Picounoc le maudit, Tome 2/Le jour se fait

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C. Darveau (IVp. 187-193).

XIII

LE JOUR SE FAIT


Marguerite ne mourut pas cependant. Elle était mieux, mais faible encore, au grand désespoir du bossu qui voyait son bonheur indéfiniment retardé. L’ex-élève demanda à la voir, et, quand il approcha de son lit, elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis, lui demanda la permission de chercher dans tous les bâtiments, à commencer par la maison, un fanal qui avait été perdu autrefois. La pauvre enfant n’eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant plusieurs jours consécutifs, on vit l’ex-élève rôder dans le voisinage des bâtisses de Picounoc, comme un homme qui veut étudier des lieux nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu’il connaît déjà, pour exécuter quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l’étable, dans la bergerie, et n’en sortir chaque fois que longtemps après. Il se glissa sous le pavé des hangars et des tasseries ; il descendit dans la cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins ; il monta au grenier et fureta partout. Un visible découragement commençait à se lire sur son front. Tout à coup une pensée subite lui rendit un faible espoir : la cheminée ! se dit-il, la cheminée dont parlait Geneviève !… Il courut à la cheminée qui longeait le pignon sans le toucher ; mais, fatalité ! il n’y avait pas d’espace pour le plus petit fanal : Il y a une cheminée au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière qui couronnait le carré du hangar, forçait la cheminée à passer à une distance de six pouces environ des planches du pignon. L’ex-élève eut un tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d’une nouvelle déception. Il s’approcha avec crainte de la cheminée, et regarda derrière. Rien ! il n’y avait rien que des toiles d’araignées. Restait encore une chance, pourtant, et la dernière. La sablière était élevée de huit ou neuf pouces au dessus du plancher ; donc sous la sablière, derrière la cheminée, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le côté. L’ex-élève se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la petite cachette ménagée par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson courut dans ses veines et un éclair jaillit de ses yeux. Il saisit cette chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d’éprouver encore une déception, la plus cruelle de toutes, il l’amena à lui. Le fanal ! c’était le fanal ! noir de poussière et enveloppé de fils d’araignées. Il l’essuya un peu et voulut l’ouvrir pour voir s’il n’y avait pas dedans quelque chose d’extraordinaire, mais il était scellé par une bande de papier collé avec de la pâte. Respectons le secret, se dit-il, tout ému, et emportons ce document à la cour.

Picounoc était venu à la ville quelques jours avant l’ouverture du terme, et c’est en son absence que l’ex-élève avait fait ses recherches.

La veille de l’ouverture de la Cour Criminelle, l’ex-élève, tenant sous son bras et précieusement enveloppé dans une gazette, un objet qu’il eut été assez difficile de reconnaître ou de deviner, entra, la figure souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalté par une impression subite.

— Si je pouvais prouver complicité ! s’écriait-il, oui, si je pouvais ! Picounoc se trouverait à moitié démoli… Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es !…

Il aperçut l’ex-élève : Ah ! bonjour ! dit-il, quelle nouvelle ?… qu’apportez-vous donc là ?

Antiquum documentum ! répondit gravement l’ex-élève.

— Un vieux document ?

— Le fanal ! mon cher ! le fanal…

— Le fanal dont parlait Geneviève ?

— Eh oui ! ni plus, ni moins,… qu’est-ce que cela vaut ? je l’ignore. Enfin nous verrons…

Victor prit le fanal des mains de l’ex-élève, le débarrassa de son enveloppe de gazette, le tourna en tous sens.

— Qui l’a ainsi scellé ? demanda-t-il.

— Elle, répondit laconiquement l’ex-élève…

— Voilà qui est singulier !… reprit Victor. Mon Dieu ! fit-il plus haut, y a-t-il donc là de quoi perdre ou sauver mon père !… Cette Geneviève n’était donc pas folle autant qu’elle le paraissait ?…

— Folle ? interrompit l’ex-élève, je pense qu’elle ne l’était pas du tout… seulement, elle a été imprudente… elle a trop tardé à parler. Se croyant sûre de triompher et de faire éclater la vérité, elle s’est plu à attendre jusqu’à la dernière heure… Dieu veuille que toute chance de succès ne soit pas morte avec elle !…

— Oui, Dieu le veuille !

— J’ai travaillé de mon côté, reprit Victor, et mes recherches n’ont pas été infructueuses.

— Vite, parlez ! qu’avez-vous découvert ? Voilà le courage qui me revient au cœur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin.

— J’espère, mais n’ose m’abandonner trop vite à la joie… si j’allais être déçu !… Ma pauvre Marguerite ! il faut que l’un de nous soit couvert de honte et abîmé dans la douleur…

Et Victor, le visage caché dans ses mains, demeura longtemps silencieux.

— Voyons ! qu’avez-vous trouvé ? demanda l’ex-élève, cela m’intéresse fort, allez !…

— Je connais l’histoire du bossu !…

— Vraiment !…

— J’ai remonté à la source de cet homme comme on remonte à la source d’un ruisseau… Il m’a fallu écarter bien des broussailles entassées à dessein, gravir bien des rochers, faire bien des détours ; mais enfin j’ai triomphé des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter à la figure, comme une souillure ou un défi, son véritable nom…

— Il ne se nomme pas Chèvrefils ?

— Il ne s’appelait pas de ce nom il y a vingt ans…

— L’ai-je connu ?

— Vous avez dû le connaître…

— Et c’est un vaurien ?

— Pis que cela.

— Un voleur ?

— Pis que cela.

— Un assassin ?

— Tout cela ensemble !… Et c’est l’intime ami de Picounoc ! Vous comprenez ?

— Ça va venir ; laissez faire le procès de madame Gagnon : On va les envelopper là-dedans. Ce n’est pas pour rien que l’ex-élève est revenu des régions lointaines du McKenzie !… ce n’est pas pour rien qu’il a dit à Picounoc de se défier de la folle ! ce n’est pas pour rien qu’il aura avancé la mort, par sa faute, de cette infortunée Geneviève !… On ne fait pas les choses à moitié !…

Victor serra la main du brave chasseur :

— C’est demain, dit-il.