cela ?

— Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière dernièrement. Les gens l’appellent l’ex-élève, je crois ; je ne sais pas pourquoi, ni ce que cela veut dire.

C’était un tour de l’ex-élève. Il avait mis dans sa confidence ce nommé Barabé, un riche cultivateur, et Barabé n’hésita pas à prêter son concours aux desseins de l’ex-élève en lançant la terrible accusation. Madame Gagnon était défendue par sa grande réputation de piété : c’était bien une protection magnifique. Elle connut les soupçons que l’on tâchait de faire planer sur elle, et poussa son mari, pardon ! son associé, à faire, pour imposer silence aux mauvaises langues, la démarche que nous savons.

Cependant Marguerite voyait approcher avec terreur le jour fixé pour la cérémonie de son union avec le bossu. La pensée de son irrévocable et malheureux destin l’absorbait toute entière, et les douleurs de son âme se manifestaient par la pâleur de son front et la tristesse de son regard. Elle n’attendait point de secours du monde où elle se trouvait de plus en plus isolée, et elle s’adressait avec plus de ferveur et de foi au ciel qui seul pouvait la sauver encore. Son père croyait qu’elle s’était soumise sans effort et sans amertume. Tout occupé de lui-même il ne songeait guère à sa fille. Et puis son propre sort lui semblait bien autrement important que ce qu’il appelait un caprice d’enfant. Un soir Marguerite resta longtemps assise auprès du foyer. Elle était frileuse et la flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses yeux brillaient d’un éclat inaccoutumé, ses lèvres étaient brûlantes, et un reflet de pourpre embrasait sa figure. Dieu va-t-il m’exaucer, pensa-t-elle. Elle espérait mourir. La maladie s’aggravait de jour en jour et la fièvre, avec ses hallucinations fantastiques et ses délires navrants, fit oublier à la fiancée le monde réel qui l’entourait, et la transporta dans des régions imaginaires où l’amour et la félicité règnent sans fin.